– Oh ! rien, chérie, dit-il de la chambre. Je suissi fâché de vous avoir troublée ; mais la raison enest assez amusante : je me suis endormi, et jerêvais que je me battais encore avec cet hommequi vous avait insultée ; vous entendiez la voléede coups que je donnais à ma valise ; je l’avaistirée aujourd’hui pour la faire... Je suis parfoissujet à ces boutades dans mon sommeil... Allezvous coucher et n’y pensez plus !Pour Tess, ce fut la dernière goutte ; son indécision avait pris fin. Lui raconter son passé de vive voix, elle en était incapable, mais il yavait un autre moyen. Elle s’assit et écrivit, sur les quatre pages d’une feuille de papier à lettres,une narration succincte des événements des trois ou quatre dernières années ; elle la mit dans uneenveloppe à l’adresse de Clare. Puis, craignant de faiblir si elle attendait, elle monta furtivementsans souliers et glissa le mot sous la porte.Comme on peut le penser, sa nuit fut agitée etelle prêta l’oreille aux moindres bruits au-dessusde sa tête ; à l’heure habituelle, elle entenditremuer, puis descendre ; elle descendit. Il larencontra au bas de l’escalier et l’embrassa avecautant de chaleur. Il semblait un peu las ettroublé, pensa-t-elle ; mais il ne souffla mot de sarévélation, même quand ils furent seuls. L’avait-ilreçue ? Elle se sentait incapable de rien dire, àmoins qu’il n’entamât le sujet. La journées’écoulait et il était évident que, quelles quefussent ses pensées, Angel voulait les garder pourlui. Pourtant il était aussi franc et aussiaffectueux. Se pouvait-il que les doutes de Tessfussent enfantins, qu’il lui pardonnât et l’aimâtpour ce qu’elle était, tout simplement comme elleétait, et qu’il sourît de son inquiétude à cetabsurde cauchemar ? Avait-il vraiment reçu salettre ? Elle regarda dans la chambre et n’y vitrien. Peut-être qu’il lui pardonnait. Et même s’ilne l’avait pas reçue, elle eut la foi soudaine etenthousiaste que sûrement il lui pardonnerait.Soir et matin, il était toujours le même ; etc’est ainsi qu’arriva la veille du jour de l’an, lejour des noces.Les fiancés ne se levèrent point pour labesogne matinale ; on les avait traités en hôtestoute cette dernière semaine et Tess avait eul’honneur d’une chambre à part. Quand ilsdescendirent déjeuner, ils furent surpris dessplendeurs qu’on avait préparées à leur intentiondans la vaste cuisine. À une heure insensée dumatin, le fermier avait fait blanchir le coin decheminée béant, rougir les briques de l’âtre ettendre en travers de l’ouverture une pièce dedamas jaune tout flambant, à la place du vieuxmorceau barbouillé de cotonnade bleue à fleursnoires qui y était d’ordinaire. Ainsi rajeuni, cecoin de la salle, qui en était vraiment le foyer,donnait à tout l’appartement une physionomiesouriante.– Je tenais absolument à faire quelque choseen l’honneur de la circonstance, dit le laitier..., etpuisque vous ne vouliez pas entendre parlerd’une bonne régalade à tout casser, de violons etde basses comme ça se faisait autrefois, c’est toutce que j’ai pu trouver qui ne fasse pas de bruit !Les parents de Tess demeuraient si loin qu’il ne leur aurait pas été commode d’être présents à la noce, même si on les en eût priés ; mais le faitest que personne de Marlott n’avait été invité.Quant à la famille d’Angel, elle avait été informée de la date par le jeune homme. Il avait écrit qu’il serait heureux de voir au moins l’undes siens ce jour-là. Ses frères n’avaient pas répondu et paraissaient indignés contre lui, et ses parents lui avaient envoyé une lettre assez triste,où ils déploraient sa précipitation mais s’y résignaient, en ajoutant que, s’ils ne s’attendaientpas sans doute à avoir une fille de ferme pourbru, leur fils était arrivé à un âge où lui seul étaitle meilleur juge de ses actes.Leur froideur eût causé plus de peine à Angels’il n’avait pas eu la fameuse surprise à leur faire.Il avait compris que ce serait téméraire ethasardeux de produire Tess au sortir de la laiteriecomme une D’Urberville et une femme de hautenaissance. Aussi avait-il caché son origine etvoulait-il la familiariser avec les usages dumonde pendant quelques