– Je me souviens, dit Clare, mais j’avais tout àfait oublié.Ouvrant la boîte, ils y trouvèrent un collieravec pendant, des bracelets, des bouclesd’oreilles et quelques autres petits bijoux.D’abord, Tess semblait avoir peur de les toucher,mais quand Clare étala la parure, ses yeuxétincelèrent un instant autant que les pierres.– Sont-ils à moi ? demanda-t-elle, incrédule.– Oui, certainement, dit-il.Il regardait le feu. Il se rappelait que, lorsqu’ilavait quinze ans, sa marraine, la femme dusquire, la seule personne riche avec qui il eûtjamais été en contact, s’était portée garant de sonsuccès et lui avait prédit une carrièremerveilleuse. En prévision de cet avenir, elleavait mis de côté ces ornements fastueux pour safemme et les enfants de ses descendants. Ilsbrillaient en ce moment d’un éclat quelque peuironique.– Et cependant, pourquoi pas ? se demandaitil.En somme, tout cela était une affaire devanité, et si l’on admettait un côté de la question,pourquoi n’admettrait-on pas l’autre ? Sa femmeétait une D’Urberville ; à qui ces bijouxpourraient-ils mieux convenir ?Il dit soudain avec enthousiasme :– Tess, mettez-les, mettez-les ! et il sedétourna du feu, pour l’aider.Comme par magie, elle s’en était déjà parée,collier, boucles d’oreilles, bracelets et tout lereste.– Mais la robe n’est pas ce qu’il faut, Tess, ditClare. Elle devrait être décolletée pour une parurede brillants comme celle-ci !– Vraiment ? fit Tess.– Oui.Il lui indiqua la façon de rentrer le haut de soncorsage pour lui donner à peu près la forme d’unetoilette du soir : et cela fait, le pendant du collierisolé sur la blancheur de la gorge, il s’éloignapour la contempler.– Dieu ! dit Clare, comme vous êtes belle !Tout le monde le sait, c’est le plumage qui faitl’oiseau. Une paysanne, d’attraits médiocres sousses simples habits, brillera d’une beautésurprenante si elle est vêtue en femme à la modeavec tous les secours de l’art ; tandis que la reinedu bal dans la cohue nocturne ferait piètre figuresous la blouse de la travailleuse des champs, aumilieu de la monotonie d’arpents de navets, parune morne journée.Jusqu’ici, la perfection artistique des formes etdu visage de Tess n’avait point frappé Clare.– Si seulement vous aviez à paraître dans unesalle de bal ! dit-il. Mais non... non, chérie. Jecrois que je vous aime mieux en capeline et enrobe de cotonnade... oui, encore mieux qu’avecceci, bien que vous portiez si bien ces dignités.La conscience de sa beauté causait à la jeunefille une surexcitation qui n’était pourtant pas dubonheur.– Je vais les ôter, dit-elle, au cas où Jonathanme verrait. Ils ne sont pas faits pour moi, n’est-cepas ?... Je suppose qu’il faudra les vendre.– Laissez-les encore quelques minutes... Lesvendre ? Jamais, ce serait un abus de confiance.Sous l’influence d’une nouvelle pensée, elleobéit volontiers. Elle avait quelque chose à dire etpeut-être ces bijoux lui serviraient-ils. Elles’assit, toute parée, et les deux jeunes gens selivrèrent à mille conjectures sur l’endroit oùpouvait bien être Jonathan avec leur bagage. Labière qu’ils avaient versée pour lui s’était éventéeà force d’attendre.Peu après ils se mirent à souper, le repas étantpréparé sur une desserte. Ils n’avaient point finiquand le foyer renvoya la fumée et la colonne quis’élevait fit s*****e dans la chambre, comme siquelque géant avait posé un instant la main sur lehaut de la cheminée. La porte extérieure s’étaitouverte. Ils entendirent un pas pesant dans lecorridor et Angel sortit.– J’ai eu beau frapper ; je pouvais pas me faireentendre, dit Jonathan Kail en s’excusant, carc’était lui enfin... Et comme il pleuvait, j’aiouvert la porte. J’ai apporté les affaires,monsieur.