CHAPITRE 17

4994 Words
– Cette fois, Mme Thérèse D’Urberville, jevous tiens. Acceptez mon nom et vouséchapperez au vôtre. Le secret est lâché ;pourquoi me refuseriez-vous plus longtemps ?– Si j’étais certaine de vous rendre heureux enétant votre femme, et si vous croyez que vousdésirez beaucoup, beaucoup, m’épouser !– Mais oui, chérie, bien sûr !– Je veux dire... c’est seulement parce quevous me désirez beaucoup et que vous pourriez àpeine vivre sans moi, malgré mes fautes, qu’il mesemblerait devoir dire oui.– Vous direz oui..., vous le dites, je le sais.Vous serez à moi pour toujours !– Oui !Elle ne l’eût pas plus tôt dit qu’elle éclata ensanglots secs et pénibles, si violents qu’elle ensemblait déchirée. Tess n’était point nerveuse etil en fut surpris.– Pourquoi pleurez-vous, chérie ?– Je ne puis dire... Je ne sais pas... Je suis sicontente de penser... que je serai à vous et vousrendrai heureux.– Mais cela ne ressemble pas beaucoup à duplaisir, ma Tessy !– Je veux dire... je pleure parce que j’ai rompumon voeu. J’avais dit que je mourrais sans m’êtremariée.– Mais si vous m’aimez, vous ne pouvez pasêtre fâchée que je sois votre mari ?– Non, non, non ! mais, oh ! il y a desmoments où je voudrais n’être jamais née !– Cette fois, ma chère Tess, si je ne savais pasque vous êtes très surexcitée et trèsinexpérimentée, je dirais que cette remarque n’estpas flatteuse. Comment pouvez-vous souhaiterune chose pareille si vous tenez à moi ? Maistenez-vous à moi ?... Je voudrais que vous meprouviez votre amour de quelque façon !– Comment puis-je le prouver plus que je nel’ai déjà fait ! s’écria-t-elle dans une folie detendresse. Ceci le prouvera-t-il davantage ?Elle lui jeta les bras autour du cou et, pour lapremière fois, Clare apprit ce que sont les baisersd’une femme passionnée sur les lèvres de celuiqu’elle aime de tout son coeur et de toute sonâme.– Là ! croyez-vous maintenant ? demanda-telletoute rouge et s’essuyant les yeux.– Oui, je n’en ai jamais vraiment douté...jamais jamais !Ils allaient ainsi à travers les ténèbres,empaquetés dans la toile à voile, le chevalmarchant à sa guise et la pluie leur fouettant levisage. Elle avait consenti. Elle aurait pu aussibien commencer par là ; cet appétit de joie quirègne dans toute la création, cette force terriblequi entraîne l’humanité vers le but assignécomme le courant entraîne l’herbe impuissante,ne pouvait être réprimée par de vaguesélucubrations sur les convenances sociales.– Il faut que j’écrive à ma mère, dit-elle, celane vous fait rien ?– Bien sûr que non, chère enfant. Vous êtespour moi une vraie enfant, Tess, de ne pas savoircombien il est convenable d’écrire à votre mèreen cette occasion et combien, de ma part, il seraitmal de m’y opposer ! Où demeure-t-elle ?– Au même endroit, à Marlott. De l’autre côtédu val de Blackmoor.– Ah ! mais alors je vous ai vue avant cetété ?...– Oui, à cette danse sur l’herbe ; mais vousn’avez pas voulu danser avec moi. Oh ! j’espèretant que ce n’est pas de mauvais présage !Tess écrivit à sa mère, dès le jour suivant, unelettre très touchante et très pressante, et, à la finde la semaine, la réponse lui parvint, de l’écritureindécise et antique de Joan Durbeyfield.« Chère Tess, j’écris ces quelques lignes dansl’Espoir qu’elles te trouveront en bonne santé,comme elles me laissent à présent, Dieu merci.Chère Tess, nous sommes tous heureuxd’Apprendre que tu vas bientôt te marier pour debon. Mais pour ce qui est de ta question, Tess, jedis entre nous, tout à fait en particulier, mais trèsnet, que sous aucun prétexte tu ne dois dire unmot de votre Malheur Passé. Je n’ai pas dit toutà ton Père à cause qu’il était si fier de saResponsabilité, et peut-être que ton Prétendu estpareil.