CHAPITRE 16

4503 Words
Angel, qui remplissait les cuves de poignées decaillé, s’interrompit soudain et posa les mains àplat sur celles de Tess. Les manches de la jeunefille étaient retroussées bien au-dessus du coude ;il se pencha et baisa la saignée de son bras satiné.Bien qu’en ces premiers jours de septembre lachaleur fût étouffante, ce bras, à force de barboterdans le caillé, était à sa bouche aussi froid ethumide qu’un champignon nouvellement cueilliet avait le goût du petit-lait. Mais elle étaitdevenue sensitive à tel point que le contactaccéléra son pouls ; le sang reflua au bout de sesdoigts et ses bras frais devinrent soudain brûlants.Puis, comme si son coeur s’était dit : À quoi bonmaintenant la réserve ? La vérité est toujours lavérité, aussi bien, entre un homme et une femmequ’entre un homme et un autre homme ! elle levases yeux, qui rayonnèrent de dévouement, surceux d’Angel, tandis que sa lèvre se soulevait enun tendre demi-sourire.– Savez-vous pourquoi j’ai fait cela, Tess ?dit-il.– Parce que vous m’aimez beaucoup !– Oui, et pour préparer une nouvelle prière !– Encore !Elle semblait craindre soudain que sarésistance ne fût brisée par son propre désir.– Oh ! Tessy, continua-t-il. Je ne puis pasm’imaginer pourquoi vous êtes si tourmentante ?Pourquoi me désappointer ainsi ?... Vous meparaissez presque une coquette, sur mon âme, unecoquette de la plus belle eau des villes ; elles sonttout feu ou tout glace comme vous ; et c’est bienla dernière chose que je m’attendais à trouverdans la retraite de Talbothays !... Et pourtant,chère aimée, s’empressa-t-il d’ajouter, voyantque cette remarque l’avait touchée au vif, je saisque vous êtes la créature du monde la plushonnête, la plus immaculée ! Aussi, commentpuis-je vous supposer coquette ? Tess, pourquoil’idée d’être ma femme vous déplaît-elle, si vousm’aimez comme vous semblez m’aimez ?– Je n’ai jamais dit que l’idée me déplaisait ;et je n’ai jamais pu le dire, parce que ce n’est pasvrai.L’effort devenait maintenant insupportable ;ses lèvres tremblaient ; elle dut s’en aller ; Clareétait si peiné et si perplexe qu’il courut après elleet la rejoignit dans le couloir.– Dites-moi, dites-moi, s’écria-t-il, la serrantavec passion, oublieux de ses mains pleines decaillé..., dites-moi que vous n’appartiendrez qu’àmoi !– Oui... Je vous le dirai, et vous donnerai uneréponse définitive si vous me laissez partirmaintenant... Je vous dirai... mes aventures... toutce qui me concerne, tout !– Vos aventures, chérie ? Oui, certainement,toutes celles que vous voudrez. – Il acquiesçaitavec une tendre raillerie, la regardant en face... –Ma Tess a sans doute presque autant d’aventuresque ce liseron sauvage qui, là-bas sur la haie dujardin, s’est ouvert ce matin, pour la premièrefois... Dites-moi ce que vous voudrez, mais ne merépétez plus cette horrible phrase que vous n’êtespas digne de moi.– J’essaierai... et je vous donnerai mes raisons,demain... la semaine prochaine.– Disons dimanche.– Oui, dimanche.Enfin elle échappa et ne s’arrêta que dans lebosquet de saules étêtés au bas de l’enclos, où onne pouvait la voir. Là, elle se jeta sur le fouillisbruissant d’herbes de chiendent comme sur un litet s’y tapit toute palpitante de misère, mais demisère interrompue par des élans passagers dejoie que la crainte du résultat final ne pouvaitcomplètement étouffer.En réalité, elle glissait vers l’acquiescement !Le souffle qui soulevait sa poitrine, les vagues deson sang, les pulsations tintant à son oreille,étaient comme des voix se joignant à la naturepour se révolter contre ses scrupules. L’acceptersans souci