Chapitre 9 - Le masque de nacre

1477 Words
La robe est là, suspendue au centre de ma chambre comme un reproche de soie. Sous la lueur vacillante d'une bougie qui arrive à sa fin, elle semble flotter, éthérée, presque spectrale. C’est un bleu profond, celui des abîmes ou des ciels juste avant l’orage, brodé de perles de nacre qui captent le moindre reflet pour me le renvoyer en plein visage. Je reste immobile, assise sur le bord de mon lit, mes mains croisées sur mes genoux pour les empêcher de trembler. Le silence de mon petit appartement est devenu un poids, une pression physique qui me bourdonne dans les oreilles. Le silence n'est jamais un bouclier, Max. La voix de Percy résonne dans l'ombre, aussi nette que s'il se tenait derrière moi. Sa logique implacable de linguiste vient lacérer le cocon que je me suis construit. Je revois ses mains tachées d'encre, ses yeux chargés d'une pitié que je n'ai pas voulu accepter. Il a raison, n'est-ce pas ? La vérité est une langue que je refuse de parler ce soir. ​Je pose mes yeux sur la robe et, pour la première fois, je ne vois pas un cadeau romantique. Je vois une armure. Un déguisement pour cacher la fille des quartiers bas, celle qui n'a rien à faire parmi les dorures. Alistair veut que je porte ce bleu pour m'effacer dans le décor, pour que je ressemble à l'une des leurs. Je me lève et m'approche du tissu. Ma psychométrie me supplie de ne pas toucher, de ne pas savoir. Mais mes doigts glissent sur la manche glacée. Rien. Pas une étincelle de lui. Pas un souffle de la passion qui nous dévorait lorsqu'il me jurait, dans le secret de mon petit lit, que rien ne passerait avant nous. Je me mens. Je le sais. Chaque fibre de mon être hurle que Percy a vu juste, que je suis en train de préparer mon propre sacrifice. Mais je ne peux pas m'arrêter. Il a été mon premier souffle, ma première fois, celui qui a donné un sens à ce don qui m'isolait tant. Si je renonce à croire en lui maintenant, je renonce à tout ce que je suis devenue par lui. Je décroche la robe. Le poids du tissu est surprenant, presque accablant. C'est l'uniforme de ma défaite ou le costume de ma libération. Je refuse d'envisager la première option. Je préfère encore marcher vers l'échafaud en étant persuadée que c'est un autel. Je commence à défaire les lacets de ma chemise de nuit, les yeux fixés sur mon reflet dans le miroir piqué. Mes yeux me paraissent étrangers, plus sombres, chargés d'une amertume que je m'efforce de masquer sous une couche de fard. Je vais être la plus belle des illusions. Je m'approche du lavabo et je plonge mon visage dans l'eau glacée. Le choc thermique me donne l'impression de revenir à la vie, ne serait-ce que pour quelques secondes. Je ne peux pas me permettre d'être Max, la fille qui doute, ce soir. Je dois être l'idée que le Palais se fait d'une femme d'exception. ​Le rituel commence par la peau. J'applique une huile parfumée au santal et à la myrrhe, une fragrance lourde qui semble vouloir sceller mes pores. Je masse mes bras, mes épaules, mes hanches, avec une précision mécanique. Chaque geste est une couche de vernis que j'applique sur ma vulnérabilité. Puis vient le visage. Je regarde mon reflet dans le miroir piqué. Mes yeux, ce bleu dont Alistair disait qu'il était le seul endroit où il pouvait respirer, me semblent aujourd'hui être des vitres sans tain. Je les souligne d'un trait de khôl noir, étirant le regard pour lui donner une dureté féline. Je veux qu'ils soient impénétrables. Je veux que personne ne puisse deviner que derrière ces iris, il y a un champ de ruines. J'écrase un pigment rouge sur mes lèvres, une couleur de sang séché qui contraste violemment avec la pâleur de mon teint. C’est le moment de la robe. ​Je la fais glisser par le haut. Le contact de la soie sur ma peau nue est un frisson désagréable, une caresse de serpent. C'est un tissu froid, sans mémoire, sans âme. Je lutte avec le corset intégré, tirant sur les lacets de toutes mes forces jusqu'à ce que mon souffle devienne court, jusqu'à ce que ma cage thoracique soit aussi comprimée que ma volonté. La robe me sculpte une silhouette de statue, rigide, parfaite, étrangère. Je remonte mes cheveux en un chignon complexe, fixant les mèches