– J’en suis bien content. Mais vous êtes fort enretard.– Mon Dieu oui, monsieur.Jonathan parlait d’un ton abattu qu’il n’avaitpas dans la journée, et son front était sillonné derides de souci qui s’ajoutaient aux rides devieillesse. Il reprit :– Nous avons été bien tourmentés à la fermepar quelque chose qui aurait pu être bien terrible,depuis que vous et votre dame... pour lui donnerson nom, vous nous avez quittés. Peut-être bienque vous n’avez pas oublié le coq de cet aprèsmidi?– Mon Dieu !... qu’est-ce ?– Voilà, y en a qui disent que ça signifie unechose ; d’autres une autre ; mais ce qui est arrivéc’est que la pauvre petite Retty Priddle a voulu senoyer !– Non !... ce n’est pas possible ?... Mais ellenous a dit bonsoir avec les autres !– Oui !... voilà, monsieur, quand vous et votredame... pour lui donner le nom qu’elle a droit,quand vous êtes partis tous deux en voiture,comme je vous dis, Retty et Marianne ont misleur chapeau et s’en sont allées. Et comme y apas beaucoup à faire, pour le moment – frotter,récurer, c’est la veille du jour de l’an et les genssont tous à balayer chez eux – personne n’y a faitattention. Elles s’en sont allées chez Everard oùelles ont bu la goutte et puis elles ont marchéjusqu’à la Croix-aux-Trois-Bras et là, il paraîtqu’elles se sont séparées, Retty, prenant par lesprés comme pour rentrer chez elle, Marianne,continuant jusqu’à l’autre village où il y a encoreun cabaret. Puis on n’a plus rien su de Retty ;mais voilà que le batelier en revenant chez lui avu quelque chose près de la Grande Mare. C’étaitson chapeau et son châle en paquet. Il l’a trouvéedans l’eau ; lui et un autre homme, ils l’ontrapportée à la maison, croyant qu’elle étaitmorte ; mais elle est revenue tout doucement...Angel, se rappelant soudain que Tessentendait cette lugubre histoire, alla fermer laporte de l’antichambre qui conduisait au salon oùelle se trouvait ; mais sa femme, jetant un châlesur ses épaules, était sortie pour écouter le récit,en fixant des yeux distraits sur le bagage et lesgouttes de pluie qui ruisselaient dessus.– Y a encore autre chose !... Voilà Marianne !On l’a trouvée ivre morte près de l’oseraie... unefille qu’on ne se rappelle pas avoir jamais vutoucher que de la bière à un shilling... c’est vraiqu’elle était une grosse mangeuse, comme ça sevoyait sur sa figure ; on dirait que ces filles ontperdu l’esprit !– Et Izz ?... demanda Tess.– Izz est dans la maison comme d’habitude ;mais elle dit qu’elle peut bien deviner commentça s’est passé, et elle semble très abattue lapauvre, comme c’est naturel... Et voyez-vous,monsieur, tout ça est arrivé juste au moment oùnous étions à emballer dans la charrette vosquelques paquets et la robe de nuit et les affairesde toilette de votre dame... et ça m’a retardé.– Oui, oui, Jonathan, voulez-vous monter lesmalles en haut et boire un verre de bière, puisvous hâter de repartir aussitôt que possible, aucas où l’on aurait besoin de vous ?Tess était rentrée dans le salon et s’était assisedevant le feu qu’elle fixait, le regard perdu. Elleentendit Jonathan monter et descendre l’escalierd’un pas pesant pour porter les bagages, puisremercier son mari de la bière que celui-ci luiservait et du pourboire. Les pas de Jonathans’éloignèrent de la porte, le bruit cessa et lacharrette partit en grinçant.Angel fit glisser la barre massive de chêne quiassurait la fermeture de la porte, rentra dans lachambre et, arrivant derrière sa femme, assise enface de l’âtre, lui pressa les joues entre ses mains.Il s’attendait à la voir sauter gaiement de sachaise et déballer les effets qu’elle avait été siimpatiente de recevoir, mais elle ne se levait paset il s’assit près d’elle, à la lueur du feu dontl’éclat, n’était pas atténué par la flamme pâle ettremblante des bougies.