et sans réflexion, s’unir à lui à l’autel,ne rien révéler et risquer tout, saisir avidement laparfaite jouissance avant que les dents de fer dela douleur eussent le temps de se refermer surelle... voilà ce que l’amour conseillait. Et, dansune sorte d’extase terrifiée, Tess devinait que,malgré ses mois solitaires d’expiation, de luttes,de méditation, de projets d’avenir isolé et austère,le conseil de l’amour prévaudrait.L’après-midi était avancé et elle demeuraittoujours sous les saules. Elle entendit le bruit desseaux qu’on enlevait des supports, le ouao-ouao !qui accompagnait le rassemblement des vaches.Mais elle n’alla pas les traire. On aurait vu sonagitation ; le fermier s’imaginant que l’amourseul en était la cause, l’aurait taquinée avecbonhomie et ce tourment lui aurait étéinsupportable. Son amant avait deviné sans doutel’état de fatigue et d’énervement où elle setrouvait et avait dû inventer une excuse pour elle,car personne ne la chercha ni ne l’appela.À six heures et demie, le soleil s’abaissa surl’horizon, pareil à une grande forge dans lescieux, puis bientôt, du côté opposé, se leva unelune monstrueuse comme une citrouille, devantlaquelle les saules têtards se dressaient, déforméspar la t*****e que leur imposaient desamputations incessantes et semblables à desmonstres à chevelure épineuse.Tess rentra et monta chez elle sans lumière.C’était le mercredi ; le jeudi, Angel la regardapensivement de loin mais sans l’importuner. Lesfilles qui restaient à la ferme, Marianne et lesautres, semblaient deviner que quelque chose dedéfinitif se préparait, car, dans leur chambrecommune, elles ne lui imposèrent aucuneremarque.Vendredi passa, puis samedi. C’était lelendemain.– Je m’en vais céder, je dirai oui, je melaisserai aller à l’épouser, je ne peux pas m’enempêcher ! murmura-t-elle jalousement, toutehaletante, la figure brûlante et enfouie dans sonoreiller, en entendant cette nuit-là une des autresfilles soupirer le nom d’Angel dans son sommeil.– Je ne peux pas supporter qu’il soit à une autre.Et pourtant c’est une faute envers lui et qui peutle tuer quand il le saura... oh ! mon coeur !... oh...oh... oh !...– Eh donc ! de qui croyez-vous que j’aie desnouvelles, – ce matin ? dit le laitier Crick, en semettant à table le lendemain et fixant un regardfinaud sur les serviteurs aux mâchoiresremuantes... Allons ! qui croyez-vous que cesoit ?L’un chercha à deviner, puis l’autre ;Mme Crick ne chercha pas, car elle le savait déjà.– Eh bien, dit le fermier. C’est cette espèce decoureur et de feignant de Jack Dollop. Il a épouséune veuve ces derniers temps.– Jack Dollop ? Faut-il ! dit un des hommes.Le nom était resté dans le souvenir de Tess,car c’était celui de l’amant qui avait trahi sonamie et avait été si rudement malmené dans labaratte par la mère de la jeune femme.– Et a-t-il épousé la fille de la vaillantematrone, selon sa promesse ? demandadistraitement Clare, en tournant la page dujournal qu’il lisait à la petite table où Mme Crickle bannissait toujours, parce qu’il était tropdistingué.– Lui, monsieur, allons donc ! il n’en avaitjamais eu l’intention, répliqua le fermier...Comme je vous dis, c’est une veuve et qui avaitde l’argent, à ce qu’il paraît, dans les cinquantelivres par an, et c’est pour ça qu’il en tenait ; ilsse sont mariés précipitamment et ensuite, elle luia avoué qu’en se mariant elle perdait sescinquante livres. Imaginez l’état d’esprit de monbeau monsieur à cette nouvelle ! Et la vie dechien et chat qu’ils mènent depuis ! Ça luiapprendra ! Par malheur, c’est la pauvre femmequi souffre la plus !