mois de voyages etd’études en commun, avant de la mener chez sesparents et de la présenter en triomphe comme ladigne descendante d’une antique race. C’était ungentil rêve d’amoureux en tout cas. Peut-être lanaissance de Tess avait-elle plus de valeur pourlui que pour aucun autre.Tess, se rendant compte que l’attitude d’Angeln’avait aucunement changé à son égard, étaitpleine de remords et doutait qu’il eût rien reçu.Elle se leva de table avant qu’il eût fini et se hâtade monter ; il lui vint à l’esprit de jeter encore uncoup d’oeil dans la longue chambre baroque quiavait été si longtemps pour Angel sa tanière ouplutôt son aire, et, grimpant à l’échelle, elle restaun moment pensive à la porte. Elle se baissa surle seuil où elle avait introduit la lettre deux outrois jours auparavant, dans une telle agitation. Letapis arrivait jusqu’à la porte et elle aperçut,cachée sous le bout, l’extrême bord del’enveloppe blanche qui contenait sa lettre ;évidemment il ne l’avait pas vue, parce que, danssa hâte, elle l’avait glissée sous le tapis en mêmetemps que sous la porte... Elle retira le papier ense sentant défaillir. C’était bien cela ; l’enveloppeétait restée cachetée ; ce poids l’écrasait donctoujours ! Elle ne pouvait le lui faire lire,maintenant que la maison était sens dessusdessous et en pleins préparatifs de noces ; elledescendit chez elle et détruisit la lettre. Elle étaitsi pâle quand il la revit qu’il en fut tout inquiet.Ce hasard, qu’elle avait craint pourtant,l’accablait ; que pouvait-elle faire au derniermoment ? Ce n’étaient qu’allées et venues etremue-ménage ; tous devaient s’habiller, car Mme Crick et le laitier avaient été priés de leurservir de témoins ; il était impossible de réfléchir ou d’avoir une conversation sérieuse. Tess ne se trouva qu’une minute seule avec Clare sur le palier.– Je désirerais tant vous parler ; je voudrais vous confesser toutes mes fautes et toutes mesbévues, dit-elle en s’efforçant de prendre un tonléger.– Non, non... nous ne pouvons parler de fautesen ce moment. Je veux vous croire parfaite, aumoins aujourd’hui, mon adorée ! s’écria-t-il...Nous aurons plus tard, je l’espère, tout le tempsde parler de nos faiblesses. Je vous confesserailes miennes par la même occasion.– Mais il vaudrait mieux que je le fassemaintenant, il me semble, pour que vous nepuissiez me dire...– Eh bien, ma petite scrupuleuse, vous medirez tout... voyons... quand nous serons installés chez nous ; pas maintenant. Moi aussi, je vous avouerai alors mes fautes. Mais qu’elles ne gâtent pas la journée ! Ce sera un excellent sujet deconversation dans un moment d’ennui.– Alors, vous ne le désirez pas, très cher ami ?– Non, Tessy, vraiment.Il fallait se hâter de se préparer et de partir : le temps manquait pour dire autre chose ; en y réfléchissant, les paroles d’Angel la rassurèrent.Pendant les deux heures critiques qui suivirent,elle se laissa emporter par le torrent tout-puissant de son amour dévoué et ne pensa plus à riend’autre. Cet unique désir, si longtemps combattu,de se donner à lui, de l’appeler son maître, son bien, puis de mourir s’il le fallait, la souleva enfin du chemin pénible où elle se traînait, plongée dans ses tristes réflexions. En s’habillant, elle se mouvait au milieu d’un nuage multicolored’images délicieuses dont l’éclat éclipsait toutesles éventualités sinistres.Comme c’était l’hiver et que l’église se trouvait à une grande distance, ils durent s’y faire conduire en voiture. Le véhicule, commandé àune auberge de la grand-route, était une voiturefermée qui datait du temps des chaises de postes.Elle avait des roues énormes, à lourdes jantes,une large caisse incurvée, des courroies et des ressorts immenses et un timon pareil à un bélier de guerre. Le postillon, vénérable bonhomme perclus de rhumatismes, attrapés dans sa jeunesseà force de s’exposer aux intempéries, les combattait par l’usage des liqueurs fortes. Depuisvingt-cinq ans qu’il n’avait plus à exercer saprofession, il restait à ne rien faire à la porte desauberges, comme s’il attendait le retour du tempsjadis.Tous les quatre : le marié, la mariée, M. et