Niamoye fixait le plafond de leur appartement parisien, les ombres des rideaux dansant au rythme du vent nocturne. Cela faisait des jours qu'elle ruminait l'appel de sa mère, Djidi, et les mots de sa grand-mère Yennenga résonnaient encore dans son esprit comme un écho lointain. Retourner au Burkina Faso, embrasser les rituels ancestraux, ouvrir son ventre aux forces invisibles – c'était fou, irrationnel, et pourtant, c'était la seule lueur d'espoir qui restait. Les médecins avaient épuisé toutes les options : les hormones, les inséminations, les laparoscopies. Rien. Son corps refusait obstinément de porter la vie. Et Damien... Damien qui l'aimait tant, mais qui ne comprenait pas cette douleur lancinante, ce vide qui la rongeait de l'intérieur.
Elle se leva du lit, laissant Damien dormir paisiblement à côté d'elle, son torse se soulevant au rythme régulier de sa respiration. Elle descendit à la cuisine, se servit un verre d'eau, et s'assit à la table, les mains tremblantes. C'était décidé. Elle irait. Avec ou sans lui. Mais elle savait qu'elle avait besoin de lui. Besoin de son soutien, de sa force. Sans enfant, elle ne serait jamais complète. Sans enfant, elle ne serait jamais heureuse. Les larmes montèrent, mais elle les refoula. Pas maintenant. Elle devait lui parler.
Le matin venu, après un café rapide, elle aborda le sujet pendant le petit-déjeuner. Damien lisait le journal, ses lunettes perchées sur son nez, l'air détendu. « Damien, » commença-t-elle d'une voix hésitante, « j'ai réfléchi. À propos de ce que ma mère a dit. Je... je veux y aller. Au Burkina Faso. Pour les rituels. Pour essayer. »
Il leva les yeux, surpris, posant son journal. « Quoi ? Nia, on en a déjà parlé. C'est ridicule. Des herbes et des prières ? Tu crois vraiment que ça va marcher ? »
« Je ne sais pas si ça marchera, » répliqua-t-elle, la voix tremblante. « Mais je dois essayer. Les médecins n'ont rien pu faire. Et toi... tu dis toujours qu'on adoptera, mais ce n'est pas pareil. Je veux porter notre enfant. Je veux sentir la vie grandir en moi. Sans ça, je ne serai jamais heureuse. »
Damien se raidit, ses yeux s'assombrissant. « Heureuse ? Et moi, alors ? Tu penses que je ne souffre pas aussi ? Mais je ne vais pas croire à ces conneries de sorcellerie ! C'est de la superstition, Niamoye. Des vieilles femmes qui brûlent des herbes et chantent des incantations. Ça ne guérit pas l'infertilité. Ça pourrait même te faire du mal, physiquement ou mentalement. »
« Sorcellerie ? » Elle sentit la colère monter, mêlée à la douleur. « C'est ma culture, Damien ! Mes racines ! Ma grand-mère a élevé ma mère avec ces traditions. Et tu oses appeler ça de la sorcellerie ? Comme si c'était primitif, arriéré ? »
Il se leva brusquement, faisant tomber sa chaise. « Oui, sorcellerie ! Parce que c'est exactement ça. Des potions magiques, des esprits invoqués. Tu vas te faire laver le ventre avec des mixtures bizarres, et après ? Si ça ne marche pas, tu reviendras brisée, en me reprochant de ne pas t'avoir soutenue. Et notre mariage ? Qu'est-ce qu'il deviendra ? »
La tension monta comme une tempête. Niamoye sentit les larmes couler sur ses joues, chaudes et amères. « Notre mariage ? Il est déjà en train de se briser à cause de ça ! Sans enfant, je ne suis pas entière. Je me réveille chaque matin avec ce vide, cette culpabilité. Mes amies ont des familles, Sophie a son deuxième bébé, et moi ? Rien ! Je pleure en silence, Damien. Je fais semblant d'aller bien, mais je ne suis pas heureuse. Je ne le serai jamais sans ça. »
Il la regarda, les poings serrés, le visage rouge de colère. « Et si je refuse ? Si je te dis que je ne viendrai pas ? Que je ne cautionnerai pas cette folie ? »
« Alors je partirai seule, » murmura-t-elle, la voix brisée. « Parce que je ne peux plus continuer comme ça. »
Damien détourna le regard, marchant de long en large dans la cuisine. Les secondes s'étirèrent en minutes, lourdes de silence. Puis, il s'arrêta, les épaules voûtées. « D'accord, » dit-il enfin, d'une voix défaite. « D'accord. On ira. Mais ne me demande pas d'y croire. Et si ça te fait du mal, on rentre immédiatement. »
Elle se jeta dans ses bras, pleurant de soulagement. « Merci, » chuchota-t-elle. « Merci. »
Ils réservèrent les billets le soir même. Le vol pour Ouagadougou partait le lendemain matin. Damien passa la nuit à ruminer, silencieux, tandis que Niamoye préparait leurs valises avec une excitation mêlée d'angoisse. Elle savait que la tension ne s'était pas dissipée ; elle couvait sous la surface, comme un feu mal éteint.
