Chapitre 1: Ma vie avant Pittsburgh
Québec, Canada
●Elizabeth
Ce matin-là, le soleil inondait ma chambre, filtrant à travers les persiennes comme s'il cherchait à me donner un cours de luminothérapie forcée. Je m'étirai langoureusement, ma routine de « chatte au soleil » étant officiellement lancée. La nuit avait été agitée, peuplée de ces rêves d'adolescente où l'on se voit en héroïne de roman, ou au moins en vedette d'un feuilleton québécois. J'avais même dû me faire un petit câlin réconfortant pour retrouver le sommeil.
Rousse, avec des formes généreuses qui défiaient parfois la gravité (et mes jeans), j'étais surtout une « intello-sportive ». Oui, le concept existe. Les livres ? Ma drogue dure. La médecine ? Ma vocation. Et le hockey ? Ah, le hockey ! Ce n'était pas juste un sport, c'était une religion familiale. Mon oncle, une véritable légende vivante sur la glace, vous savez, le genre de gars dont la photo trône dans tous les Tim Hortons (restaurant canadien de café et de beignes) du Québec, avait insufflé cette passion à la puissance mille. Chez nous, ne pas aimer le hockey, c'était un peu comme ne pas aimer le sirop d'érable : impensable !
J'avais bouclé mes études secondaires avec deux ans d'avance, histoire de prouver à mes parents que ma cervelle n'était pas uniquement remplie de statistiques de joueurs et de scénarios pour les séries éliminatoires. Mes candidatures étaient parties aux quatre coins de l'Amérique et de l'Europe, toutes pour des programmes de médecine. Mais Pittsburgh était en tête de liste, non seulement parce que mon oncle y vivait, mais aussi parce qu'il y possédait l'équipe locale. Et le clou du spectacle ? Il rechaussait les patins cette année ! Mon oncle, à son âge, faisait un retour au jeu, ce qui était à la fois inspirant et légèrement terrifiant pour ses adversaires. Pour moi, c'était le jackpot : matchs gratuits garantis, et surtout, l'occasion de voir mes cousins et cousines. Mon oncle Matthieu, avec son jet privé (parce que prendre l'autobus, c'est pour les amateurs), venait nous chercher, transformant chaque escapade en pur bonheur familial. Ces moments où l'on dévalait les pentes de ski, où l'on dévorait des poutines dignes de ce nom, ou où l'on débattait pendant des heures sur la meilleure stratégie pour remporter la Coupe Stanley… Ah, c'était ça, la vie !
Un toc-toc discret à ma porte me tira de mes pensées, qui dérivaient dangereusement vers le dernier chandail de mon équipe préférée.
« Es-tu réveillée, ma chérie ? » murmura ma mère, sa voix sonnant déjà l'urgence matinale.
« Oui, j'arrive ! »
« Le déjeuner sera prêt dans cinq minutes, et tu as reçu une enveloppe, » ajouta-t-elle, son ton trahissant une excitation mal dissimulée. L'enveloppe, le mot magique !
Je bondis du lit, mon cœur battant la chamade, prêt à exploser. Une seule chose pouvait me mettre dans cet état : mon ticket pour l'Université de Pittsburgh. C'était ça, ou une invitation surprise à un défilé de mode à Paris, mais mes chances étaient meilleures pour la première option. J'enfilai à la hâte un short et un hoodie, la tenue de combat de la « nerd » en quête de bonnes nouvelles, puis dévalai les escaliers, mon enthousiasme débordant comme une cabane à sucre à l'heure du déjeuner.
« Alors, où est cette enveloppe ?! » lançai-je en débarquant dans la cuisine, telle une tornade rousse.
« Woooo, doucement, ma belle. Pas de bonjour pour commencer la journée ? » répondit mon père, amusé, sirotant son café. Il savait toujours comment me ramener sur Terre.
« Bonjour à vous, chers et tendres parents ! » dis-je avec un clin d'œil espiègle, ajoutant une génuflexion dramatique pour l'effet.
« C'est mieux, » concéda Papa, réprimant un sourire. « Bonjour à toi aussi, ma chérie. Tu as l'air de très bonne humeur ce matin. »
« Tu dois savoir pourquoi, n'est-ce pas ? »
« J'ai une petite idée, » dit-il, un sourire un peu crispé aux lèvres. Eh oui, Papa n'était pas enchanté à l'idée de me voir quitter le nid familial, surtout pour un autre pays. J'étais son unique enfant, la « petite princesse » couvée, surprotégée par mes parents, mes oncles et mes cousins. Imaginez la scène : la seule fille parmi une horde de cousins musclés et protecteurs qui me voyaient encore comme une enfant à défendre. Mes seules cousines résidaient à Pittsburgh. Plus jeunes que moi, elles étaient mes confidentes, mes cobayes préférés pour mes théories scientifiques farfelues, et j'adorais les aider avec leurs études.
Nées à Pittsburgh, elles étaient bilingues de naissance, ces chanceuses ! Elles passaient d'une langue à l'autre sans même y penser, comme on change de chaîne de télévision. Moi, je suis née au Québec, donc francophone de souche, avec l'accent qui va avec, et qui fait dire à tout le monde : « Ah, vous venez de Montréal ? » alors que je suis de Québec. Mes nombreuses vacances à Pittsburgh et mes cousines bilingues m'avaient énormément aidée à maîtriser l'anglais. Mais ce qui m'avait le plus aidée, c'était d'être une nerd. J'ai horreur de ce mot, il m'horripile ! Ça me donne l'impression d'avoir des lunettes scotchées et une calculatrice greffée à la main. Je préfère le terme « intelligence supérieure ». Ça fait plus classe, vous ne trouvez pas ? Et ça justifie mieux mes longues nuits passées sur des bouquins de biochimie plutôt qu'à faire la fête.