– Je suis fâché que vous ayez entendu ladéplorable histoire de ces filles, lui dit-il...Pourtant, il ne faut pas vous en frapper. Rettyétait morbide de nature, vous savez.– Oui, sans la moindre raison, dit Tess, tandisque celles qui ont des raisons de l’être le cachentet prétendent qu’elles ne le sont pas.Cet incident fut décisif pour elle. Le malheurd’un amour non partagé était tombé sur cessimples filles innocentes ; elles avaient méritémieux du destin. Elle avait mérité pis ; et pourtantelle était l’élue. C’était mal de sa part de toutprendre sans payer. Aussi elle paierait jusqu’audernier centime ; elle dirait tout, dès maintenant.Elle en vint à cette résolution finale pendantqu’elle regardait le feu en tenant la main d’Angel.L’éclat persistant des tisons qui n’avaient plusde flammes teignait de la même nuance les paroiset le fond du foyer, les chenets polis et les vieillespincettes de cuivre qui ne pouvaient pas bien sefermer ; le dessous du manteau de la cheminéeétait rougi par la lumière fortement colorée, ainsique les pieds de table les plus proches. Le visageet le cou de Tess reflétaient cette chaudecoloration, que toutes les pierres précieusestransformaient en Aldebaran ou en Sirius, en uneconstellation de fulgurances rouges, blanches etvertes, échangeant leurs teintes à chacune de sespulsations.– Vous rappelez-vous ce que nous noussommes dit ce matin, à propos de nos fautes ?demanda-t-il brusquement, voyant qu’elle restaittoujours immobile... Nous parlions peut-être à lalégère et vous, certes, le pouviez. Mais pour moi,ce n’était pas une promesse en l’air. J’ai à vousfaire une confession, mon amour.Ces paroles, si opportunes et inattendues,parurent à Tess une intervention de laProvidence.– Vous avez quelque chose à confesser ? ditelleavec vivacité, même avec joie et commesoulagée.– Vous ne vous y attendiez pas ! Oh ! vousavez une trop haute opinion de moi ! Écoutezmaintenant. Posez votre tête là, parce que je veuxque vous me pardonniez et que vous ne soyez pasindignée contre moi pour ne l’avoir pas ditauparavant, comme peut-être je l’aurais dû !Que c’était étrange ! Il semblait son double.Elle ne répondit rien et Clare reprit :– Je me suis tu parce que j’avais peur derisquer de vous perdre, chérie, le prix que j’airemporté, mon titre universitaire, comme je vousappelle... Mon frère a obtenu le sien àCambridge, moi à la laiterie de Talbothays. Ehbien, je ne voulais pas le hasarder. J’étais sur lepoint de vous faire cet aveu, il y a un mois, maisje n’ai pu, j’ai eu peur de vous effrayer et de vouséloigner de moi. Je l’ai remis ; puis, hier, jepensais vous le dire, pour vous donner au moinsune chance de vous échapper. Et je ne l’ai pasencore fait. Ce matin non plus, quand vous avezproposé de confesser nos fautes sur le palier.Pécheur que je suis !... Mais maintenant que jevous vois là solennellement assise, il le faut. Jeme demande si vous me pardonnerez !...– Oh ! oui, bien sûr que...– Bon, je l’espère. Mais attendez un peu. Vousne savez pas... Pour commencer par lecommencement : mon pauvre père a grand peur,j’imagine, que mes opinions soient causes demon éternelle perdition ; pourtant je crois autantque vous, Tess, à la moralité. Autrefois, j’auraisvoulu devenir éducateur d’hommes, et ce fut ungrand désappointement pour moi de sentir que jene pourrais entrer dans les ordres. J’admirais lapureté, même si je ne pouvais m’élever jusqu’àelle, et je haïssais l’impureté, comme je le faistoujours, je l’espère. Eh oui ! Certain lieu estpavé de bonnes intentions, et vous pouvezimaginer mes remords quand, avec mes bellesaspirations pour les autres, moi-même je suistombé.Il se mit alors à lui raconter l’époque de sa vieà laquelle nous avons déjà fait allusion, quand, àLondres, ballotté par les doutes et les difficultéscomme un bouchon sur les vagues, il se laissadeux jours séduire par une femme.