– Eh ! la sotte aurait dû lui dire plus tôt que lerevenant de son premier homme viendraitl’ennuyer, dit Mme Crick.– Oui, oui, répondit le fermier, incertain...Pourtant on peut bien voir ce qui en était. Elledésirait un chez-elle et ne voulait pas courir lerisque de perdre son amoureux. Qu’en dites-vous,les petites ?Il regardait la rangée de jeunes filles.– Elle aurait dû lui dire juste au momentd’aller à l’église et comme ça, il n’aurait guère puse retirer ! s’écria Marianne.– Oui, elle l’aurait dû, Izz en convint.– Elle aurait bien dû voir pour quoi il entenait, et elle n’avait qu’à refuser, s’écria Rettynerveusement.– Et qu’en dites-vous, ma petite ? demanda lefermier à Tess.– Je pense qu’elle aurait dû... lui dire toute lachose... ou bien le refuser... je ne sais pas,répliqua Tess que le pain étouffait.– Du diable si j’aurais fait l’un ni l’autre, ditBeck Knibbs, l’une des laitières mariées... Enamour tout est de bonne guerre. Je l’auraisépousée juste comme elle et si, après, il m’avaitdit un mot parce que je lui avais pas raconté cequi me plaisait pas de raconter sur mon premiergars, je l’aurais flanqué par terre avec le rouleau àpâtisserie... un méchant petit bonhomme commeça !... N’importe quelle femme le pourrait.Tess se joignit par un misérable sourire et pourla forme au rire qui suivit cette s*****e. Ce qui,pour eux, n’était que comédie était tragédie pourelle et c’est à peine si elle pouvait supporter leurhilarité. Elle se leva bientôt de table et, songeantque Clare la suivrait, s’en alla le long d’un petitsentier serpentin qui se dirigeait tantôt à droitetantôt à gauche des canaux d’irrigation jusqu’aucours principal du Var. En amont de la rivière, onavait coupé les herbes aquatiques quidescendaient au fil de l’eau, îles mouvantes devertes renoncules presque assez grandes pourqu’elle pût y voguer ; de longues mèchess’étaient fixées contre les pieux enfoncés pourempêcher les vaches de traverser la rivière.Oui, voilà ce qui la faisait souffrir ! On sedemandait si une femme devait raconter sonhistoire... et cette question, pour elle, la pluslourde des croix, n’était qu’amusement pour lesautres. C’était comme si l’on riait d’un martyre.– Tessy ! – On l’appelait par-derrière, et Clare,sautant par-dessus la rigole, était debout prèsd’elle... – Ma femme, bientôt !– Non, non, je ne puis pas... pour vous, oh !Monsieur Clare, pour vous, je dis non !– Tess !– Je dis encore non, répéta-t-elle.Il ne s’y était pas attendu et, après les premiersmots, avait passé légèrement le bras autour de sataille, sous sa natte pendante. Les jeunesservantes portaient le dimanche matin leurscheveux flottants sur le dos, avant d’en faire untrès haut édifice pour aller à l’église, coiffureimpossible pour traire, la tête appuyée contre lavache.Si elle avait dit oui au lieu de non, il l’auraitembrassée. C’était son intention évidente ; maisce refus déterminé retint son coeur scrupuleux.Leur vie commune et leur camaraderie de tous lesinstants donnaient à Tess un tel désavantage dansces relations forcées qu’il aurait cru abuser d’elleen la pressant par de douces caresses, alors qu’ilaurait pu le faire honnêtement si elle avait étéplus capable de l’éviter. Il lâcha la taille de Tess,un moment emprisonnée dans ses bras, et se privadu baiser.Ce geste fut décisif. L’histoire de la veuveracontée par le fermier avait seule donné à Tessla force de le refuser cette fois-ci, et un autreinstant aurait triomphé d’elle. Mais Angel ne ditplus rien, il prit un air perplexe et s’éloigna.Chaque jour, ils se rencontraient, un peumoins constamment, et deux ou trois semainess’écoulèrent ainsi. La fin de