Mme Crick, s’installèrent dans ce monument grinçant et délabré et derrière le conducteurdécrépit. Angel aurait aimé qu’un de ses frères,au moins, assistât à la cérémonie comme garçond’honneur ; mais, après l’allusion discrète de salettre, leur silence lui avait montré qu’ils ne sesouciaient point de venir. Il était évident qu’ils désapprouvaient le mariage et l’on ne pouvaits’attendre à ce qu’ils lui donnassent la sanctionde leur présence. Peut-être, en somme, valait-ilmieux qu’ils ne fussent pas là. Ils n’étaient pointd’esprit mondain, mais leur opinion du mariage mise à part, leur délicatesse de convention auraitété choquée d’avoir à fraterniser avec des gens deferme.Emportée, soutenue par le mouvementirrésistible des choses, Tess ignorait tout, nevoyait rien, ne savait pas quelle route ilsprenaient. Elle savait seulement qu’Angel était là.Tout le reste était un brouillard lumineux. Ellemêmeétait une sorte de créature céleste,poétique, une de ces divinités dont Clare avaitcoutume de lui parler quand ils se promenaientensemble.Le mariage se faisait avec une licence, il n’yavait guère à l’église qu’une douzaine de personnes ; mais s’il y en avait eu mille, ellesn’auraient pas produit plus d’effet sur Tess ; elle sétaient à des distances stellaires du monde queTess habitait en ce moment. La solennitéextatique avec laquelle elle jura sa foi à sonépoux, rendait impertinentes et frivoles lesmarques de sensibilité habituelles à son s**e. Àune pause de l’office, pendant que tous deuxétaient à genoux, elle se pencha inconsciemmentvers lui, de façon que son épaule lui touchât lebras ; une pensée fugitive l’avait effrayée, et elleavait fait ce mouvement machinal pour s’assurerqu’il était vraiment là, et pour fortifier la croyance en sa fidélité à toute épreuve.Clare savait qu’elle l’aimait ; toute son attitude lui en était une preuve ; mais il ne savait pas alors l’entière profondeur de son dévouement, sa sincérité, son humble douceur, ce qu’il promettait de long animité, de loyauté, depatience et de foi.Quand on sortit de l’église, les sonneurstirèrent les cloches de leur repos et firent résonnerun modeste carillon de trois notes, cette sommed’expressions restreinte ayant été jugée suffisante pour les joies d’une si petite paroisse. Comme Tess passait avec son mari à côté de la tour, en se dirigeant vers la grille, l’air vibrant vint, desauvents du clocher, bourdonner autour d’eux encercle sonore, s’harmonisant avec l’atmosphèremorale surchargée dans laquelle elle vivait en ce moment. Elle se sentait auréolée d’une gloire quin’était pas la sienne, comme l’ange aperçu par saint Jean dans le soleil, et cet état d’esprit dura jusqu’à l’instant où le son des cloches s’éteignitet où les émotions de l’office du mariages’apaisèrent.Alors ses yeux purent noter plus clairement lesdétails et, comme M. et Mme Crick s’étaient faitenvoyer leur cabriolet pour laisser le jeune coupleseul dans la voiture, elle remarqua pour la première fois la forme et l’aspect du véhicule.Assise en silence, elle le contempla longuement.– Vous me paraissez oppressée, Tess ? ditClare.– Oui, répondit-elle, portant la main à sonfront... Beaucoup de choses me font trembler.Tout cela est si sérieux, Angel !... Par exemple,j’ai l’impression d’avoir déjà vu cette voiture quim’est tout à fait familière. Comme c’est bizarre !Je dois l’avoir vue en rêve.– Oh ! Vous avez entendu parler sans doute dela légende du carrosse D’Urberville... C’est unesuperstition bien connue du comté au sujet devotre famille et cette chose massive vous en faitsouvenir.– Je n’en ai jamais entendu parler, que jesache, dit-elle... Qu’est-ce que cette légende ?Racontez-la-moi.– Mon Dieu, j’aimerais mieux ne pas entrerdans les détails en ce moment. Un certain D’Urberville du XVIe ou XVIIe siècle commit uncrime horrible dans son carrosse, et, depuis cetteépoque, les membres de sa famille voient ou entendent ce vieux carrosse toutes les fois que...Mais je vous dirai cela un autre jour. C’est plutôt lugubre. Évidemment, quelque vague souvenirvous en est revenu à l’esprit à la vue de cettemisérable roulotte.