– Heureusement, je m’éveillai presqueimmédiatement à la conscience de ma folie,continua-t-il. Je ne voulus plus avoir affaire à elleet je revins à la maison... Je n’ai jamais récidivé.Mais je tenais à vous traiter en tout honneur ettoute franchise et je ne le pouvais sans vous direceci. Me pardonnerez-vous ?Elle lui pressa fortement la main en réponse.– Alors nous écarterons ce souvenir dèsmaintenant et pour toujours. Il est trop péniblepour l’occasion... et nous parlerons de quelquechose de plus gai !– Oh ! Angel !... Je suis presque contente !...parce que maintenant vous, vous pourrez mepardonner, à moi. Je n’ai pas fait ma confession.J’ai une confession aussi... rappelez-vous, je l’aidit.– Ah ! c’est vrai... Allez-y maintenant, petitemauvaise !– Vous souriez, mais elle est peut-être aussisérieuse que la vôtre, ou même plus !– Elle ne peut guère être plus sérieuse, chérie !– C’est vrai ! oh non ! c’est impossible !L’espérance la fit bondir de joie.– Non, certainement elle ne peut pas être plussérieuse... parce que c’est tout à fait la mêmechose. Je vais vous la dire maintenant.Elle se rassit. Leurs mains étaient encorejointes. Les cendres, répandues sous la grille,étaient éclairées verticalement par le feu commeun désert torride. L’imagination aurait pu voirl’éclat lugubre du jour du Jugement dans lerougeoiement des charbons ardents qui tombaitsur le visage et la main de Clare et sur le visage etla main de Tess, se glissant parmi les cheveuxépars sur le front de la jeune femme etenflammant sa peau délicate. Son ombre, trèsgrande, se dressait sur le mur et sur le plafond.Elle se pencha, et les diamants qu’elle avait aucou eurent chacun le clignotement sinistre del’oeil d’un crapaud. S’appuyant le front sur latempe d’Angel, elle commença le récit de sesrelations avec Alec D’Urberville et de leursconséquences, à mi-voix, sans hésiter, et lespaupières baissées.Son récit était terminé, elle avait même répétécertains détails et donné les explicationsaccessoires : pendant toute sa confession, ellen’avait pas élevé la voix, elle n’avait pas dit unmot pour se justifier, elle n’avait pas pleuré.Mais l’aspect des choses extérieures semblaits’être transformé à mesure qu’elle parlait : le feuqui brûlait dans la grille avait pris un air deméchanceté maligne, de diabolique bouffonnerie,comme s’il narguait sa détresse ; le garde-feuricanait paresseusement ; la lumière venant de lacarafe ne s’intéressait qu’à un problèmechromatique ; tous les objets environnantsaffirmaient leur irresponsabilité en une répétitionterrible. Et pourtant rien n’était changé depuis lemoment où il l’avait embrassée ; du moins, riendans la substance des choses ; mais leur essences’était transmuée.Quand elle eut cessé, le bruit de leurs baisersde tout à l’heure sembla se perdre, tumultueux,dans les recoins de leur cerveau et s’y répercutercomme les échos d’un temps d’aveugle folie.Clare commit l’inconséquence d’attiser le feu ;il n’avait pas encore pleine conscience de ce qu’ilavait entendu ; après avoir remué les tisons, il seleva : la révélation le frappait maintenant danstoute sa force. Son visage s’était flétri. Il piétinaitfiévreusement le plancher. Il ne pouvait fixer sapensée : c’était l’explication de tous ces vaguesmouvements. Quand il parla, il prit, parmi lesintonations variées qu’elle lui avait entendues, savoix la plus banale.