Les années suivantes furent un ballet incessant de précautions et de sacrifices pour Niamoye et Damien. Simona, leur fille unique, grandit dans un monde confiné, un cocon protecteur tissé de mensonges et d'amour inconditionnel. Dès ses premiers pas, à l'âge d'un an, après l'accident qui avait failli la coûter la vie, les règles furent établies : pas de soleil, jamais. L'appartement parisien, autrefois lumineux, devint une forteresse obscure. Les volets restaient clos en permanence, les rideaux noirs occultaient toute lumière naturelle, et des lampes LED tamisées illuminaient les pièces d'une lueur douce, artificielle. Niamoye quitta son travail à l'ONG, abandonnant ses projets pour se consacrer entièrement à Simona. « Ma carrière peut attendre, » disait-elle à Damien. « Notre fille, non. » Elle devint son institutrice, son infirmière, sa gardienne. L'école se faisait à la maison : des leçons de mathématiques sur la table de la cuisine, des cours d'histoire africaine racontés avec passion, des exercices de français lus à voix haute sous les étoiles peintes au plafond.
Simona était chouchoutée comme une princesse. Niamoye passait des heures à lui brosser les cheveux, noirs et soyeux comme l'ébène, lui préparant des repas équilibrés riches en vitamines D synthétiques pour compenser l'absence de soleil. « Tu es ma petite merveille, » murmurait-elle en l'embrassant. Damien, rentrant du bureau chaque soir, la traitait comme une reine. Il lui apportait des cadeaux : des poupées, des livres illustrés sur les animaux nocturnes, des puzzles complexes qu'elle assemblait avec une intelligence précoce. « Ma princesse, » l'appelait-il, la faisant tourner dans ses bras lors de danses improvisées dans le salon. Il lui lisait des histoires avant de dormir, inventant des contes où des héroïnes vivaient dans des châteaux d'ombre, protégées des dragons lumineux. La vie de famille était un rituel nocturne : dîners aux chandelles, jeux de société jusqu'à minuit, et des câlins collectifs sur le canapé. Mais derrière cette tendresse, une ombre persistait – le secret du soleil, jamais évoqué ouvertement.
Pourtant, Simona se sentait seule, enfermée comme un oiseau en cage. À trois ans, elle commença à poser des questions : « Pourquoi on ne sort pas comme les autres enfants ? » Niamoye inventa l'excuse de l'allergie. « Tu es allergique au soleil, ma chérie. C'est une maladie rare, comme une peau très sensible. Si tu sors en journée, tu pourrais tomber malade, très malade. » Damien acquiesçait, ajoutant : « Mais la nuit, c'est différent. Le soleil dort, et tu peux explorer le monde. » Ainsi naquit le rituel des sorties nocturnes. Deux fois par semaine, vers 22 heures, quand Paris s'endormait, Niamoye emmenait Simona dehors pour quelques heures. Elles marchaient dans les rues éclairées de réverbères, visitant les jardins du Luxembourg plongés dans l'obscurité, ou flânant le long de la Seine où les bateaux-mouches glissaient comme des fantômes. Simona adorait ces moments : l'air frais sur sa peau, les étoiles au-dessus, les bruits lointains de la ville. Elle se sentait pleinement heureuse, vivante, comme si son corps s'éveillait à une liberté interdite. « Maman, c'est magique ! » s'exclamait-elle, courant sur les trottoirs déserts. Mais au retour, l'appartement sombre lui semblait encore plus étouffant, et elle tombait souvent malade : fièvres inexplicables, toux persistantes, une pâleur qui inquiétait les médecins consultés sous prétexte d'allergie.
