Le pacte

1170 Words
Niamoye rentra chez sa mère Djidi, le cœur lourd comme une pierre. L'appartement sentait le thé à la menthe et les épices, un parfum familier qui aurait dû la réconforter, mais qui ne faisait qu'accentuer son malaise. Damien la suivit en silence, son visage fermé, évitant son regard. Djidi, déçue mais compréhensive, leur prépara un repas simple : du riz au poisson et des légumes frais. « Mangez, » dit-elle doucement. « Le voyage vous a fatigués. » Mais Niamoye ne put avaler grand-chose. Assise sur le canapé, elle fixait le sol, les larmes séchant sur ses joues. Pourquoi avait-elle paniqué ? Pourquoi avait-elle reculé au dernier moment ? Les rituels, les herbes, les prières – c'était sa dernière chance. Sans ça, elle resterait prisonnière de ce vide éternel. Damien s'assit à côté d'elle, posant une main hésitante sur son genou. « On rentre demain, » murmura-t-il. « Ça vaut mieux. » Elle hocha la tête, mais au fond d'elle, quelque chose remuait. Une voix insistante, celle de sa grand-mère Yennenga, résonnait dans son esprit : « Quand il faut y aller, il faut le faire. » Les heures passèrent lentement. Djidi alla se coucher tôt, laissant le couple seul dans le salon. Niamoye se leva soudain, marchant de long en large. « Je ne peux pas rentrer comme ça, » dit-elle enfin, la voix tremblante. « Je regrette. Je dois y aller. Au village. Maintenant. » Damien la regarda, surpris. « Quoi ? Nia, tu viens de refuser ! » « Je sais, » répondit-elle, les yeux brillants de détermination. « Mais je ne peux pas abandonner. Pas maintenant. Si je rentre à Paris sans avoir essayé, je le regretterai toute ma vie. Aide-moi, Damien. S'il te plaît. » Il soupira, passant une main dans ses cheveux. « D'accord. Mais on y va ensemble. Et si tu changes encore d'avis, on rentre immédiatement. » Elle sourit faiblement, soulagée. Ils réveillèrent Djidi, qui, malgré l'heure tardive, accepta de les emmener. « C'est bien, ma fille, » dit-elle en préparant le pick-up. « Le cœur sait ce qu'il veut. » Le trajet dura huit heures, sur des routes cahoteuses bordées de savanes infinies et de villages endormis. Le soleil se leva lentement, baignant le paysage d'une lumière dorée. Niamoye somnolait contre l'épaule de Damien, épuisée mais résolue. Enfin, le village apparut : un patchwork de cases en banco, de champs verdoyants et d'enfants jouant dans la poussière. L'accueil fut chaleureux, presque festif. Les villageois sortirent de leurs maisons, acclamant Niamoye comme une revenante. « Niamoye ! La fille de Djidi ! Bienvenue ! » criaient-ils, lui offrant des poignées de main et des sourires édentés. Des femmes âgées l'embrassèrent, murmurant des bénédictions en mooré. Djidi les conduisit directement chez la Gardienne de la fertilité, une vieille dame nommée Awa, qui vivait dans une case isolée au bord du village, entourée d'arbres sacrés. Awa était une figure légendaire : ridée comme une noix, les yeux perçants, elle avait aidé des dizaines de femmes stériles à concevoir grâce à ses remèdes ancestraux. « Entre, ma sœur, » dit-elle d'une voix grave, invitant Niamoye à s'asseoir sur un tapis tissé. Damien resta à l'extérieur, observant la scène avec scepticisme, mais il ne dit rien – par amour pour elle, il se taisait. À l'intérieur, Niamoye s'assit en cercle avec Awa et trois autres femmes venues du village voisin, toutes là pour le même motif : l'infertilité. Elles échangèrent des histoires, leurs voix basses et complices. Une femme, Fatou, raconta comment elle avait attendu dix ans avant de venir ici. « Les médecins disaient que c'était impossible, » dit-elle. « Mais après le traitement d'Awa, j'ai eu trois enfants. » Une autre, Mariam, hocha la tête. « Moi aussi. C'est la magie du karité. Il ouvre le ventre, purifie le corps. » Niamoye écouta, fascinée et effrayée. Damien, de l'extérieur, entendait les rires et les murmures, et il trouvait ça ridicule – des vieilles femmes bavardant autour d'un feu, croyant à des potions magiques. Mais il restait, soutenant sa femme par amour, même s'il serrait les poings dans ses poches. Le traitement commença le lendemain, exclusivement à base de karité. Awa fit asseoir Niamoye sur un tabouret bas, appliquant une pâte épaisse faite de beurre de karité pur, mélangé à des herbes secrètes. « Ceci est pour ton ventre, » expliqua-t-elle en massant doucement l'abdomen de Niamoye. « Le karité est la vie. Il nourrit la terre, et il nourrira ta matrice. » Les massages duraient des heures, accompagnés de chants rituels. Niamoye sentait une chaleur bienfaisante se diffuser en elle, comme si son corps s'ouvrait enfin. Mais alors que le traitement débutait, Awa se pencha vers elle, son visage sérieux. « Écoute-moi bien, Niamoye. Après ce traitement, tu donneras naissance à une fille. La plus belle de toutes. Ses yeux brilleront comme des étoiles, sa peau sera douce comme la soie. Mais son totem, c'est le soleil. Si le soleil la touche, elle mourra. Nous, les femmes, sommes faites de terre – solides, ancrées. Mais elle, elle sera faite de karité : pure, fragile, et mortelle sous la lumière du jour. » Niamoye sentit son cœur s'arrêter. Une fille ? La plus belle ? Mais avec une malédiction ? « Pourquoi ? » murmura-t-elle, paniquée. « Pourquoi me dire ça maintenant ? » « Parce que tu dois savoir, » répondit Awa calmement. « Si tu recules, tu perdras tout. Si tu continues, tu gagneras une enfant, mais avec un prix. Le choix est tien. » La panique la submergea. Une fille condamnée au soleil ? C'était insensé, terrifiant. Elle pensa à reculer, à fuir. Mais les visages des autres femmes, leurs histoires de miracles, la retinrent. Et Damien, dehors, qui l'attendait. Non, elle ne reculerait pas. « Je continue, » dit-elle d'une voix ferme, malgré les larmes. « Je veux cette enfant. » Le traitement dura une semaine. Chaque jour, Awa appliquait le karité, chantait, et Niamoye sentait son corps changer, une énergie nouvelle coulant en elle. Damien restait à proximité, sceptique mais présent, préparant des repas simples et veillant sur elle la nuit. « C'est ridicule, » marmonnait-il parfois, mais il la serrait dans ses bras quand elle pleurait. Enfin, le traitement terminé, ils rentrèrent à Ouagadougou. Le trajet fut silencieux, chargé d'espoir et de peur. À l'appartement de Djidi, Niamoye et Damien partagèrent une intimité profonde, leurs corps se rejoignant avec une passion renouvelée, comme si les rituels avaient ravivé leur flamme. Quelques jours plus tard, les symptômes apparurent : nausées matinales, seins sensibles, un retard dans ses règles. Niamoye fit un test de grossesse – positif. Le miracle s'était produit. Elle était enceinte. Damien la serra contre lui, les larmes aux yeux. « Ça a marché, » murmura-t-il. « Je n'y croyais pas, mais... » Elle sourit, posant une main sur son ventre encore plat. Mais au fond d'elle, le secret d'Awa pesait lourd. Une fille faite de karité, fragile sous le soleil. Elle protégerait son enfant, coûte que coûte.
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