septembre approchaet alors elle vit dans les yeux de Clare qu’il allaitrenouveler sa demande.Il avait maintenant résolu de procéder de façondifférente, comme si les refus de Tess luiparaissaient, après tout, simple pudeur de jeunefille, effrayée par la nouveauté de l’offre. Etl’agitation de Tess, ses manières évasives toutesles fois que le sujet était discuté entre eux,semblaient donner raison à Clare. Aussi joua-t-ilun jeu plus adroit. Sans jamais aller plus loin queles paroles, sans jamais tenter d’autres caresses, illui fit une cour obstinée, à mi-voix, en accentsaussi doux que le murmure du lait jaillissant,auprès des vaches, ou à l’heure de l’écrémage, outandis que se faisait le fromage ou le beurre,parmi les poules couveuses ou les cochons et leurportée. Jamais petite laitière n’avait été ainsicourtisée et par un homme comme lui.Tess savait qu’elle céderait. Ni le sentimentreligieux d’une certaine validité morale dans sapremière union, ni le désir consciencieux d’êtresincère, ne pouvaient y résister plus longtemps.Elle l’aimait avec tant de passion, à ses yeux ilétait si divin ! Sa nature instinctivement raffinéeréclamait cette direction tutélaire. Elle avait beause dire : « Je ne peux jamais être sa femme », cesparoles étaient vaines ; et c’était justement unepreuve de faiblesse que de répéter ce que laforme calme n’aurait jamais pris la peine deformuler. Quand Angel reprenait l’éternel sujet,les accents de sa voix l’agitaient d’un bonheurterrifiant et elle brûlait et craignait de se rétracter.Il lui semblait (quel homme ne donne pas cetteillusion !) devoir si bien l’aimer, la chérir et ladéfendre toujours et contre tout, malgréchangements, accusations, révélations, que samélancolie se dissipait à la chaleur de cet amour.Pendant ce temps, l’équinoxe approchait et,bien qu’il fît encore beau, les jours étaientbeaucoup plus courts. Les gens de la fermes’étaient remis depuis longtemps à travailler lematin à la lumière des bougies, et ce fut alors,entre trois et quatre heures, que Clare renouvelasa prière.Elle avait, comme d’habitude, couru en robede nuit à sa porte pour l’appeler ; puis étaitretournée s’habiller et avertir les autres et, dixminutes après, se retrouvait au haut de l’escalier,la bougie à la main. Au même instant, ildescendait ses échelons en manches de chemiseet, étendant le bras, lui barrait le palier.– Allons, mademoiselle la coquette, avant dedescendre ! fit-il d’un ton péremptoire... Voilàquinze jours que je n’ai parlé et cela ne peut durerplus longtemps. Il faut que vous me disiez quelleest votre intention ou je devrai quitter la maison.Ma porte était entrebâillée tout à l’heure et jevous ai vue. Pour votre propre sécurité, il fautque je m’en aille. Vous ne savez pas ? Eh bien,est-ce oui, enfin ?– Je viens tout juste de me lever, monsieurClare, et c’est trop tôt pour m’entreprendre, ditelle,boudeuse. Vous n’avez pas besoin dem’appeler coquette. C’est cruel et ce n’est pasvrai. Attendez jusqu’à tantôt. Je vous en prie,attendez à tantôt. Vrai, j’y penserai sérieusementtout ce temps-là. Laissez-moi descendre.Elle avait un peu l’air de la coquette qu’ill’accusait d’être, tenant la bougie de travers etessayant par un sourire de cacher le sérieux deses paroles.– Appelez-moi Angel et pas M. Clare.– Angel.– Angel, cher aimé..., pourquoi pas ?– Cela voudrait dire que j’accepte, n’est-cepas ?– Cela voudrait dire seulement que vousm’aimez, même si vous ne pouvez m’épouser, etvous avez été assez bonne pour l’admettre depuislongtemps.