Chapitre 11 - L'or des dupes

1639 Words
La poignée d'or pivote avec un déclic métallique qui déchire le silence feutré de la pièce. Dans le jeu infini des miroirs, je vois la porte s'ouvrir des dizaines de fois, et autant d'Alistair franchir le seuil simultanément. Il entre d'un pas brusque, presque saccadé, brisant l'immobilité de la galerie. L'air, jusque-là figé, s'anime soudain d'une odeur qui m'écœure : le parfum de gardénia d'Elena, lourd et capiteux, qui semble s'être accroché à ses broderies comme une marque de territoire. Il s'arrête à quelques pas de moi, mais dans ce labyrinthe de reflets, j'ai l'impression qu'il m'encercle déjà. Il est encore essoufflé, le buste soulevé par une respiration irrégulière, et ses joues portent encore le feu de la valse qu'il vient d'offrir à une autre. Sous l'éclat cru des lustres, son uniforme blanc et or scintille avec une arrogance insupportable. Chaque fil doré, chaque bouton de nacre crie son appartenance à ce monde qui vient de m'écraser. Il ne me regarde pas tout de suite. Il ajuste ses gants blancs, un geste machinal, presque maniaque, comme s'il cherchait à lisser une souillure invisible. Puis, il lève enfin les yeux. Ce ne sont plus les yeux de l'homme qui me lisait de la poésie à l'aube. Ce sont des orbes de verre froid, dénués de cette lueur de complicité qui était mon seul refuge. Il y a dans sa posture une raideur nouvelle, une autorité empruntée qui ressemble à une armure trop étroite. « Maximiliana, » dit-il. Son ton est sec, dépourvu de la moindre inflexion de tendresse. Ce nom, qu'il murmurait autrefois comme un secret sacré, sonne aujourd'hui comme une accusation formelle. Il ne s'approche pas. Il maintient cette distance diplomatique, cet espace de sécurité que les princes dressent entre eux et les erreurs de leur passé. Je vois son reflet se multiplier derrière lui, une armée d'Alistair sombres et déterminés. Il se racle la gorge, un son nerveux qui trahit sa lâcheté, et je sens la première lame de son discours s'aiguiser. Il n'est pas venu pour s'excuser. Il est venu pour m'effacer. Il est venu transformer nos nuits de promesses en une simple note de bas de page, une amourette de jeunesse qu'on range dans un tiroir avant de monter sur le trône. L'or de son regard n'est plus qu'une illusion de surface, et sous le faste, je ne vois plus que le vide d'un homme qui a peur de son propre cœur. L'air entre nous se fige, chargé d'une électricité statique qui fait picoter ma peau. Je ne bouge pas d'un cil, les mains serrées contre ma jupe bleue, cette robe qui n'est plus qu'une parure funéraire. Alistair fait un pas de côté, ses yeux glissant sur les miens avec une indifférence si travaillée qu'elle en devient une insulte. « Il faut que tu comprennes, Maximiliana, » commence-t-il, et sa voix est un scalpel, dépourvue de la moindre hésitation. « Ce qui s'est passé entre nous... ces promesses de départs secrets et d'universités à la frontière... Tout cela n'était qu'un jeu d'enfant. Une distraction nécessaire pour supporter le poids de cette cour. » Je sens mon cœur rater un battement, puis reprendre une course effrénée. Les mots de Percy frappent contre mes tempes comme un tambour de guerre. Le silence n'est jamais un bouclier. « Un jeu ? » je murmure, et ma propre voix me semble venir d'une autre pièce, d'un autre temps. « Nos nuits, Alistair... l'appartement que nous avons visité en pensée, le nom des professeurs que nous admirions... Tout cela était une "distraction" ? » Il laisse échapper un petit rire sec, un son qui n'a rien de joyeux, un bruit de feuilles mortes qu'on écrase. Il se tourne vers l'un des miroirs, ajustant l'ordre de son mérite sur sa poitrine. « Regarde-toi, Max. Regarde-nous. Tu es une psychomètre de quartier, une fille qui lit dans les vieilles pierres et les bibelots de seconde main. Moi, je suis le sang de ce royaume. Crois-tu vraiment que j'aurais troqué une destinée impériale pour une mansarde poussiéreuse et des cours de philologie ? La réalité nous a rattrapés, c'est tout. Elena est ma réalité. Ce palais est ma réalité. » Il se rapproche enfin, et l'odeur du gardénia d'Elena se fait plus suffocante. Il baisse la voix, une voix mielleuse qui tente d'enrober le poison. « Ne sois pas de celles qui s'accrochent aux ombres. Mes amis avaient raison, au fond. On m'avait prévenu que tu ne visais que le titre, le prestige de mon nom. Que cet "amour" dont tu parlais n'était que le prix de ton ticket d'entrée pour le monde des Grands. Dis-moi, est-ce que cette robe t'a plu ? Considère-la comme mon cadeau d'adieu. » Le dégoût monte en moi, une marée noire. Ce n'est pas seulement de la tristesse, c'est une révulsion pure pour l'homme qui se tient devant moi. Il essaie