Ombre du soleil

1187 Words
Le cri de la petite Simona résonnait encore dans la salle d'accouchement de la clinique parisienne, un son pur et cristallin qui contrastait avec la pâleur des murs stériles. Niamoye, épuisée mais radieuse, serrait sa fille contre sa poitrine, admirant ses traits parfaits : des yeux grands ouverts, d'un noir profond comme l'ébène, une peau lisse et dorée qui semblait luire sous les néons, des cheveux fins et noirs qui encadraient un visage d'ange. La sage-femme sourit en notant les détails : « Elle est magnifique. Parfaite. Vous avez de la chance. » Damien, debout au pied du lit, fixait sa fille avec une stupeur mêlée d'émerveillement. Il avait refusé de croire, traité les paroles d'Awa de superstitions absurdes, mais maintenant... maintenant, il voyait. Amina était la plus belle créature qu'il ait jamais vue, une beauté surnaturelle, presque irréelle, comme si elle était sculptée dans du karité vivant. Son cœur se serra. Niamoye avait raison. Le secret était réel. « Elle... elle est comme tu as dit, » murmura-t-il, la voix tremblante, en s'approchant pour caresser doucement la joue de l'enfant. Amina tourna la tête vers lui, ses yeux brillants fixés sur les siens, et il sentit une vague d'amour inconditionnel le submerger. Mais derrière cette joie, une ombre planait : le soleil. Si la lumière du jour la touchait, elle mourrait. Comment protéger un enfant d'une chose aussi essentielle que le soleil ? Les jours suivants à la clinique furent un mélange de bonheur et de terreur. Niamoye nourrissait Simona la nuit, veillant à ce que les rideaux soient toujours tirés, les fenêtres occultées. Damien passait des heures à observer sa fille, notant chaque détail : la façon dont sa peau semblait absorber la lumière artificielle, comme si elle en avait peur. « On devra vivre dans l'obscurité, » dit-il un soir, alors que Niamoye somnolait. « Pas de promenades au parc, pas de sorties en journée. » Niamoye hocha la tête, les larmes aux yeux. « Oui. Pour la protéger. » De retour à l'appartement parisien, la réalité s'imposa cruellement. L'appartement, autrefois baigné de lumière naturelle, fut transformé en forteresse contre le soleil. Damien installa des volets épais, des rideaux noirs, et même des stores électriques pour bloquer tout rayon. Les pièces étaient plongées dans une pénombre perpétuelle, éclairées par des lampes tamisées. Simona grandissait vite, ses premiers sourires illuminant les nuits. Mais Niamoye sentait la culpabilité la ronger : sa fille ne connaîtrait jamais le bleu du ciel, le chant des oiseaux à l'aube, les jeux dans les parcs ensoleillés. « C'est injuste, » murmurait-elle en berçant Simona. « Elle mérite le monde. » Damien, lui, se débattait avec sa propre culpabilité. Il avait douté, refusé de croire, et maintenant, il devait assumer. Il reprit le travail, mais ses nuits étaient hantées par des cauchemars : Simona courant vers une fenêtre ouverte, la lumière la consumant comme une flamme. Il engagea un menuisier pour renforcer les protections, installant des alarmes sur les portes et fenêtres. « Si quelqu'un ouvre, on saura, » dit-il à Niamoye. Mais le suspense grandissait : et si un voisin curieux entrait ? Et si une panne d'électricité laissait une fente ouverte ? Les amis et collègues de Niamoye, ignorant tout, venaient rendre visite, apportant des cadeaux pour le bébé. Sophie, avec son deuxième enfant, s'extasia : « Oh, elle est adorable ! Quand est-ce qu'on la sortira au soleil ? Les bébés ont besoin de vitamine D ! » Niamoye riait nerveusement, inventant des excuses : « Elle est sensible à la lumière. Allergie rare. Les médecins