La ville d'Orynthia s'étire sous un ciel de plomb, indifférente au séisme qui fissure mon cœur. Je marche d'un pas rapide, fendant la foule des rues basses, là où l'odeur du pain chaud et de la sueur des artisans remplace enfin les effluves de lys étouffants du palais. Ici, personne ne connaît mon visage, personne ne guette ma moindre maladresse. Je suis redevenue une ombre parmi les ombres, une silhouette anonyme sous une cape de voyage trop large.
Pourtant, chaque pavé sous mes pieds semble me murmurer que je ne suis plus à ma place. Ma psychométrie est en alerte, captant les vibrations de la cité : l'impatience des marchands, l'excitation fébrile des citadins qui décorent leurs façades pour le bal de demain. Pour eux, c'est une fête. Pour moi, c'est une condamnation dont j'attends encore de connaître la sentence.
Pas de nouvelles. Depuis le salon bleu, le silence d'Alistair est une chape de plomb. Pas un coursier, pas un signe, pas même un souffle de vent portant son parfum.
Je tourne à l'angle d'une ruelle étroite pour atteindre la demeure temporaire de Percy. C’est un vieux bâtiment de briques rouges, un peu de guingois, qui semble tenir debout par la seule force des livres qu’il abrite. C’est ici que mon ami a posé ses malles avant le grand départ. Pas pour l'université d'Orynthia, où nous rêvions d'aller tous les trois, mais pour celle d'Aethelgard. Il part loin, là où les runes anciennes et les langues oubliées dictent les lois, loin de la corruption de cette cour.
Je frappe à la porte, un son sourd qui résonne dans ma poitrine.
C’est un vieux serviteur au visage parcheminé qui m’ouvre. Il me reconnaît aussitôt — j’ai passé assez de temps avec Percy pour faire partie des meubles. Il s'efface avec une révérence silencieuse, mais son regard, empreint d'une tristesse qu'il ne parvient pas à cacher, me transperce.
« Il vous attend, Mademoiselle Max, » murmure-t-il. « Il est dans le bureau, avec ses cartes. »
L’intérieur sent l’encre fraîche, le thé à la bergamote et le vieux parchemin. C’est l’odeur de la vérité, celle qui ne porte pas de masque. Je retire ma capuche, laissant mes cheveux s'échapper, et j'avance dans le couloir sombre, cherchant désespérément la lumière de la boussole morale qu'est Percy.
Je pousse la porte du bureau. Percy est là, presque enseveli sous une montagne de rouleaux de parchemin et d’atlas aux reliures craquelées. Une lampe à huile projette des ombres dansantes sur les murs, éclairant par intermittence son visage concentré. Il lève les yeux, et un sourire sincère, sans l'ombre d'un calcul, illumine ses traits.
« Max. Je savais que tu finirais par franchir cette porte. »
Il repousse un dictionnaire de runes anciennes pour me faire une place sur le coin d'une table encombrée. Ici, tout est désordre et intelligence. Percy ne porte pas les soies étouffantes du palais ; il est en simple chemise de lin, les manches retroussées, les doigts tachés d'une encre violette qui sent le sel et le vieux papier.
« On dirait que tu es déjà à moitié parti, » je dis en effleurant du bout des doigts une malle ouverte où s'entassent des instruments de mesure en laiton.
« Je n'ai plus la tête à Orynthia, »confesse-t-il en me tendant une tasse de thé fumante. « Mes pensées sont déjà de l'autre côté de la frontière, à l'Institut des Arcanes de Somme-Haut. »
Il prononce ce nom avec une révérence presque religieuse. À Aethelgard, l'Institut n'est pas qu'une université ; c'est une forteresse de savoir bâtie à flanc de falaise, là où les vents du Nord apportent, dit-on, les échos des langues mortes. Pour un linguiste capable de déchiffrer les murmures de l'acier et du vent comme Percy, c'est le seul endroit au monde qui ait un sens.
« C’est un endroit rude, Max, » continue-t-il en dépliant une carte détaillée de Somme-Haut. « Rien à voir avec nos jardins de roses. Les bâtiments sont en pierre noire, et on étudie à la lueur de cristaux qui vibrent au rythme des marées. Mais là-bas... là-bas, on ne juge pas les gens sur leur lignée. On les juge sur la clarté de leur esprit et la force de leur don. »
Je regarde la carte, mes doigts picotant de l'envie de toucher le papier pour ressentir l'air froid et l'austérité de cet Institut dont il parle. Somme-Haut semble être un monde de granit et de vérité, un contraste v*****t avec les dorures hypocrites que je viens de quitter.