Le vol fut interminable. Des heures dans les airs, au-dessus des océans et des continents, avec le bourdonnement des moteurs et les annonces des hôtesses. Niamoye somnolait contre l'épaule de Damien, qui fixait l'écran devant lui sans le voir. Arrivés à l'aéroport international de Ouagadougou, l'air chaud et sec les enveloppa comme une couverture étouffante. Djidi les attendait, son visage ridé illuminé d'un sourire chaleureux. « Ma fille ! Damien ! Bienvenue à la maison. »
Elle les conduisit à son modeste appartement en ville, un lieu simple mais propre, avec des murs peints en blanc et des rideaux colorés. « Vous resterez ici une semaine, » expliqua Djidi en préparant du thé à la menthe. « Le temps que je prépare tout pour le village. Les anciens doivent être informés, les herbes cueillies, les prières récitées. Ce n'est pas une chose qu'on fait à la légère. »
Damien hocha la tête poliment, mais son regard restait distant. Il passait ses journées à explorer la capitale, visitant les marchés animés de Koudougou ou se promenant dans les rues poussiéreuses, évitant les conversations profondes. Niamoye, elle, aidait sa mère : elles cuisinaient ensemble, préparaient des infusions, et Djidi lui racontait des histoires de son enfance, de la force des femmes du village. « Tu es comme ta grand-mère, » disait-elle. « Forte, déterminée. Les rituels t'aideront. »
Mais la tension avec Damien persistait. Les nuits étaient silencieuses, leurs corps se touchant à peine. Une fois, alors qu'ils étaient seuls dans la chambre, il murmura : « J'espère que ça en vaut la peine. Parce que si tu changes d'avis après, je ne sais pas si je pourrai te pardonner de m'avoir traîné ici. »
« Je ne changerai pas d'avis, » répondit-elle, les larmes aux yeux. « J'ai besoin de ça. »
La semaine s'écoula lentement. Djidi organisa tout : elle contacta les anciens par téléphone, fit livrer des herbes rares du village, et prépara des amulettes protectrices. Le dernier jour, tout était prêt. Le pick-up familial attendait devant l'appartement, chargé de sacs et de provisions. Djidi serra Niamoye dans ses bras. « C'est le moment, ma fille. Le village t'attend. »
Mais alors qu'elle s'apprêtait à monter dans le véhicule, une vague de panique la submergea. Son cœur battait la chamade, ses mains tremblaient. Les images des rituels lui revinrent : les fumées, les chants, les mains étrangères sur son corps. Et si ça ne marchait pas ? Et si ça empirait les choses ? Et Damien, qui la regardait avec une expression mêlée de résignation et de colère contenue. Soudain, tout lui sembla absurde, terrifiant. La sorcellerie, comme il l'avait appelée. Les superstitions. Elle ne pouvait pas. Pas maintenant.
« Non, » murmura-t-elle, reculant d'un pas. « Je... je ne peux pas. »
Djidi la regarda, surprise. « Quoi ? Mais tout est prêt ! »
« Je panique, maman. C'est trop. Je ne suis pas prête. » Les larmes coulaient librement maintenant. Damien s'approcha, posant une main sur son épaule, mais elle se dégagea. « Rentrons à Paris. S'il te plaît. »