Pour accompagner ce dîner étouffant où Max se sent plus seule que jamais, je vous suggère d'écouter Liability de Lorde. Les notes de piano et cette voix fragile illustrent parfaitement ce sentiment d'être « trop » pour un monde qui ne veut que des poupées de porcelaine.
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L’entrée dans la Grande Salle a le goût d'un vertige que j’essaie de cacher derrière un sourire, comme si je portais un »masque de cristal trop fragile.
Je serre le bras d’Alistair, sentant la trame rigide de sa veste d’apparat sous mes doigts. Ma robe de soie, que je trouvais si incroyable dans le miroir de ma chambre, me semble soudainement trop voyante, trop vibrante, presque effrontée au milieu de cette mer de velours sombres et de dentelles qui sentent la poussière et le vieux temps.
J’ai l’impression d’être une fleur sauvage, pleine de sève et de vie, qu’on a forcée à entrer dans un vase de porcelaine précieuse : je dépasse, je dérange le décor, et chaque paire d'yeux dans la salle le remarque.
Alistair marche la tête haute, son profil de statue ne laissant rien paraître, mais à travers le tissu, je perçois une vibration nouvelle. Ce n'est plus la chaleur de notre lit, c’est une raideur de fer, froide et inflexible. Il ne me regarde pas ; ses yeux balayent la salle, saluant des visages qui me semblent tous sculptés dans la même glace indifférente.
Le bruit est le plus dur. Ce n’est pas un joyeux brouhaha, c’est un murmure collectif, une rumeur qui ondule comme une vague huileuse. À notre passage, les conversations s’éteignent avec une précision de métronome pour reprendre aussitôt dans mon dos, plus basses, plus acides, comme des piqûres d'insectes.
« Respire, Max, me glisse Alistair, mais sa voix est si basse qu’on dirait qu’il se parle à lui-même, ou qu'il s'encourage. « Souris. Tout va bien se passer. »
Je veux le croire. Mon cœur d'aventurière veut se dire que c'est juste une dernière épreuve avant notre envol vers la liberté. Mais mes sens, eux, ne mentent jamais. L’odeur de la salle est écœurante : un mélange de viandes grasses, de vins trop forts et de parfums musqués qui essaient d'étouffer cette odeur de secrets rances qui imprègne les murs de pierre.
Nous approchons de la table d’honneur. La Princesse Elena est déjà là, installée au centre comme une araignée dans une toile de diamants. Son regard se pose sur moi, et je ressens le choc physique : c’est une décharge de mépris si pure qu’elle me donne la nausée. Elle ne me voit pas comme une femme, ni même comme une rivale. Elle me voit comme un objet gênant qu’on a oublié de débarrasser.
Je sens la main d’Alistair se crisper légèrement sur la mienne, puis, avec une subtilité qui me glace le sang, il desserre son étreinte. Ses doigts s’écartent des miens alors que nous approchons des chefs du conseil. C’est un mouvement infime, presque invisible pour les autres, mais pour mon don, c’est une trahison brûlante. Il me lâche, centimètre par centimètre, pour ne pas avoir l'air trop proche de la « fille de rien » devant les juges de la cour.
Je me retrouve là, debout au bord du vide, habillée d’un or qui ne m’appartient pas, comprenant avec une terreur sourde que je ne suis pas l’invitée de ce banquet.
Je suis le spectacle.
Je m’assois dans un lourd fauteuil de velours qui semble vouloir m’avaler. À ma droite, Alistair s’installe, mais son épaule est devenue une muraille de briques. Il est déjà penché vers le vieux duc à sa droite, discutant de terres et de récoltes avec une énergie que je ne lui connaissais pas.
Le premier service arrive, porté par une armée de serviteurs aux mains gantées de blanc. Les assiettes de porcelaine heurtent la table avec un cliquetis de dents. Devant moi, une gelée de cerf décorée de fleurs qui ont déjà l’air de vouloir faner sous mon regard.