À cinq ans, Simona découvrit les livres. Niamoye lui lisait des histoires de princesses, mais Simona rêvait des aventures en plein jour. Elle dessinait des soleils éclatants sur ses cahiers, cachant ses œuvres quand ses parents entraient. « Pourquoi le soleil est-il dangereux ? » demandait-elle un jour. « Parce qu'il brûle ta peau, comme un feu, » répondait Niamoye, le cœur serré. Damien, pour la distraire, organisait des « voyages imaginaires » : ils transformaient le salon en un nouveau lieu de voyage, avec des draps comme tentes, et Simona riait aux éclats. Mais la solitude la rongeait. Elle n'avait pas d'amis, pas de cousins à jouer avec – les visites familiales étaient rares, limitées aux nuits. À sept ans, elle tomba gravement malade : une pneumonie qui la cloua au lit pendant des semaines. Les médecins parlèrent d'un système immunitaire affaibli par le manque de lumière naturelle. Niamoye pleura en silence, culpabilisant. « C'est à cause de nous, » murmura-t-elle à Damien. « On la prive de vie. »
Damien, lui, compensait par une adoration totale. Il rentrait tôt du travail pour jouer avec elle : des parties d'échecs où il la laissait gagner, des leçons de piano apprises sur un vieux clavier. « Tu es ma princesse, Simona. Plus belle que toutes les étoiles. » Elle souriait, mais au fond, elle se sentait comme une fleur fanée, privée de pluie. Les sorties nocturnes devinrent son seul répit : visiter le Louvre fermé, admirer les tableaux sous les projecteurs ; se promener dans Montmartre, où les artistes de nuit jouaient de la musique. Chaque fois, Simona se sentait revivre, son cœur battant d'excitation. « Maman, pourquoi on ne peut pas rester dehors toute la nuit ? » demandait-elle. « Parce que le soleil reviendra, et il te ferait du mal, » répondait Niamoye, inventant des histoires de monstres lumineux.
À dix ans, Simona devint une élève brillante, apprenant les langues étrangères avec sa mère, lisant des romans d'aventure. Mais la maladie revenait : des migraines, des vertiges, une faiblesse chronique. Les médecins prescrivaient des compléments, mais Niamoye savait que c'était le manque de soleil. Damien engagea un tuteur privé pour des leçons avancées, et Simona excellait en arts : elle peignait des paysages nocturnes, des portraits de sa famille sous la lune. La vie de famille restait harmonieuse en surface : des anniversaires célébrés avec des gâteaux faits maison, des chants autour de la table. Mais Simona grandissait, et ses questions se faisaient plus pressantes. « Pourquoi Sophie et ses enfants sortent-ils en journée ? » « Parce qu'ils ne sont pas allergiques comme toi, » mentait Niamoye.
À douze ans, Simona eut sa première crise : une réaction cutanée après avoir accidentellement touché un rayon filtrant d'une fenêtre. Sa peau brûla, et elle hurla de douleur. À l'hôpital, les médecins diagnostiquèrent une photosensibilité extrême. Niamoye serra sa fille contre elle, terrifiée. « On doit être plus vigilants, » dit Damien, renforçant les protections. Simona, marquée par la douleur, devint plus solitaire, passant des heures à lire ou à dessiner. Mais les sorties nocturnes la sauvaient : elle découvrit les cafés ouverts tard, les marchés de nuit, et se sentait libre, heureuse, vivante.
À quatorze ans, Simona entra dans l'adolescence, son corps s'épanouissant en une beauté surnaturelle, comme prédit par Awa. Sa peau luisait comme du karité, ses yeux brillaient d'une intelligence profonde. Elle chouchoutait ses parents, mais la solitude la hantait. « Je veux des amis, » pleurait-elle parfois. Niamoye organisait des visites nocturnes de cousins lointains, mais c'était insuffisant. Damien la gâtait : des bijoux en argent, des voyages imaginaires. « Ma princesse, tu es parfaite telle que tu es. »
À seize ans, Simona était une jeune femme élégante, apprenant la danse avec sa mère, lisant des poèmes de Senghor. Elle se sentait malade souvent : fatigue chronique, dépression larvée. Mais les sorties nocturnes étaient son oasis. Un soir, pour son anniversaire, Niamoye autorisa une sortie exceptionnelle : deux heures seule avec des cousines, les nièces de son père. « Soyez prudentes, » dit-elle. « Et rentrez avant l'aube. » Simona, excitée, sortit dans la nuit parisienne avec ses cousines, riant pour la première fois depuis des années. Elles flânèrent dans les rues, visitant un restaurant ouvert tard, un lieu cosy avec des lumières tamisées et une musique douce.
À l'intérieur, Simona s'assit à une table, son cœur battant d'une liberté nouvelle. Elle commanda un jus de fruits, observant les gens autour. Soudain, ses yeux croisèrent ceux d'un beau photographe, assis au bar, son appareil en bandoulière. Il était jeune, charismatique, avec des cheveux bruns en désordre et un sourire captivant. Leurs regards se verrouillèrent, et le monde sembla s'arrêter.