Je m'approchai de mon père, lui déposai un b****r sur la joue et tendis la main vers l'enveloppe, mon regard suppliant.
« Cher Papounet, tu me verras tellement souvent par webcam que tu supplieras d'éteindre l'écran au bout de cinq minutes, fatigué de mes jérémiades ! »
« Tu sais bien que ça n'arrivera jamais, » intervint ma mère derrière moi, déposant une assiette de crêpes succulentes sur la table.
Ah ! Ces crêpes… elles allaient me manquer. Des crêpes au sirop d'érable pur, le vrai de vrai, pas la pâle imitation américaine. Mon côté gourmand ne m'aidait pas avec mes fesses rebondies, qui m'exaspéraient souvent. C'était la guerre entre ma passion pour la bonne bouffe québécoise et mon désir d'avoir un fessier digne des influenceuses fitness.
Je m'assis, saisis l'épaisse enveloppe que mon père me tendait. Je pris une grande inspiration, fermai les yeux et comptai jusqu'à trois. Puis, fébrilement, j'ouvris ce qui contenait tous mes rêves futurs, ma feuille de route vers l'indépendance (et les matchs de hockey gratuits).
Mon cœur s'arrêta.
« OH MON DIEU ! » m'écriai-je, incapable de me contenir.
Je bondis de ma chaise, sautillant sur place en hurlant comme si je venais de gagner à la loterie : « Je l'ai ! Je l'ai ! »
Je me jetai dans les bras de ma mère, une étreinte de pure joie qui faillit la faire basculer. Mon rêve était enfin une réalité : j'étais acceptée à l'Université de Pittsburgh, et avec une bourse ! Youpiiiiii ! C'était le Graal, la consécration de toutes mes nuits blanches passées à étudier au lieu de regarder des re-runs de La Petite Vie (feuilleton humoristique québécois).
Mon père poussa un soupir (un mélange de fierté et de résignation) et me serra à son tour.
« Je suis fier de toi, ma chérie. Mais sache que tu seras toujours la bienvenue ici si jamais cela ne te plaît pas là-bas. Vis cette expérience à fond. »
« Je sais, Papa. Je dois appeler toute la famille ! » Mon esprit était déjà en mode « chaîne de nouvelles ».
Ma mère pointa la spatule vers la table, un geste qui signifiait clairement « pas de négociation ». « Non, non, non. D'abord, on mange pendant que c'est chaud, et ensuite seulement, on fera les appels. »
Je soupirai, m'assis avec des lèvres boudeuses et acquiesçai. Résister à une mère armée d'une spatule, c'était mission impossible. Je me jetai sur les crêpes, les arrosant généreusement de sirop d'érable, ce nectar des dieux. J'avalai mon jus d'un trait, presque. Ma mère me lança un regard réprobateur, et je ralentis mon rythme, souriant d'un air contrit, les joues pleines comme un écureuil qui fait des réserves pour l'hiver québécois. Ma bonne éducation, ou ce qu'il en restait après cette déferlante de joie, me rappela à l'ordre : j'attendis respectueusement que mes parents aient terminé leur repas avant de me précipiter sur le téléphone, l'excitation me rongeant les entrailles.
Je décidai d'appeler mon oncle à Pittsburgh en premier. Il fallait qu'il soit le premier au courant.
« Hello(Allô) ? » répondit une petite voix, celle de ma cousine Cora.
« Allô, cousine, tu me passes ton papa ? »
« Allô, Lizzie ! Je suis contente que tu appelles, » dit Cora, sa voix pleine de bonne humeur.
« Je dois absolument parler à ton papa, j'ai une nouvelle fantastique ! »
« Ah oui ? C'est quoi ? »
J'entendis la voix de mon oncle en arrière-plan, plus fort : « Cora, appuie sur l'interphone ! On pourra tous lui parler. » Il ne perdait jamais une occasion de faire une réunion de famille impromptue.
« Bonne idée ! » dis-je, mon sourire s'élargissant.
Quelques secondes plus tard, tout le monde était en ligne. Je pouvais presque sentir l'odeur du café de ma tante à travers le combiné.
« Alors, » dit mon oncle, sa voix résonnant comme celle d'un commentateur sportif, « que se passe-t-il pour nous appeler si tôt, ma petite Lizzie ? Tu as gagné le gros lot ? »
« Devinez ! » lançai-je, ma voix tremblante d'excitation.
« On peut avoir un indice ? » demanda ma tante Anna, toujours la plus pragmatique.
« J'ai reçu une enveloppe ce matin ! »
« C'est une bonne nouvelle, à en juger par le ton de ta voix, » remarqua mon oncle Matthieu, le roi de l'analyse, même sans patins.
« Une méga excellente nouvelle ! »
« Je pense que c'est ta lettre d'acceptation à l'université, » dit ma tante, d'une voix calme, mais je savais qu'elle était aussi excitée que moi.
« Oooouiiiii ! »
« Devinez où ? » Je savais qu'ils le savaient déjà, mais j'aimais faire durer le suspense. C'était ma petite touche théâtrale.