« Plus d’une femme, et des plus Relevées dansle pays, ont eu un malheur dans leur temps, etpourquoi est-ce que tu irais Crier le tien sous lestoits puisqu’elles ne Crient pas le leur ? Aucunefille ne serait assez sotte pour cela, surtout quec’est depuis si longtemps et pas du tout de taFaute. Je répondrais de même si tu medemandais cinquante fois. Et puis, tu ne devraspas l’oublier, sachant que c’est dans ta NatureEnfantine de dire tout ce que tu as dans le coeur,innocente que tu es ! Je t’ai fait promettre de nejamais le laisser échapper ni par des paroles nipar des Actes, parce que j’avais en tête ton Bien,et tu me l’as promis solennellement en sortant decette Porte. Je n’ai pas soufflé mot de cettequestion ni de ton mariage à venir à ton Père ; ilen jaserait partout, le pauvre Innocent !« Chère Tess, ne perds pas Courage, et nousavons l’intention de t’envoyer un Muid de Cidrepour ta Noce ; je sais qu’il n’y en a guère danstes parages et ce qu’il y a, c’est de la d****e,Aigre et toute clairette. Donc, rien de plus àprésent et mes affectueuses amitiés à ton jeunehomme.« Ta Mère qui t’aime,J. Durbeyfield ».– Oh ! mère ! mère ! murmura Tess.Elle découvrait combien les événements lesplus accablants laissaient peu d’impression surl’esprit élastique de Mme Durbeyfield. Sa mère nevoyait pas la vie comme elle. Cet épisodeobsédant du passé n’était pour Joan qu’unincident passager... Mais peut-être que sa mère,après tout, jugeait sainement de la conduite àsuivre, quelles que fussent ses raisons. À y bienréfléchir, le silence paraissait préférable pour lebonheur du bien-aimé ; donc, elle garderait lesilence.Ainsi, se reposant sur l’ordre de la seulepersonne au monde qui eût le droit de la diriger,Tess retrouva le calme ; elle s’était déchargée decette responsabilité et son coeur était plus légerqu’il ne l’avait été depuis de longues semaines.Elle vécut durant les derniers jours d’automne àdes hauteurs spirituelles qui approchaient del’extase. À peine son amour pour Clare avait-ilquelque chose de terrestre. Pour sa sublimeconfiance, il était toute bonté ; il avait toute lascience que doit posséder guide, philosophe etami ; tous les traits de sa personne étaient laperfection de la beauté virile ; son âme étaitl’âme d’un saint, son esprit celui d’un prophète.L’amour qu’elle ressentait pour lui la remplissaitde noble fierté ; elle semblait porter unecouronne, et son coeur plein de dévotion s’élevaitvers lui, reconnaissant de l’amour qu’il daignaitavoir pour elle. Parfois il rencontrait ses yeuxadorateurs, ses grands yeux sans fond, qui leregardaient de leurs abîmes comme s’ilsapercevaient devant eux quelque chosed’immortel. Elle écarta le passé, le foula auxpieds, l’étouffa comme un charbon mal éteint etdangereux.Jusqu’ici elle n’avait pas imaginé que deshommes pussent être aussi désintéressés, aussichevaleresques, aussi protecteurs, dans leuramour pour les femmes. En réalité, Angel étaitloin d’être ce qu’elle le croyait, ridiculementloin ! Cependant, l’esprit chez lui l’emportait surla brute ; il était maître de lui et singulièrementexempt de grossièreté. Bien qu’il ne fût pas denature froide, il était plus inflammable qu’ardent,il tenait de Shelley plus que de Byron ; il pouvaitaimer éperdument, mais d’un amour plutôt idéalet imaginatif : c’était une émotion raffinée,capable de protéger jalousement l’aimée contrelui-même. Tess, dont les quelques expériencesavaient été si malheureuses jusqu’alors, en étaitsurprise et transportée et, après son indignationcontre le s**e masculin, elle réagissait dans lesens opposé et rendait à Clare un excèsd’honneur.Ils cherchaient tout naturellement à se trouverensemble ; dans la foi honnête qu’elle avait enson amant elle ne déguisait pas son désir d’êtreauprès de lui. Elle avait, sans le formulernettement, l’instinct qu’en se dérobant, commefont les femmes pour attirer la généralité deshommes, elle pourrait déplaire à un être aussiparfait, puisque ce serait, après l’aveu d’amour,montrer un soupçon d’artifice. L’usage de librecamaraderie en plein air, habituel dans lescampagnes pendant les fiançailles, était le seulqu’elle connût et n’avait rien d’étrange pour elle.Clare