« Dites-moi, mademoiselle... Max, c’est bien cela ? »
La voix d’Elena traverse la nappe comme une lame de givre. Elle ne me regarde pas ; elle observe son vin rouge tourner dans sa coupe avec une lenteur calculée. Autour de nous, le bruit diminue. Les fourchettes s’arrêtent. Le silence devient une arène.
« Oui, votre Altesse, » je réponds, en forçant ma main à ne pas trembler, cherchant en moi cette étincelle de courage qui ne m'a jamais quittée.
« Alistair nous a dit que vous aviez un... talent particulier pour les objets. Quelle curiosité. »
Elle lâche un petit rire sec, imitée par ses amies. L’odeur de la gelée devient métallique, insupportable. Je sens le mépris de toute la salle saturer l’air, une humidité poisseuse qui me colle à la peau.
« Est-ce vrai que vous pouvez ressentir l’histoire de tout ce que vous touchez ? » demande une comtesse en face de moi, avec un sourire mielleux qui cache ses crocs. « Dans ce cas, vous devriez adorer ce couvert. Il date du règne d’Uther le Cruel. On dit qu’il a servi à achever son propre frère à cette même table. »
Elle me pousse une fourchette en argent ciselé. Je ne veux pas la toucher. Je sais que si mes doigts effleurent ce métal, je vais être noyée par la douleur et les trahisons du passé. Mais tous les yeux sont sur moi, avides de voir la petite psychomètre s'effondrer. Je cherche le secours d’Alistair. Je cherche sa main sous la nappe de lin.
Mes doigts rencontrent le tissu de son pantalon, cherchant une bouée dans la tempête. Mais au lieu de prendre ma main, Alistair se retire brusquement. Il fait semblant de ne rien sentir. Il continue sa discussion, la voix un peu trop forte, le rire un peu trop forcé. Il m’abandonne dans la fosse aux lions pour protéger son image de prince parfait.
« Allez-y, » insiste Elena, ses yeux brillant d’une cruauté impatiente. « Faites-nous une démonstration. Ou est-ce que ce don n’est qu’une invention de plus pour justifier votre présence ici ? »
Ma naïveté se brise enfin, comme un miroir qu'on piétine. Ce n’est pas un dîner, c’est une dissection. Je réalise que je suis le jouet qu’on montre avant de le casser. La panique monte, une marée froide qui me serre la gorge. Je regarde cette fourchette, je regarde ces visages poudrés qui attendent ma chute, et je comprends que pour eux, je ne serai jamais une femme. Je serai toujours « l'autre », la bizarrerie, le fardeau du prince.
Je tends la main vers l’argent froid, le cœur battant à m’en rompre les côtes.
Puis, je retire ma main à la dernière seconde, mes doigts frôlant à peine l’air glacé qui entoure le métal. Un frisson parcourt mon dos, mais je refuse de leur donner ce qu'ils attendent. Je ne serai pas leur bête de foire, une distraction entre deux plats.
Le silence qui suit est lourd de déception. Elena se redresse, un sourcil parfaitement épilé haussé vers le plafond.
« Allons, Mademoiselle Max. Seriez-vous... intimidée ? Ou est-ce que votre pouvoir s’éteint dès qu’il n’est plus une jolie histoire pour amuser son Altesse dans l'intimité de ses appartements ? »
Les rires fusent, étouffés derrière des éventails de soie. Je sens le sang me monter aux joues, une chaleur de braise qui cogne contre le froid d’Alistair. Il est là, si près que je sens son souffle, et pourtant il ne fait rien. Il semble passionné par l'observation d'un grain de sel sur la nappe, une statue de chair qui a choisi le silence comme armure.
C’est là que mon instinct d’aventurière, celui qui m’a fait grimper les murs du palais par pur goût du risque, se réveille. Je ne peux pas gagner sur les noms de famille, mais je connais les secrets de la matière mieux qu’eux.