– Très bien, alors, Angel cher aimé, s’il lefaut, murmura-t-elle, regardant sa bougie, leslèvres espiègles malgré son incertitude.Clare avait résolu de ne pas l’embrasser avantd’avoir obtenu sa promesse ; pourtant, à la vue deTess, sa robe de travail gentiment retroussée, sescheveux négligemment entassés sur sa tête enattendant qu’elle pût les arranger une fois sabesogne faite, il oublia sa résolution et posa uninstant les lèvres sur sa joue. Elle descendit trèsvite sans se retourner et sans dire un seul mot.Les autres servantes étaient en bas. Àl’exception de Marianne, elles dirigèrent sur lecouple des yeux ardents et soupçonneux, à latriste lueur jaune des bougies, qui contrastait avecles premières et froides traces de l’aube.L’écrémage terminé, chaque jour moinsimportant, puisque le lait diminuait à l’approchede l’automne, Retty et les autres sortirent de lamaison ; les amoureux suivirent.– Nos vies frémissantes sont si différentes desleurs, n’est-ce pas ? lui dit-il rêveusement, enregardant les trois silhouettes qui allaient devantlui d’un pas léger dans la pâleur glaciale du journaissant.– Pas si différentes, je crois, dit-elle.– Pourquoi le croyez-vous ?– Il y a très peu de femmes dont la vie ne soitpas... frémissante, répliqua Tess, s’arrêtant à cemot comme s’il la frappait. – Il y a dans ces troislàplus que vous ne pensez.– Qu’y a-t-il en elles ?– Presque chacune d’elles serait... serait peutêtrepour vous une meilleure femme que moi... Etpeut-être qu’elles vous aimeraient aussi bien quemoi... presque.– Oh ! Tessy.Elle montra quel exquis soulagement c’étaitpour elle d’entendre l’impatiente exclamation deClare, bien qu’elle eût si intrépidement résolu delaisser sa générosité faire contre elle-même unedernière tentative. Maintenant c’était fini, ellen’aurait plus la force de s’immoler une secondefois.Une aide du dehors les rejoignit et ils neparlèrent plus du sujet de leurs préoccupations.Dans l’après-midi, des hommes et des filles dela laiterie descendirent comme d’habitude auxprés, pour traire plusieurs des vaches qui nerentraient pas à l’étable. Le lait devenait plus rareà mesure que l’époque du vêlage approchait, etles aides loués pour la saison d’abondanceavaient été congédiés.L’ouvrage avançait sans hâte. Chaque pleinseau était versé dans les hautes boîtes à laitplacées sur une grande carriole qu’on avaitamenée ; les vaches une fois traites s’en allaientd’un pas traînant. Le laitier Crick, qui était làavec les autres et dont la blouse paraissait d’unblanc miraculeux sur le ciel plombé du soir,regarda soudain sa lourde montre.– Mais ! il est plus tard que je ne pensais ! ditil.Cristi ! Nous ne serons pas à l’heure avec celait à la station, si nous n’y prenons garde. Nousn’avons pas le temps aujourd’hui de le ramener àla maison pour le mélanger avec le reste avant del’envoyer ; faut qu’il aille à la gare directementd’ici. Qui veut le conduire ?M. Clare s’offrit, bien que ce ne fût pas sonaffaire, et pria Tess de l’accompagner. La soirée,quoique sans soleil, avait été chaude et d’unelourdeur humide pour la saison, et Tess étaitsortie seulement avec sa capeline, les bras nus etsans casaquin ; certainement elle n’était pashabillée pour une course en voiture. Elle répliquadonc par un regard jeté sur son costumesommaire. Mais Clare insista doucement. Elleacquiesça, en donnant au fermier son seau et sonescabeau pour les remporter à la maison, etmonta dans la carriole près de Clare.Au déclin du jour, ils suivaient la route plate àtravers les prés grisâtres qui s’étendaient au loinsur une distance de plusieurs kilomètres, encadrésà l’extrême limite de l’horizon par les pentesabruptes et sombres de la lande d’Egdon. Ausommet s’élevaient