trouva d’abord un peu bizarre d’anticiperainsi sur l’avenir, mais il vit combien la chosesemblait normale à Tess et aux gens de ferme.Aussi, durant ce mois d’octobre aux merveilleuxaprès-midi, ils errèrent ensemble dans les prés pardes sentiers paresseux, le long des ruisseletsqu’ils traversaient d’un bond sur de petits pontsde bois. Partout ils percevaient le son de quelquebarrage gazouillant, dont le bourdonnementaccompagnait leurs murmures, tandis que lesrayons du soleil presque au ras du sol couvraientle paysage d’un pollen de splendeur. Deminuscules brouillards bleus se voyaient dansl’ombre des arbres et des haies, tandis que partoutailleurs brillait le soleil. Il était si près du sol et laprairie était si plate que les ombres de Clare et deTess s’allongeaient devant eux sur une distancede plus de cinq cents mètres ; semblables à deuxgrands doigts, elles paraissaient désigner au loinl’endroit où la verte étendue d’alluvionsaboutissait aux pentes douces qui bordaient lavallée. Des hommes travaillaient alentour, carc’était la saison où l’on nettoyait les petits canauxd’irrigation pour l’hiver, en réparant les bords làoù ils avaient été défoncés par les sabots desvaches.Clare gardait hardiment son bras autour de lataille de Tess, en vue des travailleurs, avec l’aird’un homme habitué à ces tendresses publiques,bien qu’il fût en réalité aussi timide qu’elle ; leslèvres entrouvertes, regardant les ouvriers du coinde l’oeil, elle semblait un animal craintif.– Vous n’avez pas honte de moi devant eux ?disait-elle avec joie.– Certes non !– Mais si vos parents d’Emminsterapprenaient que vous vous promenez comme celaavec moi, une fille de ferme ?– La plus ensorcelante fille de ferme dumonde !– Ils pourraient trouver que cela blesse leurdignité...– Ma chère enfant ! Une D’Urberville, blesserla dignité d’un Clare !... C’est une fameuse cartedans votre jeu que cette famille !... et je la réservepour un grand effet, après notre mariage, quand lepasteur Tringham nous aura donné les preuves devotre naissance. Et puis mon avenir va être tout àfait étranger aux miens. Nous quitterons cetterégion de l’Angleterre, peut-être mêmel’Angleterre, et qu’importe la façon dont les gensd’ici nous considèrent ! Vous serez contente devous en aller, n’est-ce pas ?Elle ne put répondre que par un simple oui,tant elle était émue à la pensée de partir à traversle monde, avec lui pour intime ami. Ses oreillessemblaient remplies du babil des flots et deslarmes lui montaient aux yeux. Elle mit sa maindans celle d’Angel et ils allèrent jusqu’à unendroit de la rivière où le soleil, réfléchi sous unpont, renvoyait ses rayons avec un éclatéblouissant de métal fondu, bien que l’astre luimêmefût caché. Ils se tinrent immobiles, et depetites têtes fourrées et emplumées sortirentbrusquement de la surface unie de l’eau, puis,découvrant que ceux qui les avaient troublésn’avaient point continué leur chemin, ellesdisparurent de nouveau. Ils restèrent longtempssur le bord de la rivière jusqu’à l’heure, peuavancée en cette saison, où le brouillardcommença de les envelopper, déposant sur lescils de Tess, sur ses sourcils et ses cheveux, desgouttelettes de cristal.Le dimanche ils se promenaient plus tard, à lanuit noire. Quelques gens de la ferme, le premierdimanche soir qui suivit leurs fiançailles,entendirent les propos impulsifs de Tess,entrecoupés par ses transports, bien qu’ils fussenttrop loin pour distinguer les mots ; ilsremarquaient le ton nerveux et saccadé de sesparoles, interrompues à chaque syllabe par lesbonds de son coeur, tandis qu’elle se promenait,appuyée sur le bras d’Angel, ses pauses debonheur, et, de temps en temps, le petit rireineffable sur lequel son âme paraissait s’envoler :le rire d’une femme qui est avec celui qu’elleaime et qu’elle a conquis sur toutes les autresfemmes ; ils voyaient l’élasticité de sa démarche,qui la faisait ressembler à un oiseau effleurant lesol avant de s’y poser.Son affection