La meute ne changeait jamais brutalement.
Elle glissait.
Aylia le comprit dès les premières heures du matin. Rien n’était ouvertement hostile, rien n’était encore assumé, mais tout était légèrement déplacé. Les regards s’attardaient une fraction de seconde de trop. Les conversations se modifiaient quand elle approchait. Pas assez pour être accusées. Suffisamment pour être comprises.
Elle traversa le village sans accélérer.
Son corps suivait le rythme habituel, mais son esprit avait pris de la hauteur. Elle observait comme on observe un mécanisme qu’on a longtemps cru immuable et qui commence soudain à révéler ses engrenages.
Près du point d’eau, deux jeunes louves discutaient à voix basse. À son passage, l’une d’elles se tut immédiatement. L’autre termina sa phrase dans un souffle mal assuré. Aylia ne ralentit pas. Elle n’avait aucun intérêt à confronter ce malaise. Ce n’était pas personnel. C’était structurel.
La peur circule toujours avant la décision officielle.
Elle s’agenouilla et plongea ses mains dans l’eau froide. Le choc la ramena pleinement dans son corps. Depuis la veille, elle sentait une tension constante, pas douloureuse, mais persistante, comme une vigilance imposée. Le lien avec Kaël réagissait encore par réflexe, une sorte d’écho qu’elle refusait d’analyser trop longtemps.
Quand elle se redressa, elle aperçut Mael.
L’alpha secondaire se tenait à distance, accompagné de deux anciens. Leur posture était fermée, organisée. Ils parlaient peu, mais chaque geste semblait pesé. Mael la regarda ouvertement cette fois, sans détourner les yeux.
Aylia soutint son regard.
Il n’y avait ni défi ni hostilité dans cet échange. Seulement une reconnaissance froide : tu es désormais un sujet de discussion.
Elle détourna la tête la première et poursuivit sa route.
La meute fonctionnait selon un principe simple : ce qui dérange devait être expliqué, classé, puis neutralisé. Pas forcément par la violence directe. Souvent par l’isolement, le regard collectif, la pression constante. Aylia connaissait ces méthodes. Elle les avait vues à l’œuvre sur d’autres. Elle n’avait simplement jamais imaginé les subir.
Elle longea les zones moins fréquentées, là où l’on croisait surtout ceux qui n’avaient pas de rôle central. Les invisibles. Ceux qui survivaient en s’adaptant. Elle observa leurs réactions, leurs silences plus que leurs mots.
Personne ne lui demanda rien.
Personne ne la questionna.
Et ce mutisme était plus parlant que n’importe quelle accusation.
Aylia comprit alors que la décision n’était pas encore prononcée, mais qu’elle était déjà intégrée. La meute se préparait. Chacun ajustait son comportement en prévision de ce qui allait être annoncé. C’était ainsi que le collectif se protégeait : en anticipant l’ordre futur, même avant qu’il soit officiel.
Elle rentra dans sa cabane en fin de matinée.
L’espace lui sembla étrangement neutre, presque impersonnel. Comme si, déjà, il ne lui appartenait plus tout à fait. Elle posa ses affaires, s’assit un instant, puis se leva aussitôt. Rester immobile lui donnait l’impression d’attendre un verdict qu’elle refusait intérieurement.
Un bruit de pas s’arrêta devant sa porte.
Aylia se figea, puis inspira calmement.
Eren entra sans attendre une invitation.
Le frère de Kaël avait ce regard particulier, celui de ceux qui comprennent trop tôt ce qui est en train de se jouer. Il ne s’assit pas. Il resta debout, près de la porte, comme s’il ne voulait pas laisser de trace de son passage.
« Ils parlent beaucoup. » dit-il.
Aylia hocha la tête. « Ils parlent toujours avant de décider. »
Eren la fixa longuement. « Cette fois, c’est différent. »
Elle soutint son regard. « Parce que je suis concernée. »
Il ne répondit pas immédiatement. Son silence confirma la chose.
« Kaël est sous pression. » ajouta-t-il enfin. « Et quand un alpha est sous pression, la meute cherche une cause identifiable. »
Aylia sentit une lucidité froide s’installer. « Une influence. »
Eren acquiesça. « Exactement. »
Le mot flotta entre eux, lourd de sens. Dans une structure comme la leur, influencer l’alpha était plus grave que le défier. Cela revenait à remettre en question tout l’équilibre du pouvoir.
« Ce soir, » dit Eren à voix basse, « ils veulent observer. »
Aylia comprit immédiatement ce que cela signifiait.
La Clairière.
Pas encore le verdict. Pas encore le rituel. Mais la mise en scène. L’exposition publique. Le moment où chacun serait témoin, où plus personne ne pourrait prétendre ne pas avoir su.
« Merci de me prévenir. » dit-elle simplement.
Eren la regarda comme s’il s’attendait à autre chose. Une colère. Une peur. Une tentative de négociation.
Il ne vit rien de tout cela.
« Ne leur donne pas ce qu’ils attendent. » murmura-t-il avant de repartir.
Aylia resta seule.
Elle s’approcha de la petite ouverture qui laissait entrer la lumière. Le soleil était haut maintenant. La journée avançait comme si rien ne devait la troubler.
Aylia posa une main contre le bois.
Ce que la meute attendait d’elle, elle le comprenait de mieux en mieux.
Pas une défense.
Pas une explication.
Une réaction.
Et pour la première fois, elle envisagea sérieusement de ne pas la leur offrir.
L’après-midi s’étira comme une phrase qu’on retient trop longtemps avant de la finir.
Aylia essaya de s’occuper. Elle rangea des choses qui n’avaient pas bougé, replia un tissu déjà plié, nettoya un couteau qui n’avait pas servi. Des gestes utiles, en apparence. En réalité, c’était une manière de tenir son esprit au bord, de ne pas le laisser plonger là où ça brûlait.
Parce que la vérité, c’est que le village n’avait rien d’un foyer, ce jour-là.
Il ressemblait à une salle d’attente.
Une attente silencieuse, organisée, où chacun savait qu’une porte allait s’ouvrir, que quelqu’un allait être appelé… et que le nom ne serait pas choisi au hasard.
Elle sentit le changement avant même de l’entendre.
Dans la lumière, tout paraissait normal : la fumée des cuisines, les allées de terre, le bruit d’un seau qu’on pose. Mais la meute avait ce talent précis pour faire du quotidien une menace. Les pas devenaient plus rapides, les épaules plus raides. Certains rentraient plus tôt. D’autres restaient dehors comme pour prouver qu’ils n’avaient rien à se reprocher.
Aylia sortit.
Pas pour chercher Kaël. Pas pour demander.
Pour vérifier une dernière fois ce qu’elle savait déjà : qu’on la regardait comme une anomalie.
Elle traversa la place centrale et sentit des regards se décrocher d’elle à mesure qu’elle avançait. Pas des yeux agressifs. Des yeux qui évitent, qui glissent, qui refusent de s’accrocher, comme si la moindre empathie risquait d’être interprétée comme une prise de position.
Elle s’arrêta près de la maison de conseil.
Le bâtiment était plus sombre que les autres, plus ancien aussi. On avait renforcé ses poutres avec du métal, comme si la structure elle-même devait rappeler qu’ici, les décisions ne pliaient pas.
La porte était fermée.