des bouquets et des b****s depins, dont les cimes dentelées semblaient lescréneaux de tours couronnant des châteauxenchantés aux noires façades.Ils étaient si absorbés par le sentiment d’êtretout près l’un de l’autre qu’ils restèrentlongtemps sans dire un mot. Le silence n’étaitrompu que par le gloussement du lait dans lesgrands pots placés derrière eux. Le chemin qu’ilssuivaient était si solitaire que les noisettes étaientrestées aux branches jusqu’à ce qu’ellesglissassent de leurs coques et que les mûrespendaient en lourdes grappes. De temps entemps, Angel enroulait la lanière de son fouetautour de l’une d’elles, l’arrachait et la donnait àsa compagne.Bientôt, quelques gouttes de pluie tombèrentdu ciel terne, annonçant une averse ; l’airstagnant du jour se changea en une brisecapricieuse qui se jouait autour de leur visage ; leglacis vif-argent des rivières et des étangsdisparut ; de vastes miroirs de lumière, ils setransformèrent en nappes de plomb sans éclatdont la surface était pareille à une râpe.Mais Tess n’y faisait pas attention. Sa figure,dont la carnation naturelle était légèrement bruniepar la saison, avait pris une teinte plus foncéedepuis que les gouttes de pluie la fouettaient ; sescheveux, qui s’étaient comme d’habitude à moitiédéfaits pendant qu’elle s’appuyait contre desvaches, s’échappaient à demi de sa capeline decalicot ; la pluie commençait à les rendre gluantset à leur donner l’aspect d’algues marines.– Je crois que je n’aurais pas dû venir,murmura-t-elle en regardant le ciel.– Je suis fâché qu’il pleuve, dit-il, maiscomme je suis heureux de vous voir ici !L’Egdon lointain disparaissait peu à peu sousla gaze liquide. La soirée s’assombrissait et,comme les routes étaient coupées par desbarrières, ils étaient obligés d’aller au pas. L’airavait fraîchi.– J’ai grand peur que vous ne preniez froid,n’ayant rien pour vous couvrir les bras et lesépaules, dit-il... Glissez-vous tout près de moi etpeut-être que cette petite pluie fine ne vous ferapas de mal. Je serais même plus fâché si je nepensais que la pluie vient à mon aide.Elle se glissa imperceptiblement plus près delui et il l’enveloppa d’une grande pièce de toile àvoile qui servait quelquefois à protéger du soleilles pots à lait.– Maintenant tout va bien. Oh ! non. La pluieme coule un peu dans le cou et doit couler encoreplus dans le vôtre. Voilà qui est mieux. Vos brassont comme du marbre mouillé, Tess, essuyez-lesavec la toile. Maintenant, si vous resteztranquille, nous ne recevrons plus une goutte depluie ! Eh bien, chérie, ma question ? Cettequestion d’ancienne date ?Pendant quelque temps, rien ne répondit que leclaquement des sabots du cheval sur la routehumectée par la pluie et les gloussements du laitdans les pots.– Vous rappelez-vous ce que vous avezpromis ?– Oui, répondit-elle.– Avant de revenir à la maison, n’est-ce pas ?– J’essaierai...Alors, il ne dit plus rien.En continuant leur route, ils virent la ruined’un vieux manoir du temps du roi Charles sedessiner sur le ciel ; ils le dépassèrent.– Voilà une vieille demeure curieuse, dit-ilpour la distraire... C’est l’un des nombreuxchâteaux qui appartenaient à une ancienne famillenormande, autrefois très puissante dans le comté,les D’Urberville. Je ne passe jamais devant unede leurs résidences sans penser à eux. Il y aquelque chose de fort triste dans l’extinctiond’une famille célèbre, même si sa célébrité esttoute féodale, violente et tyrannique.