pour lui était maintenant sonsouffle et sa vie ; elle en était enveloppée commed’une atmosphère lumineuse dont l’éclat luifaisait oublier les chagrins passés et contenait lesspectres sombres, toujours prêts à s’avancer pourla saisir : doutes, craintes, mélancolie, honte etsoucis. Elle savait qu’ils attendaient, pareils à desloups, au-delà du cercle de lumière ; mais elleavait pour longtemps le pouvoir de les y reteniren sujétion affamée. Son âme oubliait et sonintelligence se souvenait. Elle marchait dans laclarté, mais elle savait que ces fantômes deténèbres rôdaient toujours à l’écart. Peut-êtres’éloignaient-ils, peut-être s’approchaient-ils unpeu plus chaque jour.Un soir, Tess et Clare furent obligés de resterpour garder la maison, tout le monde étant sorti.Pendant qu’ils causaient, elle leva les yeuxpensivement sur lui et rencontra son regardadmirateur.– Je ne suis pas digne de vous, non, je ne lesuis pas ! s’écria-t-elle, se levant brusquement deson tabouret bas, comme épouvantée de cethommage et de la plénitude de sa joie.Clare, prenant pour la cause de ce trouble cequi n’en était qu’une très petite partie, lui dit :– Je ne veux pas que vous parliez ainsi,chérie ! La distinction ne consiste pas dansl’habitude facile d’un tas de conventionsméprisables, mais dans l’assurance d’être aunombre de celles qui sont loyales, honnêtes,justes, pures, gracieuses et de bonne renommée...comme vous, chère Tess !Elle lutta contre le sanglot qui la prenait à lagorge.Que de fois cette kyrielle de qualités, entendueà l’église, avait fait, dans ces dernières années,souffrir son jeune coeur !... Et comme c’estétrange qu’il les eût citées maintenant !– Pourquoi n’êtes-vous pas resté et ne m’avezvouspas aimée quand je... quand j’avais seizeans ; quand je vivais avec mes petits frères etsoeurs et que vous dansiez sur la pelouse !... Oh !pourquoi ? pourquoi ?... dit-elle, joignant lesmains avec impétuosité.Angel se mit à la consoler, à la réconforter,songeant avec quelque raison combien elle étaitimpressionnable et changeante, et comme ildevrait avoir soin d’elle quand elle dépendraitentièrement de lui pour son bonheur.– Oui, pourquoi ne suis-je pas resté ? fit-il.C’est justement ce que je me dis. Si j’avais su !Mais il ne faut pas en éprouver un regret si amer ;pourquoi donc ?Avec l’instinct féminin de dissimulation, ellerépondit aussitôt :– J’aurais eu quatre ans de plus de votrecoeur... je n’aurais pas gâché ma vie comme jel’ai fait. J’aurais eu autant de bonheur de plus !Ce n’était pas une femme au long passéd’intrigues ténébreuses qui était ainsi torturée,mais une simple et naïve enfant de vingt ans àpeine, prise au piège comme un oiseau, au tempsde son inexpérience.Pour se calmer tout à fait, elle se leva de sonpetit tabouret et quitta la chambre, renversantl’escabeau avec ses jupes. Il resta à la gaie lueurdu feu que projetait le fagot de vertes ramilles defrêne posées en travers des chenets. Les branchescraquaient allègrement et de leurs extrémitéssortaient en sifflant des bulles de sève.Quand elle revint, elle avait repris l’empire surelle-même.– Ne pensez-vous pas que vous êtes un toutpetit brin capricieuse et changeante, Tess ? dit-ilavec bonne humeur, en arrangeant pour elle uncoussin sur le tabouret, et en s’asseyant sur lebanc près d’elle. Je voulais vous demanderquelque chose quand justement vous vous êtesenfuie.– Oui, peut-être bien que je suis capricieuse,murmura-t-elle.Elle s’approcha soudain de lui et posa lesmains sur les bras du jeune homme :– Non, Angel, je ne le suis pas réellement...pas de nature, je veux dire.Pour lui mieux assurer qu’elle ne l’était pas,elle se mit tout près de lui sur le banc et laissareposer sa tête sur l’épaule de Clare.– Que vouliez-vous me demander ? Je vousrépondrai, sûrement, continua-t-elle avechumilité.– Eh bien, vous m’aimez et vous avez consentià m’épouser... d’où suit une troisième question :quel sera le jour ?– Notre vie de maintenant me plaît.