– Je ne me rappelle pas l’avoir jamais su,murmura Tess... Est-ce quand nous devonsmourir, Angel, que les membres de ma famille levoient, ou est-ce quand nous avons commis uncrime ?– Allons donc, Tess !Il la fit taire par un baiser.Quand ils arrivèrent à la maison, elle se sentait contrite et abattue. Sans doute, elle étaitMme Angel Clare, mais avait-elle quelque droitmoral à ce titre ? N’était-elle pas avec plus devérité Mme Alec D’Urberville ? Un amour intensepouvait-il justifier ce que des âmes droites considéreraient peut-être comme une réticence coupable ? Elle ignorait ce qu’une femme doitfaire dans ces cas-là ; et elle n’avait pas deconseiller.Pourtant, quand elle se trouva quelquesminutes seule dans sa chambre, où elle entraitpour la dernière fois, elle se mit à genoux et pria.Elle essayait de prier Dieu, mais, en réalité,c’était à son mari qu’elle adressait sa supplication. Elle avait pour cet homme une telleidolâtrie qu’elle-même eut peur que ce ne fût demauvais présage. Comme Frère Laurence, elleavait conscience que « ces violentes délices ontune fin violente ». Sa passion était peut-être trop éperdue pour les conditions humaines, tropeffrénée, trop furieuse, trop implacable.– Oh ! mon amour, mon amour ! pourquoivous aimé-je tant ! se disait-elle tout bas... Carcelle que vous aimez n’est pas moi, mais unecréature à mon image, celle que j’aurais pu être !L’après-midi arriva et, avec elle, l’heure du départ.Ils étaient décidés à passer quelques jours à la vieille ferme du Moulin de Wellbridge, Angel enprofitant pour étudier les procédés de minoterie.À deux heures, il ne leur restait plus qu’à semettre en route. Tous les domestiques étaientréunis dans le passage carrelé de briques rouges pour les voir passer, tandis que le laitier et sa femme devaient les accompagner jusqu’à laporte.Tess vit ses trois compagnes de chambre, lelong du mur, la tête penchée, toutes pensives.Elle s’était demandé souvent si elles paraîtraientau moment des adieux ; mais elles étaient là,stoïques et fermes jusqu’à la fin. Tess savaitpourquoi la délicate Retty paraissait si fragile, Izzsi tragiquement douloureuse, et Marianne simorne ; et elle oublia un instant l’ombre qui lapoursuivait en contemplant la leur. Cédant à sonimpulsion, elle murmura à Clare :– Voulez-vous les embrasser toutes les trois,les pauvres, pour la première et la dernière fois ?Angel n’avait pas la moindre objection à cette formalité d’adieu, car pour lui ce n’était rien de plus ; et quand il passa près d’elles, il les embrassa toutes trois successivement en leur disant bonsoir.Arrivée à la porte, Tess, en vraie femme, jetaun coup d’oeil derrière elle pour voir l’effet de cebaiser charitable ; son regard n’avait rien detriomphant et, d’ailleurs, il aurait cessé de l’être àla vue de l’émotion des jeunes filles. Le baiserleur avait évidemment fait du mal, en réveillantdes sentiments qu’elles essayaient d’étouffer.Clare, inconscient de tout cela, se dirigeait vers la petite porte de la ferme ; il serra la mainde M. et Mme Crick, en leur exprimant encore unefois ses remerciements de leurs attentions ; puis,avant de se mettre en route, on se tut un moment.Le silence fut brusquement interrompu par unchant de coq. Le coq blanc à crête rose était venuse percher sur la palissade en face de la maison, à quelques mètres d’eux, et son chant leur perça lesoreilles, s’affaiblissant ensuite, comme l’échodans une vallée rocheuse.– Oh ! fit Mme Crick, un chant de coq l’aprèsmidi!Deux hommes étaient debout près de la barrière de la cour qu’ils tenaient ouverte.– C’est mauvais signe ! murmura l’un d’eux àl’autre, sans penser que le groupe de la petiteporte pouvait l’entendre.Le coq chanta encore dans la direction de Clare.– Hé ! dit le laitier.– Je n’aime pas l’entendre ! dit Tess à sonmari. Dites à l’homme de partir. Bonsoir,bonsoir !Le coq chanta encore une fois.– Chut !... Filez tout de suite, monsieur, ou je vous tords le cou ! dit avec quelque irritation le laitier, en se tournant vers le volatile et lechassant. Et à sa femme, pendant qu’ils rentraient : – Faut-il que ça arrive justement aujourd’hui ! Je ne l’ai pas entendu chanterl’après-midi de toute l’année !