– Tess...– Oui, bien-aimé.– Dois-je croire à tout ceci ? D’après votremanière, je devrais le considérer commevéridique. Oh ! vous ne pouvez avoir perdul’esprit ! Et pourtant !... Mais non... Ma femme,ma Tess ! rien en vous n’autorise une tellesupposition !– Je n’ai pas perdu l’esprit, dit-elle.– Cependant... – Il la regardait, les yeux vidés,puis reprit, comme hébété – Pourquoi ne mel’avez-vous pas dit auparavant ? Ah ! oui, vousvouliez me le dire... dans un sens. Mais je vousen ai empêchée, je me souviens !Ces paroles, et d’autres encore, n’étaientqu’un babil inutile, superficiel, tandis que lesprofondeurs de son être restaient toujoursparalysées. Il se détourna et se courba contre unechaise. Tess le suivit au milieu de la pièce, restantà le fixer de ses yeux qui ne versaient point delarmes. Elle glissa à genoux près de lui ets’accroupit à ses pieds.– Au nom de notre amour, pardonnez-moi,murmura-t-elle, les lèvres sèches. Je vous aipardonné la même offense.Et comme il ne répondait pas, elle répéta :– Pardonnez-moi comme vous êtes pardonné.Moi, je vous pardonne, Angel !– Oui, je sais.– Mais vous ne me pardonnez pas !– Oh ! Tess, le pardon ne s’applique pas àvotre cas. Vous étiez une personne ; maintenantvous en êtes une autre. Mon Dieu ! Qu’a donc lepardon à voir avec une aussi grotesque...prestidigitation !Il s’arrêta comme pour réfléchir à ce qu’ilvenait de dire, puis, soudain, partit d’un éclat derire horrible, effrayant, contre nature, d’un rireinfernal.– Non... non ! cela me tue !... cria-t-elle, oh !ayez pitié de moi, ayez pitié !...Il ne répondit pas, et, blanche comme unemorte, elle se releva d’un bond.– Angel, Angel ! que signifie ce rire ? s’écriat-elle. Vous doutez-vous de ce que c’est pourmoi !Il secoua la tête.– J’ai tant espéré, tant souhaité pouvoir vousrendre heureux. J’ai tant prié pour cela ! J’aipensé à la joie que j’en éprouverais et je me suisdit que je serais une femme indigne si je ne vousrendais pas heureux ! Voilà quels étaient messentiments, Angel !– Je le sais.– Je pensais, Angel, que vous m’aimiez... moi,mon vrai moi ! Si c’est moi que vous aimez,comment pouvez-vous parler et me regarderainsi ? Cela m’épouvante. Puisque j’ai commencéà vous aimer, je vous aime pour toujours...,malgré tous les changements, toutes les hontes...,parce que vous êtes vous. Je ne demande pasplus. Alors, comment pouvez-vous, ô mon mari,vous, cesser de m’aimer ?– Je répète que la femme que j’ai aimée, cen’est pas vous !– Mais qui ?– Une autre femme qui avait votre forme.Elle découvrit alors, dans les paroles d’Angel,ce qu’elle pressentait dans ses inquiétudespassées. Il la considérait comme une sorted’imposteur, comme une femme coupable, ayantpris le masque d’une innocente. Alors son visageterrifié blêmit, ses joues s’affaissèrent, sa bouchese contracta et s’arrondit. L’horrible conscienced’être jugée ainsi lui causa un si mortelaccablement qu’elle chancela. Il s’approchad’elle, croyant qu’elle allait tomber.– Asseyez-vous, asseyez-vous ! dit-ildoucement. Vous êtes malade, et c’est naturel.Elle s’assit, ne sachant où elle était, avec lamême expression pénible et tendue et des yeuxqui le faisaient frissonner.– Je ne vous appartiens plus alors, n’est-cepas, Angel ? demanda-t-elle faiblement... Il ditque ce n’est pas moi qu’il aimait, mais une autrefemme qui me ressemblait...L’image qu’elle éveillait l’apitoya sur ellecomme sur une personne étrangère maltraitée ; àmesure qu’elle envisageait sa position, ses yeuxse remplissaient de larmes. Elle se détourna etéclata en sanglots, pleurant sur elle-même.Clare fut soulagé de ce changement, car l’effetproduit sur Tess commençait à lui causer à peinemoins de tourment que la douleur de la révélationmême. Il attendit patiemment, apathiquement,que la violence du chagrin s’usât et que letransport des pleurs se fût réduit en un sanglotconvulsif.