– Mais il faut que je pense à me mettre àl’ouvrage pour mon propre compte, dès le nouvelan ou un peu plus tard. Et, avant de me plongerdans les multiples détails de ma nouvelleposition, je voudrais m’être assuré une nouvellecompagne.– Mais, répondit-elle timidement, au point devue vraiment pratique, ne vaudrait-il pas mieuxne nous marier qu’après tout cela ?... bien que jene puisse supporter l’idée de vous voir partir etde me laisser ici.– Naturellement, vous ne le pouvez pas, etcela ne vaut donc pas mieux. J’ai besoin de vouspour m’aider de mille manières à débuter dansmon métier. Quand sera-ce ? Pourquoi pasaujourd’hui en quinze ?– Non, dit-elle, devenant sérieuse... J’ai tant dechoses à penser, avant.– Mais...Il l’attira doucement.La réalité du mariage était effrayante,maintenant qu’il se montrait si proche.Avant qu’ils eussent commencé à discuter laquestion, voilà que M. le laitier Crick, Mme Cricket deux des servantes entrèrent soudain dans lapièce éclairée par le feu. Tess bondit sur ses piedscomme une balle élastique, tandis que son visagese colorait et que ses yeux brillaient à la lueur dufoyer.– Je savais ce qui m’arriverait si je m’asseyaissi près de lui ! s’écria-t-elle dans sa contrariété...Je me le disais... Bien sûr, ils vont venir noussurprendre ! Mais vraiment je n’étais pas assisesur ses genoux, même si j’en avais l’air.– Ma foi ! si vous l’aviez pas dit, pour sûr quenous n’aurions jamais remarqué si vous étiezassise quelque part avec cette lumière ! réponditle laitier, et, s’adressant à sa femme avec lalourdeur stupide d’un homme qui n’entend rienaux émotions de l’amour : – Voilà, Christiane, çaprouve que les gens ne devraient jamais imaginerque les autres gens supposent les choses quand çan’est pas vrai. Oh ! non, je n’aurais jamais penséoù qu’elle était assise, si elle me l’avait pas dit,oh que nenni !– Nous allons bientôt nous marier, dit Clareavec un flegme improvisé.– Ah ! vous allez vous marier ? Eh là, je suisjoliment heureux de l’apprendre, monsieur ! Jepensais depuis un bout de temps que peut-êtrevous vous y décideriez. Elle est trop bien pourune fille de laiterie, je l’ai dit le premier jour queje l’ai vue... et un fameux lot pour un homme, et,ce qui vaut mieux, une femme merveilleuse pourun propriétaire cultivateur, il ne sera pas à lamerci de son intendant avec elle !Tess avait disparu. Elle avait été plus saisieencore par le regard des filles qui suivaient Crickque déconcertée par les brusques louanges dufermier.Après le souper, quand elle monta dans sachambre, elle les y trouva. Une bougie étaitallumée et les trois étaient assises toutes blanchesdans leur lit, attendant Tess comme des spectresvengeurs. Mais elle vit bientôt qu’elles n’avaientpoint de rancune. Elles ne pouvaient dire qu’ellesavaient perdu ce qu’elles n’avaient jamais espéré.Elles restaient dans un état de contemplationobjective.– Il va l’épouser ! murmura Retty, sansdétourner les yeux de Tess... Comme on le voitbien sur sa figure !– C’est-il vrai que tu vas l’épouser ? demandaMarianne.– Oui, dit Tess.– Quand ?– Quelque jour.Elles crurent que c’était une réponsevolontairement évasive.– Oui... elle va l’épouser... un monsieur !répétait Izz Huett.Et, par une sorte de fascination, les troisjeunes filles se glissèrent l’une après l’autre horsde leurs lits et vinrent entourer Tess, pieds nus.Retty mit les mains sur les épaules de Tess,comme pour bien se prouver l’existence de sonamie après un tel miracle, et les deux autres luientourèrent la taille, toutes regardant sa figure.– Comme cela paraît bizarre ! Je ne peux pasme l’imaginer ! dit Izz Huett.Marianne embrassa Tess :– Oui, murmura-t-elle en détachant ses lèvres.– Est-ce pour l’amour d’elle ou parce qued’autres lèvres l’ont touchée tantôt ? fit Izzsèchement.