« Tu as l'air d'avoir trouvé ta place avant même d'y être, » je murmure, une pointe d'envie au fond de la gorge.
Percy me regarde longuement. Son pouvoir de compréhension ne s'arrête pas aux langues ; il lit dans mes silences avec une acuité qui me désarme. Il sait que le rêve d'Orynthia est en train de se transformer en cage pour moi, alors que pour lui, les portes d'un savoir pur sont en train de s'ouvrir.
« À l'Institut, on dit que chaque mot possède une âme, dit-il doucement. Et que trahir le sens d'un mot, c'est trahir soi-même. C’est pour ça que je pars, Max. Pour ne plus avoir à traduire des mensonges. »
Il range une dernière boussole dans sa sacoche, le métal cliquetant avec une certitude tranquille. Je reste silencieuse, bercée par l'odeur de l'encre et du thé, savourant cet instant de répit où le futur n'est pas encore une menace, mais une carte que l'on déplie sur une table en bois d'honnêteté.
Je laisse ma tasse de thé sur le bord instable de la table, sentant la chaleur de la porcelaine s’évanouir dans mes paumes. Le silence de la pièce est seulement rompu par le grattement d'une plume au loin et le bruissement des cartes que Percy manipule avec une méticulosité presque chirurgicale. Je le regarde, lui, mon ancre, mon témoin des années d’innocence, et une boule d’angoisse se noue au creux de mon estomac.
« Tu vas me manquer, Percy, » je souffle, et ma voix tremble comme une corde trop tendue. « Ici, sans toi, sans ton dictionnaire ambulant de vérité, j'ai peur de finir par oublier ma propre langue. »
Percy s'arrête net. Il lâche le sextant qu'il s'apprêtait à emballer, et le petit instrument de laiton produit un tintement cristallin sur le bois. Il lève les yeux vers moi, et son regard est si clair, si dépourvu de ce voile de condescendance que j'ai croisé au banquet, qu'il me fait presque mal. Il y a dans ses yeux une affection fraternelle qui ne demande rien en retour, une loyauté qui n'a pas besoin de parures.
« Personne ne pourrait te faire oublier qui tu es, Max. Pas même ce palais, » murmure-t-il avec cette assurance tranquille qui lui est propre. « Mais Somme-Haut est à des semaines de voyage. Une fois que j'aurai franchi les Cols de Givre, les lettres mettront des mois à nous parvenir. Les mots voyagent mal dans le froid. »
Il soupire, un son lourd d'une inquiétude qu'il a tenté de dissimuler derrière ses préparatifs de départ. Il se redresse, croisant ses mains tachées d'encre sur la table, et l'atmosphère de la pièce change brusquement. La parenthèse enchantée de l'Institut et des runes anciennes se referme, laissant place à la réalité crue qui attend de l'autre côté de la porte de briques.
« Écoute, Max... Je ne devrais peut-être pas te demander ça, mais le temps presse. On murmure des choses en ville. Des choses sur le banquet d'hier soir et... sur le silence d'Alistair. »
Il marque une pause, pesant chaque mot comme s'il s'agissait de pièces d'or rares. Son pouvoir de linguiste lui permet de déceler les fêlures dans les discours, et je sens qu'il a déjà analysé les miennes.
« Ton plan... ce rêve dont vous parliez sans cesse, de partir ensemble pour l'université d'Orynthia à la fin de l'été... est-ce qu'il tient toujours ? Est-ce qu'Alistair est toujours l'homme qui compte t'y emmener, ou est-ce que tu es en train de préparer tes bagages pour un voyage qui n'aura jamais lieu ? »
La question reste suspendue dans l'air, lourde, inévitable. Elle frappe contre mon cœur comme un marteau sur une enclume. Je pense à la lettre du Roi, au salon bleu, au b****r qui avait le goût d'un adieu déguisé. Ma naïveté se débat, cherchant une réponse qui ne soit pas un mensonge, mais devant la lucidité de Percy, mes défenses s'écroulent une à une.