– C’est seulement l’annonce d’un changementde temps, dit-elle... pas de ce que vous pensez,c’est impossible.Les jeunes mariés suivirent la route plate qui longe la vallée pendant quelques kilomètres et, en arrivant à Wellbridge, tournèrent à gauche duvillage et passèrent le grand pont du tempsd’Élisabeth auquel le bourg doit en partie sonnom. Immédiatement au bout du pont, se dressaitla maison où ils avaient retenu des chambres etdont l’aspect est si connu de tous les voyageursqui traversent la vallée du Var. Autrefois faisantpartie d’une belle résidence seigneuriale,propriété et demeure d’un D’Urberville, elle servait de ferme depuis sa démolition partielle.– Soyez la bienvenue dans l’un des châteauxde vos pères ! dit Clare, en aidant sa femme àdescendre.Mais il regretta sa plaisanterie ; elle était tropprès de la satire !Ils apprirent en entrant que le fermier, bienqu’ils eussent loué seulement deux pièces, avaitprofité de leur présence attendue pour faire unevisite de nouvel an à quelques amis, et il avaitchargé une femme du voisinage de pourvoir à leurs besoins.Ils furent enchantés de prendre entière possession de la maison, et, pour la première fois,d’être ensemble sous leur propre toit. Mais Clares’aperçut que la vieille demeure délabrée attristaitun peu sa jeune compagne. La voiture une foispartie, ils montèrent l’escalier, précédés de lafemme de ménage. Sur le palier, Tess tressaillit.– Qu’y a-t-il ?– Ces horribles femmes ! répondit-elle avec unsourire... Comme elles m’ont fait peur !Il leva les yeux et aperçut deux portraits degrandeur nature, sur des panneaux encastrés dansla maçonnerie. Comme le savent tous les visiteursde cette ferme, les peintures, datant du XVIIesiècle environ, représentent deux femmes d’uncertain âge, dont on ne peut oublier laphysionomie : l’une, avec ses traits allongés etpointus, son oeil étroit et son sourire faux, paraît d’une implacable perfidie ; l’autre, avec son nezen bec-de-corbin, ses grandes dents, son oeilhardi, respire une arrogance qui va jusqu’à laférocité ; et, plus tard, elles hantent dans ses rêvescelui qui les a vues.– Quels sont ces portraits ? demanda Clare à lafemme de ménage.– De vieilles gens m’ont dit que c’étaient desdames de la famille D’Urberville, les anciensseigneurs du manoir, dit-elle... et comme ils sontpris dans la maçonnerie, on ne peut pas lesenlever.Le déplaisant dans l’affaire, outre l’effet produit sur Tess, c’était que les beaux traits decelle-ci se retrouvaient, sans aucun doute, dansces formes exagérées. Angel n’en dit rien, mais ilregretta de s’être écarté de son chemin pourchoisir cette maison comme demeure de noces, etil passa dans la chambre voisine.Tout avait été préparé pour eux à la hâte et ilsdurent se laver les mains dans la même cuvette ;Clare toucha dans l’eau les mains de Tess.– Quels sont mes doigts et quels sont lesvôtres ? dit-il en la regardant..., ils sont si bienmêlés.– Ils sont tous à vous, dit-elle très gentiment,et elle s’efforça d’être plus gaie.Son air pensif ne déplut pas à Clare en cette occasion ; toute femme de sens aurait agi demême ; mais Tess se rendait compte qu’elle avaitété pensive à l’excès et lutta contre sapréoccupation.Ce dernier après-midi de l’année était si courtet le soleil était déjà si bas que les rayons, passantpar une petite ouverture, s’allongeaient en barre dorée jusqu’à sa jupe, sur laquelle ils faisaient comme une tache de peinture. Ils burent une tasse de thé dans le vieux salon et ainsi, pour la première fois, prirent un repas ensemble. Tel était leur enfantillage, ou plutôt celui de Clare, qu’iltrouvait fort intéressant d’avoir la même assiettequ’elle et de cueillir de ses lèvres les miettes qui se trouvaient sur celles de Tess. Il s’étonnait un peu qu’elle ne se joignît pas à ces frivolités avecle même entrain que lui.Il la regarda longtemps en silence.