– J’y pensais pas, dit simplement Marianne.Seulement ça me paraît si étrange ! Elle va être safemme et personne d’autre. J’y trouve pas de mal,pas plus qu’aucune de nous, puisque nous ypensions pas ; nous l’aimions seulement.Pourtant, personne d’autre l’épousera en cemonde, pas de belle dame avec des bijoux, del’or, de la soie, du satin, mais elle, qui vit toutcomme nous !– Êtes-vous sûres que vous ne me détestez paspour cela ? dit Tess à voix basse.Elles se penchèrent sur elle, dans leursblanches robes de nuit, avant de répondre,comme si elles pensaient que leur réponsepouvait dépendre de sa physionomie.– Je ne sais pas, je ne sais pas, murmura RettyPriddle... Je voudrais te haïr, mais je ne peux pas.– C’est ce que je sens, répétèrent comme unécho Izz et Marianne.– Je ne peux pas la haïr, quelque chose m’enempêche !– Il devrait épouser une de vous, murmuraTess.– Pourquoi ?– Vous êtes toutes meilleures que moi !– Nous, meilleures que toi ? dirent les jeunesfilles d’une voix basse et lente. Non, non, chèreTess !– Si ! s’écria-t-elle impétueusement.Et, s’arrachant soudain des bras qui laretenaient, elle fut prise d’une crise de larmesnerveuse, se courbant sur la commode et répétantsans cesse : – Oh ! si, si, si !Une fois qu’elle eut commencé à céder, elle neput arrêter ses pleurs.– Il aurait dû prendre l’une de vous ! cria-telle.Je crois que je vais le décider encoremaintenant. Vous vaudriez mieux que... Je ne saispas ce que je dis, oh ! oh !Elles s’approchèrent d’elle et la serrèrent dansleurs bras, mais les sanglots continuaient et elleen était déchirée.– Allez chercher de l’eau ! dit Marianne. Nousl’avons bouleversée. Pauvre petiote ! pauvrepetiote !Elles la menèrent doucement à son lit etl’embrassèrent avec chaleur.– Tu vaux mieux pour lui, dit Marianne... Tues plus dame et plus savante que nous, surtoutdepuis qu’il t’a appris tant de choses !... Mêmeque tu devrais être si fière ! Es-tu pas fière ? Poursûr que oui !– Oui, dit-elle, et j’ai honte de m’être laisséealler.Quand toutes furent couchées et que lalumière fut éteinte, Marianne lui chuchota de sonlit :– Tu penseras à nous, quand tu seras safemme, Tessy, et comment nous t’avons dit quenous l’aimions, comment nous avons essayé depas te détester ; et nous t’avons pas détestée parceque c’était toi qu’il avait choisie, et que nousavions jamais espéré être choisies par lui.Elles ne surent pas qu’à ces paroles les larmesamères et cuisantes ruisselèrent de nouveau surl’oreiller de Tess et qu’elle résolut, le coeur prèsde se rompre, de raconter à Angel Clare toute sonhistoire, malgré la défense de sa mère, et de nepas garder un silence qui pouvait passer pour unetrahison envers lui et qui, en tout cas, semblaitune injustice à l’égard de ces pauvres filles.Dans cette humeur de pénitence, elle ne voulutpas fixer le jour du mariage. La date n’était pasencore décidée au commencement de novembre,bien qu’il le lui demandât aux moments les plustentateurs. Mais Tess semblait désirer desfiançailles perpétuelles où tout resterait commealors.Les prés changeaient d’aspect ; mais il faisaitencore assez chaud pour y flâner un peu au débutde l’après-midi avant d’aller traire, et la besognede la laiterie permettait de perdre une heure encette saison. En regardant par-dessus les mottesde terre humide dans la direction du soleil, onapercevait les fils de la Vierge onduler etscintiller comme un sillage de clair de lune sur lamer. Des moucherons, ignorants de leurresplendissement éphémère, traversaient cesentier miroitant, irradiés soudain comme d’unfeu intérieur, puis en sortaient pour s’éteindreaussitôt. À ces instants, Clare rappelait à Tessqu’elle n’avait pas encore fixé le jour ; ou bienc’était le soir en l’accompagnant dans quelquecourse inventée par Mme Crick pour lui fournirune occasion, qu’il la pressait de se décider. Ilsallaient généralement à une ferme sur les pentesau-dessus de la vallée, pour s’informer de lacondition des vaches pleines qui y étaientreléguées. C’était en effet le moment dechangements d’importance dans le monde desbestiaux. Journellement des fournées de vachesétaient envoyées à