de me salir pour se donner le beau rôle. Il veut transformer notre histoire en une transaction vulgaire pour ne pas avoir à affronter sa propre lâcheté. Dans un élan désespéré, je brise la distance diplomatique qu'il a instaurée. Je saisis son poignet, mes doigts se refermant sur la soie de sa manche. « Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne m'aimes pas, Alistair. » Ma psychométrie explose. C'est un raz-de-marée sensoriel. En touchant sa peau, je ne reçois pas seulement ses mots, je reçois ses entrailles. Je ressens la morsure de son amour pour moi, une douleur sourde et lancinante qui le dévore, mais elle est submergée par quelque chose de bien plus vaste : une terreur glaciale. La peur de perdre ses privilèges, la peur du regard de son père, la peur de la pauvreté, de l'oubli, de l'anonymat. Il m'aime, oui. Mais il s'aime davantage. Il aime le confort de son trône plus que la liberté de mon lit. Il m'aime comme on aime un bel objet qu'on finit par trouver trop encombrant pour un long voyage. Il dégage son bras avec une violence contenue. Son visage se contracte, une fissure apparaît dans son masque de glace, révélant la petite âme médiocre qui se cache dessous. Il se détourne, et dans le reflet des miroirs, je vois son dos se multiplier à l'infini. Il s'en va, me laissant seule dans cette pièce où chaque miroir me renvoie l'image d'une femme qui vient de perdre son monde, mais qui, pour la première fois, voit la vérité avec une clarté insoutenable. L'or de mon prince n'était pas seulement faux ; il était porteur d'une peste qui aurait fini par me tuer. Je reste plantée au milieu du cabinet des miroirs, une silhouette bleue fragmentée à l'infini, tandis que le claquement des bottes d'Alistair s'étouffe dans le tapis du couloir. Le silence qui suit est plus v*****t qu'une gifle. Il est absolu, seulement troublé par le sifflement de mon propre souffle qui s'échappe de mes poumons comprimés. La vérité n'est pas une explosion ; c'est une lame de glace qui s'enfonce lentement. Je baisse les yeux sur mes mains, celles qui viennent de toucher son poignet, et je sens encore la vibration de sa lâcheté sous mes doigts. C'est une sensation huileuse, une empreinte psychométrique qui me donne envie de m'arracher la peau. Je me détourne de mon propre reflet. Je ne peux plus supporter la vue de cette femme en costume de parade, cette Maximiliana qui a cru qu'un prince pouvait être un homme. Je sors de la pièce. Je ne cours pas. Courir serait admettre qu'ils ont un pouvoir sur moi, que leur venin m'a atteinte. Je marche. Chaque pas est un effort de volonté pur, un commandement que j'envoie à mes jambes de ne pas se dérober. Je traverse à nouveau les galeries, mais le décor a changé. Les dorures ne sont plus que de la peinture écaillée à mes yeux, les statues de marbre des cadavres pétrifiés, et les rires qui filtrent encore de la salle de bal ne sont plus que des grincements de charnières rouillées. Tout ici n'est qu'une mise en scène médiocre. La magie qui sature l'air me semble désormais rance, chargée du désespoir de ceux qui, comme Alistair, ont vendu leur âme pour ne pas avoir à marcher dans la boue. Je repasse devant les gardes. Leurs lances brillent toujours de ce bleu magique, mais l'éclat me paraît désormais factice, un simple artifice pour effrayer les gens de mon espèce. Ils me regardent passer, une ombre solitaire et défaite, mais je garde le menton levé. Ma gorge est serrée, une brûlure intense monte derrière mes yeux, une envie de hurler et de pleurer jusqu'à ce que mes poumons s'assèchent. Mais pas ici. Pas sous leurs voûtes. Pas sur leur marbre. Je franchis les grandes grilles dorées. Le cliquetis du métal qui se referme derrière moi sonne comme le point final d'un livre que je ne relirai jamais. L'air de la nuit me percute, frais et chargé de l'odeur de la marée basse. C'est une odeur réelle, honnête. Je commence la descente vers les quartiers bas, mes souliers de satin s'abîmant déjà sur le pavé brut. Je suis sous le choc, cette sensation d'irréalité qui suit les grands traumatismes, où le monde semble se mouvoir au ralenti. La cruauté d'Alistair n'était pas seulement dans ses mots, elle était dans son choix conscient de l'illusion sur la vie. Je marche vers l'obscurité de ma rue, vers mon petit appartement vide, loin de l'or des fous. Mes larmes attendront que je sois chez moi, entre mes quatre murs qui ne me mentent pas. Pour l'instant, je ne suis qu'une femme qui marche dans la nuit, portant une robe qui vaut une fortune et un cœur qui ne vaut plus rien, consciente que demain, l'aube se lèvera sur une Maximiliana qui n'a plus peur du vide, car elle vient d'y tomber.
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