– C’est une chère, chère petite Tess, se dit-ilenfin, comme s’il décidait l’interprétation d’un passage difficile... Est-ce que je sens avec assezde solennité combien ce petit être féminin estabsolument, irrémédiablement livré à ma bonneou à ma mauvaise foi, à ma bonne ou à mamauvaise fortune ?... Je ne le crois pas, je ne lepourrais à moins d’être femme. Ce que je suis,elle l’est ; ce que je deviendrai, elle le deviendra ;ce que je ne peux être, elle ne pourra l’être... Etserai-je jamais capable de la négliger, de lui fairede la peine ou même de ne plus la respecter ?...Que Dieu me préserve d’un tel crime !Ils restèrent assis devant la table à thé,attendant leur bagage que le laitier avait promisd’envoyer avant la nuit. Mais le soir commençait à tomber, et le bagage n’arrivait pas, et ils n’avaient apporté rien de plus que ce qu’ilsavaient sur eux. À partir de l’instant où le soleilavait disparu, l’humeur calme de la journéed’hiver avait changé. Dehors, un bruit de soie vivement froissée se faisait entendre ; les paisibles feuilles mortes de l’automne précédent ressuscitaient à une vie irritée et, tourbillonnant àregret, s’en allaient frapper les volets.Bientôt, la pluie se mit à tomber.– Ce coq savait que le temps changerait ! dit Clare.La femme qui les avait servis était retournéechez elle pour la nuit, mais elle avait mis desbougies sur la table et ils les allumèrent. Laflamme de chaque bougie s’allongeait vers la cheminée.– Ces vieilles maisons ont tant de ventscoulis ! disait Angel, en regardant les flammes etle suif qui coulait... Je me demande où est cebagage ! Nous n’avons même pas de brosse ni depeigne !– Je ne sais pas, répondit-elle distraitement.– Tess, vous n’êtes pas joyeuse le moins dumonde, ce soir ! Point comme d’habitude. Cesmégères du panneau vous ont troublée. Je suis fâché de vous avoir conduite ici. Je me demandeaprès tout si vous m’aimez.Il savait que oui et il n’avait pas parlé sérieusement ; mais elle était surchargéed’émotion et tressaillit comme un animal blessé.Bien qu’elle s’efforçât de ne pas pleurer, elle neput s’empêcher de laisser voir une ou deuxlarmes.– Je ne pensais pas ce que je disais, dit-il toutpeiné. Vous êtes ennuyée de n’avoir pas vosaffaires, je le sais. Je ne puis imaginer pourquoile vieux Jonathan ne les a pas apportées.Comment ! il est sept heures ?... Ah ! le voilà !On avait frappé à la porte et, personne d’autren’étant là pour ouvrir, Clare sortit de la pièce. Il rentra bientôt, un petit paquet à la main.– Ce n’est pas Jonathan, tout de même, dit-il.– Que c’est contrariant ! fit Tess.Le paquet avait été apporté par un messagerspécial d’Emminster, qui était arrivé àTalbothays, immédiatement après le départ desmariés et qui les avait suivis jusqu’ici, ayantordre de le remettre entre leurs mains. Clarel’approcha de la lumière. Il n’avait pas cinquante centimètres de long, était cousu dans de la toile,scellé de cire rouge au cachet du révérend Clare et adressé de la main de celui-ci à Mme AngelClare.– C’est un petit cadeau de noces pour vous,Tess, dit-il en le lui tendant... Comme ils sont pleins d’attention !Tess semblait un peu agitée quand elle le prit :– J’aimerais mieux que vous l’ouvriez, chéri,dit-elle en tournant et retournant le paquet... Jen’aime pas briser les cachets qui ont l’air sisérieux ! Je vous prie, ouvrez-le pour moi.Il défit le paquet et, à l’intérieur, trouva une boîte de maroquin sur laquelle étaient une lettreet une clef. La lettre était pour Clare et disait :« Mon cher fils, vous avez peut-être oublié qu’à la mort de votre marraine, Mme Pitney, alorsque vous étiez encore enfant, cette femme sibonne, mais attachée aux vanités de ce monde,me laissa en dépôt une partie de son écrin pour votre épouse, si jamais vous en aviez une, comme marque d’affection pour vous et pour celle quevous choisiriez. J’ai rempli ce devoir et lesdiamants étaient jusqu’ici chez mon banquier ;bien que la chose me paraisse un peu inopportune, étant donné les circonstances, je suis, comme vous voyez, tenu de remettre ces objets à la femme qui en possédera de droit la jouissance sa vie durant, et je les envoie donc immédiatement : ils deviennent, je crois, des bijoux de famille, suivant le testament de votre marraine. Ci-inclus les termes précis de la clause qui s’y rapporte... »