Je me redresse, forçant mes épaules à rester droites, vibrante d'une énergie nouvelle. Je pose mes mains à plat sur la table, pas sur les couverts, mais sur le bois de chêne massif caché sous le tissu. Mes paumes s’imbibent de l’histoire du meuble, un fleuve de sensations brutes : les coups de hache dans la forêt ancienne, le travail acharné des artisans, les siècles de rires forcés et de complots sombres.
« Ce couvert ne m’intéresse pas, Princesse, » dis-je d’une voix stable, presque provocante. « L’argent est une matière trop bavarde, elle n’apprend rien qu’on ne sache déjà sur la vanité des gens. »
Je m’arrête, sentant enfin le regard d’Alistair se poser sur moi, plein de surprise et d’une inquiétude tardive.
« Par contre, cette table... Elle a entendu plus de secrets que vos prêtres. Elle se souvient d’une époque où cette salle n’était pas un théâtre, mais un lieu de vrais serments. Elle vibre encore de la promesse d’honneur faite par vos ancêtres. Une promesse de protéger ceux qui n'ont pas de titre mais qui ont du cœur. »
Un malaise pesant s’installe. Les nobles s’agitent dans leurs soies. En parlant de l’honneur de leurs aïeuls, je viens de retourner leur propre épée contre eux. Je ne suis plus la petite bête qu'on teste ; je suis le miroir de leur propre laideur.
« Je n’ai pas besoin d’un couteau pour lire la vérité, » je continue en fixant Elena dans les yeux, mon regard brillant d'une lumière sauvage. « La vérité est partout. Elle est dans le tremblement de vos mains, dans l’amertume de ce vin, et dans le silence de ceux qui ont trop peur de perdre leur place pour dire un seul mot juste. »
Alistair se tend brusquement. Sous la table, sa main cherche enfin la mienne, mais c’est pour m’ordonner de me taire. Une pression ferme, autoritaire, qui n’a plus rien de la caresse de ce matin. Trop tard. Le fil est rompu.
« Vous m’excuserez, » dis-je en me levant avec une révérence qui ressemble à un défi lancé à la cour entière. « Mais l’air de cette salle est devenu si... lourd, qu’il m’est difficile de respirer. »
Je quitte la table sous les yeux choqués, laissant Alistair seul avec son silence et son prestige. Ma naïveté a laissé place à une lucidité qui coupe comme un rasoir : le palais ne veut pas de moi, et peut-être que l’homme que j’aime ne veut plus de la fille qui dérange son monde trop parfait.
Je ne me retourne pas. Je sens leurs regards comme des griffes qui essaient de me retenir pour une dernière blessure, mais je marche droit, avec la grâce d'une prédatrice en fuite. Le bruit des discussions reprend derrière moi, une vague de murmures soulagés, comme si on venait d'enlever une épine d'un pied royal.
Je traverse les grandes portes, laissant le banquet doré mourir dans le silence des couloirs. L’air est plus frais ici, plus honnête. Chaque pas sur le marbre résonne avec une solitude nouvelle, mais aussi avec une étrange force. Je n’attends pas qu’Alistair me rattrape. Une partie de moi écoute encore le silence, espérant entendre le bruit d'une chaise qui tombe et le pas pressé d’un prince qui choisit enfin son amour. Mais rien. Seul le vent siffle dans la galerie de pierre.
Mon don semble s’être apaisé. Ma peau est engourdie. Le médaillon à mon cou, ce bijou que je prenais pour un porte-bonheur, me semble d’une froideur insupportable. Comme une pièce de monnaie posée sur les yeux d'un mort.
Je sors sur la terrasse. Le ciel est noir, sans lune. Je suis seule dans la nuit, une petite silhouette dans une robe qui ne me ressemble plus. J’inspire fort, cherchant l’odeur de la forêt, de l'aventure, de n'importe quoi d'autre que ce luxe empoisonné.
Le rêve est fini. Je ne sais pas encore ce que contenait cette lettre, mais je sais une chose : ce soir, Alistair a laissé les loups me mordre, et il a continué à sourire en regardant le spectacle. Et moi, je n'ai jamais eu autant envie de découvrir ce qui se cache au-delà de ces murs.