– Angel ! dit-elle soudain de son ton naturel,sans la voix sèche et affolée de la terreur... Angel,suis-je trop mauvaise pour que vous et moi nousvivions ensemble ?– Je n’ai pu encore penser à ce que nousferions.– Je ne vous demanderai pas de me laisservivre avec vous, Angel, parce que je n’y ai pasdroit. Je n’écrirai pas à maman et à mes soeurspour dire que nous sommes mariés, comme je levoulais, et je ne finirai pas la ménagère quej’avais taillée et que je voulais finir pendant quenous aurions été hors de chez nous.– Ah !– Non, je ne ferai rien, à moins que vous neme l’ordonniez, et, si vous me quittez, je ne voussuivrai pas, et si vous ne me parlez jamais plus, jene demanderai pas pourquoi, à moins que vous nem’en donniez la permission.– Et si je vous ordonne quelque chose ?– Je vous obéirai comme votre misérableesclave, même si c’est pour m’étendre là etmourir.– Vous êtes vraiment très bonne. Mais je suisfrappé du désaccord entre votre présenteabnégation et votre prudence passée.Ce furent les premières parolesd’antagonisme. Mais lancer à Tess des sarcasmesétudiés, c’était comme si on les eût lancés à unchien ou à un chat. Leur subtilité n’était pascomprise et Tess n’y entendait que le son d’unevoix hostile où la colère dominait. Elle restamuette, ignorant qu’il était en train d’étouffer sonaffection pour elle. Elle remarquait à peine unelarme qui descendait lentement sur la joue deClare, une larme si large qu’elle grossissait,comme la lentille d’un microscope, les pores dela peau sur laquelle elle roulait.Pendant ce temps, la lumière se faisait denouveau dans l’esprit d’Angel, et il se rendaitmieux compte du changement total et terrible quela confession de Tess amenait pour lui dans sa vieet dans son univers ; il essayait désespérémentd’avancer au milieu des conditions nouvelles oùil se trouvait. Il lui fallait agir, mais comment ?– Tess, dit-il aussi doucement que possible. Jene puis rester... dans cette chambre... pour lemoment. Je vais sortir un peu.Il quitta la pièce sans bruit, et les deux verresde vin qu’il avait versés pour leur souperrestèrent intacts sur la table. Ainsi finit leuragape. Deux ou trois heures avant, ils buvaient àla même tasse par un tendre caprice.La porte, en se fermant derrière lui, bien quetirée doucement, réveilla Tess de sa stupeur. Ilétait parti ; elle ne pouvait rester. Jetant à la hâteun manteau sur ses épaules, elle ouvrit la porte etle suivit, après avoir éteint les bougies comme sielle ne devait jamais revenir. La pluie avait cesséet la nuit maintenant était limpide. Elle l’eutbientôt rejoint, car il marchait au hasard etlentement. Sa silhouette d’un gris clair faisaitparaître celle de Clare, noire, sinistre,inabordable ; le contact des bijoux, dont unmoment elle avait été si fière, était maintenantpour elle comme un sarcasme. Angel se retournaen l’entendant, mais sa présence ne parut lui faireaucune impression, et il continua à traverser lescinq arches béantes du grand pont qui était devantla maison.Sur la route, la pluie avait rempli d’eau lesempreintes des vaches et des chevaux, mais ellen’était pas tombée assez longtemps pour leseffacer ; les étoiles reflétées dans ces mares enminiature y glissaient rapidement tandis que Tesspassait ; si elle ne les y avait pas aperçues, ellen’aurait pas su qu’elles brillaient au-dessus de satête : mondes gigantesques dont l’image étaitreçue en ces miroirs infimes !Il lui était facile de ne pas perdre son mari devue, car