– Oui, dit Tess.Ils s’avançaient lentement vers une faiblelumière qui commençait à paraître dans l’ombreenvironnante. Le jour, une blanche traînée devapeurs irrégulières sur le fond vert sombreindiquait par intervalles les contacts intermittentset passagers de la vie moderne avec ces solitudes.La civilisation allongeait jusque-là, trois ouquatre fois par jour, ses antennes de vapeur, pourles retirer vivement, comme si elles avaienttouché quelque chose d’antipathique.Ils atteignirent la lueur, qui venait d’une lampefumeuse dans la petite gare, étoile terrestre assezmisérable, mais, dans un sens, plus importantepour la laiterie de Talbothays et pour l’humanitéque ces étoiles célestes avec lesquelles elle faisaitun si piteux contraste.Les bidons de lait furent déchargés sous lapluie et Tess se mit à l’abri d’un houx voisin.Puis survint le sifflement du train qui, presquesilencieux, s’arrêta sur les rails mouillés ; lesbidons de lait furent rapidement lancés un à undans le wagon et la lumière de la machine éclairaune seconde la silhouette de Tess Durbeyfield,immobile sous le grand houx. Rien ne pouvaitsembler plus étranger d’aspect aux roues et auxleviers que cette jeune fille ignorante et naïve, enrobe de calicot toute simple, la capeline decotonnade retombant sur le front, les bras rondset nus, le visage et la chevelure trempés de pluie,dans la pose indécise et gracieuse d’un léopardfamilier en arrêt.Elle remonta près de son amant avec la muetteobéissance qui caractérise à certains instants lesnatures passionnées et, quand ils se furentenveloppés de nouveau jusqu’aux oreilles dans latoile à voile, ils se replongèrent dans la nuitmaintenant épaisse. Tess vibrait si curieusement àtoutes les impressions que son esprit était encoreoccupé de ces quelques minutes de contact avecle tourbillon du progrès matériel.– Les habitants de Londres le boiront demain àdéjeuner, n’est-ce pas ? demanda-t-elle... Desétrangers que nous n’avons jamais vus ?– Oui... je le suppose... Ils ne le boiront pascomme nous l’avons envoyé, mais affaibli, pourqu’il ne leur monte pas à la tête.– Des gens de la noblesse, et desambassadeurs et des soldats, des belles dames etdes marchandes et des bébés qui n’ont jamais vude vaches ?– Mon Dieu, oui.– Qui ne savent rien de nous, ni d’où ça vientet qui ne pensent guère que nous avons fait quatrekilomètres cette nuit, par la pluie, à travers lalande, pour qu’ils le reçoivent à temps.– Nous ne sommes pas venus seulement pources précieux habitants de Londres, nous sommesvenus un peu pour notre propre compte, pourcette affaire qui nous met en souci et aveclaquelle, chère Tess, vous allez en finir, j’en suissûr. Laissez-moi vous présenter maintenant lachose de cette façon. Vous m’appartenez déjà,vous le savez... de coeur, veux-je dire, n’est-cepas ?– Vous le savez aussi bien que moi, oh ! oui...oui.– Alors si votre coeur m’appartient, pourquoipas votre main ?– C’est seulement à cause de vous, à caused’une certaine question. J’ai quelque chose àvous dire.– Mais supposez que ce soit entièrement pourmon bonheur et aussi dans mon intérêt matériel ?– Oh ! oui, si c’est pour votre bonheur et dansvotre intérêt. Mais ma vie avant de venir ici... Jeveux...– Eh bien, c’est dans mon intérêt aussi bienque pour mon bonheur. Si j’ai une ferme trèsimportante, soit ici, soit aux colonies, vous serezpour moi une femme inappréciable, biensupérieure à celle que j’aurais prise dans un desplus grands châteaux du pays. Ainsi, je vous enprie, je vous en supplie, chère Tessy, ôtez-vousde l’esprit que vous me gênerez dans ma carrière.– Mais mon histoire ? Je veux que vous lasachiez, il faut que vous me laissiez vous laraconter... vous ne m’aimerez plus tant !– Racontez-la si vous le désirez, chérie.Allons, cette précieuse histoire ! Oui, je suis néeà tel endroit, en l’an de grâce...