avec des épingles d'argent qui s'enfoncent dans mon cuir chevelu comme de petites pointes de douleur. Chaque épingle est une pensée de Percy que j'essaie de clouer au silence. Il ne t'a pas défendue. Une épingle. Il a choisi sa fonction. Une autre. Tu es seule. Je termine par le médaillon. Il pend au bout de sa chaîne d'or, reposant juste au-dessus du décolleté de la robe. Je le prends entre mes doigts une dernière fois. Normalement, un objet aussi chargé d'histoire devrait me raconter des poèmes, me murmurer des promesses de jardins et de baisers volés. Mais ce soir, le métal est mort. Il n'est plus qu'un accessoire, un matricule de propriété. Je me redresse. La transformation est totale. La fille qui riait dans les bras d'un prince à l'aube n'existe plus. À sa place se tient une créature de verre, magnifique et terrifiante de solitude. Je suis prête à entrer dans leur jeu. Je suis prête à mentir à la terre entière, pourvu qu'Alistair me regarde comme si j'étais encore son monde. ​Je ramasse mon masque de nacre sur la commode, je souffle la bougie, et je laisse l'obscurité de mon appartement derrière moi. Je franchis le seuil de mon immeuble et le contraste me frappe comme une gifle physique. Ici, dans les ruelles étroites où l'humidité s'accroche aux briques poreuses, ma robe n'est pas une parure ; c'est une hérésie. Le bleu de la soie semble absorber la faible clarté des lanternes à huile, brillant d'un éclat presque surnaturel au milieu de la grisaille. Je commence ma marche. Le bruit de mes talons sur les pavés irréguliers résonne avec une netteté brutale, brisant le murmure habituel du quartier. À chaque pas, je sens les regards se poser sur moi, lourds, chargés d'une incompréhension qui vire à l'hostilité. Pour mes voisins, je suis devenue une chimère, une fille du peuple qui a dérobé un morceau de ciel pour se pavaner. Une vieille femme interrompt son balayage pour me fixer, ses yeux plissés par le cynisme de ceux qui ont vu trop de rêves s'écraser au pied des remparts. Son silence semble dire : Tu vas te brûler les ailes, petite psychomètre. ​Je redresse la tête, ignorant les murmures qui enflent sur mon passage. Je traverse le marché couvert, désert à cette heure, où les effluves de poisson et de légumes flétris s'accrochent à mes dentelles. Je suis une tache de luxe dans un océan de nécessité. La traîne de ma robe frôle la boue et les détritus, mais je ne la soulève pas. Si je dois tomber, je veux que ce soit avec tout le poids de ce que j'ai accepté de devenir. La magie, dans ce monde, n'est pas qu'une affaire de don ; elle est dans la structure même de la cité. À mesure que je m'approche de la colline royale, l'air change. La lourdeur poisseuse des quartiers bas cède la place à une atmosphère électrisée, saturée par les protections magiques qui entourent le Palais. Je ressens les ondes de choc des sortilèges de garde qui balayent les pavés, cherchant les impuretés, les menaces, les cœurs discordants. Ma psychométrie s'affole, captant les échos de siècles de pouvoir et de répression gravés dans la pierre des grandes arches. Je monte la pente, laissant derrière moi les lumières vacillantes de ma vie réelle. Devant moi, le Palais d'Orynthia s'élève comme une montagne de cristal et d'or, illuminé de l'intérieur par des milliers de globes de lumière éternelle. C'est magnifique. C'est terrifiant. C'est l'échafaud de ma naïveté, mais je me persuade, à chaque inspiration difficile dans mon corset, que c'est le vestibule de ma liberté. Si je franchis ces grilles, si Alistair prend ma main, alors tout ce chemin de solitude aura eu un sens. Je ne suis plus qu'à quelques mètres des sentinelles en armure de cérémonie. Leurs lances brillent d'une lueur bleutée, signe qu'elles sont chargées de magie incapacitante. Je suis seule, sans carrosse, sans escorte, une princesse de pacotille surgie de l'obscurité. Je sens le froid du doute, celui que Percy a planté en moi, tenter de remonter le long de ma colonne vertébrale, mais je l'étouffe sous un masque d'arrogance désespérée. Derrière mes yeux, il n'y a plus de peur, seulement le vide sidéral de celle qui a déjà tout misé sur un seul jet de dés.
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