la route s’éloignait de la maison entraversant des prairies ; elle le suivit sans aucunetentative pour approcher de lui ou pour attirer sonattention, avec une fidélité inerte et silencieuse.Elle finit, pourtant, par le rejoindre et marcher àson côté ; il ne disait toujours rien.L’honnête homme dupé, quand ses yeux sesont ouverts, est souvent très cruel, et Clare l’étaitalors avec violence. Le grand air paraissait l’avoirlibéré de la tentation de céder à ses impulsions.Tess sentait qu’elle était pour lui en ce momentdépouillée de tout rayonnement. Et le Temps luichantait son psaume satirique :Et voici ! Ton visage sera mis à nu et celui quit’aimait te haïra ;Ton visage perdra sa beauté quand tu serashumiliée ;Car la vie tombera comme une feuille et serépandra comme la pluie ;Et le voile de ta tête sera le chagrin, et tacouronne sera la douleur.Il restait absorbé dans ses pensées et ellen’avait plus maintenant assez de pouvoir pourinterrompre ou distraire cette tension d’esprit.Comme sa présence lui était devenueindifférente ! Elle ne put s’empêcher de luiparler.– Qu’ai-je fait ?... Mais qu’ai-je fait ? Je n’airien dit qui puisse toucher à mon amour pourvous ou le démentir. Vous ne croyez pas quej’avais combiné cela d’avance, n’est-ce pas ?Angel, ce qui vous met en colère n’est que dansvotre imagination. Ce n’est pas en moi et je nesuis pas la femme fausse que vous pensez !– Hum ! Soit, vous n’êtes pas fausse, mafemme, mais vous n’êtes plus la même. Non, plusla même ! Ne me poussez pas à vous faire desreproches. J’ai juré que je ne vous en adresseraispas... et je ferai tout pour l’éviter.Mais, dans son désespoir, elle intercédaittoujours et dit peut-être des choses qu’elle eûtmieux fait de taire.– Angel, Angel ! J’étais une enfant, une enfantquand c’est arrivé. Je ne savais rien des hommes !– On a péché contre vous plus que vous n’avezpéché vous-même..., cela je l’admets.– Alors, ne voulez-vous pas me pardonner ?– Je vous pardonne, mais le pardon n’est pastout.– Et m’aimer ?La question resta sans réponse.– Oh ! Angel... ma mère dit que cela arrivequelquefois, elle connaît plusieurs cas où c’étaitpis que pour moi et où cela n’a pas fait grandchoseau mari..., où, du moins, il a pardonné. Etpourtant la femme ne l’aimait pas comme je vousaime !– Assez, Tess, assez ; ne discutez pas ! Lesmoeurs changent avec les conditions. Vous meferiez presque répondre que vous êtes unepaysanne ignorante, sans la moindre idée desdegrés dans les convenances sociales. Vous nesavez pas ce que vous dites.– Je ne suis paysanne que par ma position, nonpar ma nature.Elle parlait dans un moment de colère quidisparut aussitôt.– Tant pis pour vous. Ce pasteur qui a déterrévotre généalogie aurait mieux fait de se taire. Jene puis m’empêcher d’associer votre manque devolonté à la décadence de votre famille. Lesfamilles caduques impliquent des volontéscaduques et une conduite caduque. Mon Dieu !pourquoi m’avez-vous donné une raison de vousmépriser encore plus en m’informant de votrenaissance ? Voilà que je vous regardais commeune enfant de la nature ; et vous étiez le rejetontardif d’une aristocratie épuisée.– À ce compte-là, un tas de familles ne valentpas mieux que la mienne ! Les gens à Rettyétaient autrefois des grands propriétaires et ceuxdu fermier Billet aussi. Et les Debbyhouse, quisont maintenant charretiers étaient autrefois lesDe Bayeux. Vous en trouvez partout comme moi.C’est un trait de notre comté, et je ne puis rien yfaire.– Tant pis pour le comté !Elle acceptait tout, mais sans faire grandeattention à ce qu’il lui reprochait exactement ; ilne l’aimait pas comme il l’avait aimée jusque-là,le reste lui était indifférent.