cette Maternité, où ellesrestaient dans la paille jusqu’à la naissance desveaux. Dès que le veau pouvait marcher, la mèreet l’enfant étaient reconduits à la laiterie. Durantl’intervalle qui s’écoulait avant la vente du veau,il n’y avait pas grand-chose à traire ; mais,aussitôt que le veau était emmené, le travailhabituel reprenait.Au retour d’une de ces courses nocturnes, ilsatteignirent un grand escarpement sablonneux quidominait la plaine ; là, s’arrêtant, ils prêtèrentl’oreille. Les ruisseaux s’étaient gonflés, l’eausortait en jets des barrages, tintinnabulait dans lesconduits souterrains, et les plus petites rigolesétaient prêtes à déborder ; nulle part lesraccourcis n’étaient possibles et les piétonsétaient forcés de suivre les chemins battus. De lavallée invisible montait une mélopéetumultueuse, et ils s’imaginaient qu’une grandecité s’étendait à leurs pieds et que ce murmureétait la vocifération de la populace.– On dirait qu’ils sont là... par milliers etmilliers ! dit Tess... Ils tiennent des assembléessur la place du marché, ils discutent, ils prêchent,se querellent, sanglotent, gémissent, prient etmaudissent !Clare n’écoutait qu’à demi.– Crick vous a-t-il dit aujourd’hui, chérie,qu’il n’avait pas besoin de beaucoup d’aidependant les mois d’hiver ?– Non.– Les vaches se tarissent rapidement.– Oui. On en a conduit six ou sept à la grangehier, et trois la veille, ce qui fait vingt environ là-haut. Ah ! le fermier n’a pas besoin que j’aide auvêlage ? Mon Dieu ! Ils n’ont plus besoin de moiici, et j’avais tant essayé !...– Crick ne m’a pas dit exactement que vous nelui étiez point nécessaire. Mais, sachant nosrelations, il a dit, le plus gentiment et le plusrespectueusement du monde, qu’il supposait qu’àmon départ, à Noël, je vous emmènerais avecmoi ; et, comme je lui demandais ce qu’il feraitsans vous, il a ajouté qu’il pouvait en cette saisonse contenter de quelques servantes. J’ai bien peur,dans ma méchanceté, d’avoir été content qu’ilvous force ainsi la main !– Vous n’auriez pas dû être content, Angel,parce que c’est toujours triste de n’être pasnécessaire, même si cela vous convient, en mêmetemps.– Eh bien, cela convient, vous l’avouez.Il lui mit le doigt sur la joue.– Ah ! fit-il.– Quoi !– Je sens le rouge qui lui monte au visage des’être laissé prendre !... Mais pourquoi plaisanterainsi ? Nous ne plaisanterons pas... la vie est tropsérieuse !– Oui, peut-être l’ai-je su avant vous !Elle le voyait en ce moment. Si elle refusait del’épouser après tout, obéissant à son émotion del’autre nuit, et si elle quittait la laiterie, il luifaudrait aller dans quelque endroit inconnu, dansquelque ferme, où elle ne trouverait plus d’êtredivin comme Angel Clare. Cette idée lui étaitodieuse, et, encore davantage l’idée de retournerchez elle.– De sorte que, sérieusement, Tess chérie,continua-t-il, puisqu’il vous faudra partir d’ici àNoël, il est de toute façon désirable et convenableque je vous enlève comme ma propriété. Enoutre, si vous n’étiez pas la fille la moinscalculatrice du monde, vous sauriez que nous nepouvons continuer à perpétuité cette manière devivre.– Je le voudrais, je voudrais que ce soittoujours l’été et l’automne et que vous me fassieztoujours la cour et que vous pensiez toujoursautant à moi que cet été.– tranquille ! se disait-elle...Je puis être châtiée plus tard de toute cette chancepar un tas de malheurs. C’est comme cela que faitle Ciel la plupart du temps. Je voudrais avoir eudes bans comme les autres ! »Mais tout se passa bien. Elle se demandait s’ilaimerait qu’elle se mariât avec sa jolie robeblanche des dimanches ou si elle devait enacheter une autre ; la question fut résolue par laprévoyance de Clare ; de gros colis arrivèrent àl’adresse de Tess. Elle y trouva un assortimentcomplet de vêtements, depuis le chapeaujusqu’aux chaussures, y compris un costume dumatin qui conviendrait parfaitement à la simplenoce projetée par eux. Il rentra peu après l’arrivéedes colis et l’entendit en haut qui les défaisait.Une minute plus tard, elle descendait, rougissanteet les larmes aux yeux.