Il ne me reste plus qu’à annoncer la nouvelle au rédacteur en chef. Péniblement, au grand soulagement de mon fauteuil qui en gémit de plaisir, je me lève en écrasant une larme de tristesse.
Trois jours plus tard, en arrivant au journal, pendant que le corps de Daniel survole l’Atlantique, une grande enveloppe marron m’attend, assez épaisse, déposée sur mon bureau au milieu des courriers habituels. Pas besoin d’examen minutieux pour remarquer les timbres et la flamme d’oblitération. Asunción, le Paraguay, Daniel ! J’attrape mon coupe-papier pour ouvrir l’enveloppe avec soin, afin de ne pas abîmer le paquet de feuilles que je sens à travers.
Elle contient une longue lettre manuscrite qui m’est adressée, ainsi que des feuilles dactylographiées retenues ensemble dans un angle par une agrafe. C’est bien Daniel. Il me raconte sa rencontre avec le professeur Anselin et la fantastique découverte de ce dernier, qu’il détaille dans le document joint, avec un article résumant tout cela pour le journal. Ainsi, Daniel a quand même réussi son reportage.
Je me souviens de l’excitation de mon protégé à l’annonce de ce voyage en Amérique du Sud. Il était fou de joie, conscient que sa carrière de journaliste démarrait enfin. En quittant le bureau du rédacteur en chef, il était venu me voir, ouvrant en tornade la porte de mon bureau avant de me serrer dans les bras, ému comme je ne l’avais jamais vu. « Merci mon vieux, merci ! Tu vas voir ce que je vais ramener de là-bas ! ». J’avais souri, persuadé que Daniel serait à la hauteur et qu’il fournirait un papier de qualité.
L’article est arrivé, pas son auteur. Je sais déjà que je le ferai paraître, en bonne place, accompagné d’un autre papier relatant le décès de Daniel. Quelques lignes sobres, simples et sincères, pour lui rendre un dernier hommage et libérer l’émotion qui m’étreint.
L’enveloppe marron en kraft que je tiens dans les mains me rend triste. C’est le dernier objet que Daniel a touché. J’imagine sans peine le frisson qu’a dû ressentir le jeune homme en la déposant dans la boîte aux lettres. Son premier grand reportage ! Il a certainement passé de longues heures à le peaufiner. Les coins de l’enveloppe ont été pliés pendant le trajet en avion postal, et elle est passablement froissée. En la lissant machinalement de la main, je sens du bout des doigts des formes curieuses sur le papier. À première vue, cela ressemble à des lettres imprimées en creux. La lumière rasante de ma lampe de bureau m’en donne confirmation quand j’élève l’enveloppe à hauteur du regard. Ce sont bien des mots qui ont sans doute été tracés sur une feuille posée sur l’enveloppe. Ils se sont en partie incrustés dans le fort papier marron. Pour les révéler, il suffit de poser une feuille blanche au-dessus et d’en frotter la surface avec la mine d’un crayon de bois, ce que je fais aussitôt, intrigué.
C’est l’écriture de Daniel. Ses derniers mots, après qu’il ait eu cacheté son enveloppe. Un ultime message. Sans doute trois fois rien, mais je veux savoir. Et puis, ce travail de détective rend ma tristesse plus supportable, et il m’accapare rapidement, détournant ainsi mes tristes pensées. Je me concentre sur les mots à déchiffrer et quand j’y suis enfin parvenu, je les regarde avec incompréhension.
« Wildfl… », Puis « Danzig » et en dessous, « méfiance » suivie du début d’une phrase « plutôt mort que… ». Voilà qui est particulièrement nébuleux. Il en manque une partie, sans doute parce que la feuille sur laquelle Daniel écrivait ne recouvrait pas entièrement l’enveloppe. Que vient donc faire sur cette enveloppe le nom de la ville de Danzig, en Pologne, alors que Daniel se trouvait à des milliers de kilomètres de là ? Et puis ce mot, ou ce nom, « Wildfl… », Lui aussi coupé. Un personnage, un nom commun, un lieu ? C’est assurément du polonais, ou alors de l’allemand. Voilà une langue à laquelle je ne connais rien, en dehors des beuglements des soldats de la Wehrmacht pendant la guerre. J’avais été fait prisonnier pour acte de résistance, heureusement peu de jours avant l’arrivée des alliés qui m’avaient permis d’échapper de justesse au peloton d’exécution. Les coups que j’avais reçus demeurent imprimés dans ma chair, et je ressens encore la douleur fulgurante, accompagnée des vociférations des hommes en bras de chemise qui hurlaient leurs questions. Et des coups, toujours.
Non, pas l’Allemand. Je détourne les yeux pour me concentrer sur la dernière inscription, encore plus énigmatique. Elle résonne maintenant comme une prémonition : « plutôt mort que… » Que quoi ? Il y avait donc quelque chose de pire que la mort pour Daniel ? Son corps a été retrouvé dans le quartier des prostituées, encore une fois guidé par son sexe qui le gouvernait parfois plus que son cerveau. Je sais bien que l’enfance du jeune homme lui laissait beaucoup d’amertume, et que s’il consommait autant de femmes, avec une désinvolture que certains auraient pu prendre pour du cynisme, c’était avant tout un moyen de compenser, ou d’anesthésier une douleur qui le tourmentait. Apparemment, il souffrait encore plus que ce que je pensais.
« Plutôt mort ». A-t-il choisi sa fin ? Pourtant, d’après le rapport de la police locale, il n’y a aucun doute : il s’agit d’un meurtre, et non d’un suicide. Ce n’est d’ailleurs pas dans le caractère de Daniel, plutôt raisonnable et posé, le contraire d’un émotif. Avec une part d’ombre quand même, notamment sa boulimie féminine, de nature quasi anthropophagique.
C’est bien cet appétit frénétique qui l’a tué, dans une rue sordide jalonnée de bordels crasseux où les prostituées doivent avoir une odeur écœurante de sueur, de vieux épanchements masculins et d’hygiène douteuse. Je réfléchis et m’interroge. Tout cela ne correspond pas avec les goûts habituels de Daniel. Il aime les femmes, les belles, aux toilettes élégantes et aux cheveux soigneusement coiffés, des poupées, des mannequins. Rien à voir avec celles qui besognent misérablement dans ce quartier miteux d’Asunción. Cela ressemble à une punition, à de l’autoflagellation. Daniel est-il allé au bout de sa passion, qu’il a sans doute perçue comme un vice soudainement insupportable ? Il savait que dans ces endroits-là, les Européens paient souvent de leur vie leurs costumes trop bien coupés aux poches enflées de billets de banque. Une sorte de suicide par procuration.
Je repousse l’enveloppe et chasse d’un revers de main ces pensées funestes. Dépliant la lettre qui accompagne l’article, rédigé de l’écriture caractéristique de gaucher identique aux mots révélés par le crayon gris sur l’enveloppe, je commence à lire. Elle m’est adressée. « Mon très cher Hubert ». Je tente de ravaler un sanglot, mais n’y parviens pas et l’instant d’après, deux grosses larmes me roulent sur les joues, que j’essuie vivement d’un revers de manche. Reprenant ma lecture, je découvre par le menu l’emploi du temps de Daniel depuis son arrivée au Paraguay. Et surtout, l’étonnante découverte dont il a été le témoin.