ont dit de l'éviter. » Damien acquiesçait, mais son regard trahissait la tension. Leila et Karim, lors d'un dîner, remarquèrent l'obscurité de l'appartement. « C'est... sombre ici, » dit Leila. « Vous devriez ouvrir les rideaux. » Niamoye prétexta une rénovation, mais le mensonge pesait lourd. Les mois passèrent, Simona grandissant en force et en beauté. À trois mois, elle rampait déjà, ses yeux pétillants d'intelligence. Mais le suspense s'intensifiait. Un jour, alors que Damien était au bureau, Niamoye laissa Simona seule un instant pour répondre au téléphone. Un cri la fit sursauter : la petite avait rampé jusqu'à une fenêtre, ses minuscules mains poussant le rideau. Un rayon de soleil filtra, touchant sa peau. Niamoye se jeta en avant, tirant Simona en arrière, le cœur battant. La peau de l'enfant rougit légèrement, mais rien de plus. « Mon Dieu, » haleta-t-elle, serrant sa fille contre elle. « Ça a failli... » Damien rentra ce soir-là, pâle. « J'ai eu peur, » avoua Niamoye. « Un rayon... » « On doit être plus prudents, » répondit-il, renforçant les mesures. Mais les doutes persistaient : et si la malédiction n'était pas immédiate ? Et si elle s'accumulait, comme un poison lent ? À six mois, Simona marchait déjà, ses pas incertains résonnant dans l'appartement sombre. Elle était un rayon de lumière dans leur vie, riant aux éclats quand Damien la chatouillait. Mais Niamoye sentait la folie guetter : comment expliquer à une enfant pourquoi elle ne pouvait pas jouer dehors ? Les médecins, consultés sous prétexte d'allergie, prescrivaient des compléments vitaminiques, mais Niamoye savait que ce n'était pas suffisant. Une nuit, alors que Damien travaillait tard, elle rêva d'Awa : la vieille femme lui apparaissait, murmurant : « Protège-la, ou perds-la. » Le suspense culmina un soir d'été, alors que Paris baignait dans une chaleur étouffante. Damien rentra épuisé, trouvant Niamoye assise dans le salon, Simona endormie dans ses bras. « Tout va bien ? » demanda-t-il. Elle hocha la tête, mais ses yeux étaient hantés. Plus tard, alors qu'il préparait le dîner, il entendit un bruit : un volet mal fermé claquant au vent. Il se précipita, mais trop tard – un rayon de lune filtrait, touchant le berceau de Simona. La petite se réveilla en pleurant, sa peau pâle comme si elle avait vu un fantôme. Niamoye accourut, paniquée. « Le soleil... non, c'était la lune, mais... et si c'était pareil ? » Damien serra les poings. « On ne peut pas continuer comme ça. On doit partir. Aller quelque part sans soleil. » « Où ? » murmura Niamoye. « Sous terre ? » Les semaines suivantes furent un enfer de suspense. Ils envisagèrent de déménager dans un pays nuageux, comme l'Angleterre, mais les voyages étaient risqués. Simona grandissait, ses questions imminentes. Un jour, elle pointa la fenêtre : « Lumière ? » Niamoye mentit : « Dangereuse. » Mais combien de temps avant qu'elle comprenne ? Enfin, à un an, l'accident arriva. Damien était sorti acheter du lait, laissant Niamoye seule avec Simona. La petite, curieuse, échappa à sa surveillance et poussa une porte. Dehors, le soleil de midi brillait. Niamoye la rattrapa in extremis, mais un rayon toucha son pied. Simona hurla, sa peau brûlant comme du papier. Elle s'effondra, inerte. Niamoye cria, appelant les secours, mais au fond d'elle, elle savait : la malédiction s'était réalisée. À l'hôpital, les médecins parlèrent d'une réaction allergique rare, mais Damien et Niamoye savaient la vérité. Simona survécut, mais marquée. Protéger l'ombre du soleil était leur nouvelle réalité, un secret éternel.
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