– Je suis née à Marlott, dit-elle saisissant pours’aider des mots qu’il avait dits à la légère..., etj’y ai grandi. J’étais en sixième quand j’ai quittél’école et on disait que je ferais une bonnemaîtresse ; et il était décidé que j’en serais une.Mais nous avions du tourment dans la famille.Père n’était pas très travailleur et il buvait un peu.– Oui, oui, pauvre enfant ! Rien de nouveau !Il l’attira plus près de lui encore.– Et puis... il y a quelque chose de trèsextraordinaire à propos de cela... à propos demoi... Je... j’ai...Tess était haletante.– Oui, chérie, n’ayez pas peur, cela ne faitrien.– Je... je ne suis pas une Durbeyfield, mais uneD’Urberville ; je descends de la même familleque les propriétaires de la vieille maison devantlaquelle nous avons passé. Et maintenant, nous nesommes plus rien du tout.– Une D’Urberville ? Vraiment ! Et c’est làtout le tourment, chère Tess ?– Oui, répondit-elle d’une voix éteinte.– Eh bien ! Pourquoi, le sachant, vousaimerais-je moins ?– Le fermier m’a dit que vous haïssiez lesvieilles familles.Il se mit à rire.– Mon Dieu, c’est vrai, dans un sens. Je haisce principe aristocratique de la noblesse du sanget je pense que les seules généalogies respectéespar notre raison doivent être toutes spirituelles,celles des sages et des gens de bien, sans égard àla paternité corporelle. Mais cette nouvelle abeaucoup d’intérêt pour moi... Vous ne pouvezvous imaginer à quel point ! Vous-mêmen’éprouvez-vous pas quelque satisfaction à êtred’une race si connue ?– Non, je trouve que c’est triste ; surtoutdepuis que je suis venue ici et que j’ai appriscombien de ces collines et de ces champsappartenaient à la famille de mon père. Maisd’autres collines et d’autres champs appartenaientà la famille de Retty et peut-être d’autres à cellede Marianne, de sorte que je n’y attache pasgrande valeur.– Oui... il est surprenant de penser combien deceux qui maintenant cultivent le sol en étaientautrefois propriétaires... et je m’étonne parfoisqu’une certaine classe de politiciens ne tirentaucun parti de ce fait ; mais ils ne semblent pas leconnaître... Je m’étonne de n’avoir pas vu laressemblance de votre nom avec celui desD’Urberville et de n’en avoir pas découvertl’altération manifeste. Et c’était là le secret ?Elle n’avait pas avoué. Au dernier moment,son courage avait faibli, elle avait eu peur qu’ilne lui reprochât de ne l’avoir pas averti plus tôt,et l’instinct de la conservation l’avait emporté surla sincérité.– Naturellement, continuait l’inconscientAngel, j’aurais été heureux de savoir que vousdescendiez exclusivement de cette classe dupeuple anglais, patiente, muette, oubliée, et nonde ces quelques égoïstes ambitieux qui serendirent puissants aux dépens du reste. Maismon affection pour vous me corrompt, Tess,ajouta-t-il en riant, et moi aussi, je devienségoïste. Je me réjouis pour vous de votrenaissance. Le monde est si désespérément snobque votre origine causera une différenceappréciable dans la façon dont il vous recevra,quand je vous aurai épousée et que j’aurai fait devous une femme instruite et cultivée comme j’enai l’intention. Ma mère, elle aussi, la chère âme,en aura bien meilleure opinion de vous. Tess,dorénavant, il vous faut écrire votre nomcorrectement, D’Urberville.– J’aime mieux l’autre façon.– Mais il le faut, chérie. Grand Dieu !Combien de millionnaires parvenus du jour aulendemain se précipiteraient dessus ! À propos, ily en a un de cet acabit qui a pris votre nom... Oùen ai-je entendu parler ?
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