– Comme vous avez été prévenant ! murmurat-elle, la joue sur son épaule... Même les gants etle mouchoir ! Mon amour, comme c’est gentil,comme c’est bon à vous !– Non, non, Tess, seulement une commande àune marchande de Londres, rien de plus !Et, pour la distraire de la trop haute opinionqu’elle avait de lui, il lui conseilla de prendre sontemps et de voir si tout allait bien, afin de fairevenir la couturière du village pour quelquerectification, en cas de nécessité. Elle remontadans sa chambre et mit la robe. Elle resta uninstant devant le miroir, toute seule, à regarderl’effet de sa parure de soie ; puis, la ballade de larobe mystique lui revint à la mémoire :Cette robe qui jamais n’iraitÀ l’épouse une seule fois coupable.C’était la ballade que Mme Durbeyfield luichantait quand elle était enfant, d’un ton si gai etsi malin, en balançant du pied le berceau enmesure. Si la robe allait la trahir en changeant decouleur, comme celle de la reine Guenièvre !Depuis qu’elle était à la laiterie, pour la premièrefois elle pensait à ces vers !Angel désirait, avant son mariage, passer unjour avec elle, hors de la laiterie, n’importe où :journée romanesque, dans des circonstances quine se retrouveraient plus, avec cet autre grandjour rayonnant tout près d’eux. Aussi, la semaineprécédente, avait-il suggéré de faire quelquesachats dans la ville voisine ; et ils partirentensemble.Clare avait mené une vie de reclus à l’égard desa propre classe depuis qu’il était à la laiterie ; ilne s’était pas approché d’une ville pendant desmois et, comme il n’avait pas besoin de voiture, iln’en possédait pas, empruntant en cas denécessité le roussin ou le cabriolet du fermier. Ilsle firent ce jour-là.C’était la veille de Noël, avec ses charretéesde gui et de houx ; la ville était pleine de visiteursvenus des campagnes environnantes. Tess, sepromenant au bras de Clare, le visage radieux debeauté et de bonheur, en subit la peine et fut fortregardée.Le soir, ils revinrent à l’auberge où ils avaientlaissé leur voiture, et pendant qu’Angels’occupait de la faire amener devant la porte,Tess l’attendait à l’entrée. La salle commune étaitpleine de clients qui allaient et venaient sanscesse ; à chaque fois qu’ils ouvraient et prèsd’elle et dit à Clare :– Je vous demande pardon, monsieur. C’étaitune méprise. Je la prenais pour une autre femme,à plusieurs lieues d’ici.Clare, sachant qu’il avait été trop vif, et que,de plus, il était à blâmer pour avoir laissé Tessdebout dans le couloir d’une auberge, fit ce qu’ilfaisait toujours dans ces occasions. Il donna àl’homme cinq shillings comme emplâtre ; et ils seséparèrent en se disant pacifiquement bonsoir.Clare prit les rênes des mains de l’aubergisteet le jeune couple s’éloigna tandis que les deuxhommes s’en allaient dans l’autre direction.– Et c’était-il une méprise ? dit le second.– Pas le moins du monde. Mais je n’avais pasenvie, bien sûr, de contrarier ce monsieur !Pendant ce temps, les deux amoureuxcontinuaient leur chemin.– Pourrions-nous remettre notre mariage à unpeu plus tard, demanda Tess d’une voix sèche etsourde. Je veux dire, si nous le désirions ?– Non, mon amour, calmez-vous. Est-ce afinque ce garçon ait le temps de m’assigner pourvoies de fait ? demanda-t-il avec bonne humeur.– Non... je voulais seulement... s’il fallait leremettre...Ce qu’elle voulait dire n’était pas très clair ; illui enjoignit de chasser ces idées, et avecsoumission elle s’efforça de le faire. Mais elle futgrave, très grave, tout le long du chemin, puis ellepensa :– Nous nous en irons bien loin d’ici, à descentaines de lieues... et ces choses ne pourrontplus jamais arriver, et les spectres du passéjamais nous atteindre !Cette nuit-là, ils se séparèrent tendrement surle palier et Clare monta dans sa mansarde.
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