C’estune bonne et joyeuse personne qui me ledemandera sûrement, aussitôt mon retour.– Vous ne pouvez pas le dire si ce n’est pasvrai ! repartit M. Clare avec lucidité.– Ah ! oui, certainement... C’était pourtant unefameuse goutte que cet hydromel !– Une quoi ? firent en même temps Félix etCuthbert.– Oh ! c’est une expression qu’ils emploientlà-bas, à Talbothays, répliqua Angel enrougissant.Il réfléchit que ses parents avaient raisond’agir comme ils le faisaient, même si l’absencede certain sentiment était, chez eux, regrettable,et il se tut.Ce fut le soir seulement, après la prière enfamille, qu’Angel trouva moyen de parler à sonpère de quelques sujets qui lui tenaient au coeur.À genoux sur le tapis derrière ses frères, étudiantles petits clous de leurs bottines, il avait pris soncourage à deux mains. Le service terminé, ilssortirent de la chambre avec leur mère, etM. Clare et lui restèrent seuls. Ils discutèrentd’abord les plans du jeune homme, qui désiraits’établir comme fermier sur une grande échelle,soit en Angleterre, soit aux colonies. AlorsM. Clare dit que, n’ayant pas fait la dépense del’envoyer à Cambridge, il avait cru de son devoirde mettre chaque année de côté une certainesomme afin qu’Angel ne se trouvât pasinjustement traité. Elle lui servirait à acheter ou àaffermer des terres.– Sans doute, dans peu d’années, vous serez,en richesses temporelles, bien supérieur à vosfrères.Cette attention du vieillard conduisit Angel àl’autre sujet le plus cher à son coeur. Il fitremarquer à son père qu’il avait vingt-six ans,que, s’il commençait son métier de fermier, il luifaudrait avoir des yeux derrière la tête pour être àtout. Quelqu’un lui serait nécessaire poursurveiller les travaux de la maison pendant qu’ilserait aux champs. Ne ferait-il donc pas bien dese marier ? Son père ne parut pas trouver l’idéedéraisonnable. Alors Angel lui posa la question :– Quel genre de femme serait préférable pourmoi, fermier économe et laborieux ?– Une femme vraiment chrétienne, qui vousserait en tout une aide et un soutien... Le resteimporte peu. Nous pouvons la trouver. De fait,mon fervent ami et voisin, le docteur Chant...– Mais, avant tout, ne faudrait-il pas qu’ellesache traire les vaches, battre de bon beurre,préparer d’immenses fromages, faire couver lespoules et les dindons, élever des poulets, dirigeren cas de besoin un champ de travailleurs etestimer la valeur des moutons et des veaux ?– Oui, une femme de fermier... oui, certes, ceserait désirable. – M. Clare père, évidemment,n’avait jamais pensé à ces choses. – J’allaisajouter que vous ne trouverez pas de pure etsainte femme mieux faite pour vous et plusconforme à notre idée que votre amie MercyChant, pour qui, autrefois, vous montriez del’intérêt... Sans doute la fille de mon voisin Chanta pris dernièrement le genre du jeune clergéd’alentour et décore la table de communion,l’autel, comme je fus choqué un jour de la luientendre appeler, de fleurs et autres babioles, lesjours de fête. Mais son père, qui est tout aussiopposé que moi à ces niaiseries, dit que celapassera. Ce n’est qu’une exaltation de jeune fillequi, j’en suis sûr, ne durera pas.– Oui, oui, Mercy est bonne et pieuse, je lesais, mais père, ne pensez-vous pas qu’une jeunefille aussi pure et aussi vertueuse que Mlle Chantet qui, au lieu des talents ecclésiastiques de cettedemoiselle, connaîtrait les devoirs de la vie deferme aussi bien qu’un fermier lui-même, ne meconviendrait pas infiniment mieux ?Son père restait convaincu que l’opinion desaint Paul sur l’humanité était plus importante àconnaître que les devoirs d’une fermière, etAngel, entraîné par le désir de flatter lessentiments de son père et d’avancer en mêmetemps la cause chère à son coeur, devint spécieux.Il dit que le Destin ou la Providence avait mis surson chemin une femme très sérieuse, possédanttoutes les qualités requises pour être la compagned’un agriculteur. Il ne pouvait dire si elleappartenait ou non à la vraie Basse Église dontson père faisait partie, mais il serait probablementfacile de la convaincre ; c’était une personnepratiquante et de simple foi, et de coeur honnête,d’esprit ouvert et docile, intelligente, trèsgracieuse, chaste comme une vestale etremarquablement belle.– Est-elle d’une famille où vous aimeriezentrer ? Est-ce une dame, en un mot ? demanda,toute saisie, la mère qui avait pénétré doucementdans le cabinet pendant la conversation.– Elle n’est pas ce qu’on a l’habituded’appeler une dame, répondit Angel sansbroncher, car c’est la fille d’un villageois, je suisfier de le dire ; mais elle est une damenéanmoins, de sentiments et de nature.– Mercy Chant est de très bonne famille.– Bah ! à quoi cela sert-il, mère ? dit vivementAngel. Qu’importe la famille pour la femme d’unhomme qui doit s’habituer à la dure.– Mercy est accomplie, et les talents ont leurcharme, répondit la mère, en le regardant àtravers ses lunettes d’argent.– De quelle utilité seront les talents dans la vieque je mènerai ?... tandis que je puis me chargerde diriger ses lectures ; elle fera une élèveintelligente, vous le diriez vous-mêmes si vous laconnaissiez. Elle déborde de poésie... de poésieréalisée, si je puis m’exprimer ainsi. Elle vit ceque les poétereaux se contentent d’écrire... Etc’est une chrétienne irréprochable, j’en suis sûr ;peut-être de la tribu, du genre et de l’espècemême que vous désirez propager.– Oh ! Angel ! vous vous moquez !– Mère, je vous demande pardon ; maiscomme elle va à l’église presque tous lesdimanches et qu’elle est bonne et chrétienne, jesuis sûr que vous supporterez quelques fautesd’usage pour l’amour de cette qualité-là,... etvous sentirez que j’aurais pu faire pis que de lachoisir.Angel s’enflammait tout de bon sur cetteorthodoxie assez routinière de sa Tess bienaimée,orthodoxie qu’il était jusqu’alors plutôtenclin à dédaigner (ne se doutant guère du servicequ’elle allait lui rendre) parce qu’il la trouvaittrop dépourvue de réalité au milieu de croyancestout imprégnées de naturisme.M. et Mme Clare avaient de tristes raisons dedouter que leur fils eût droit lui-même au titrequ’il donnait à la jeune inconnue, et ils se direntque, si elle avait de bons principes, cet avantagen’était pas à dédaigner, d’autant mieux que lehasard ou la Providence avaient seuls rapprochéle couple ; Angel n’aurait jamais fait del’orthodoxie une condition de son choix. Ils luidéclarèrent donc que rien ne devait être précipité,mais qu’ils ne s’opposeraient pas à la voir. Angels’abstint pour le moment de donner plus dedétails. Il sentait que, si ses parents étaientsimples et pleins d’abnégation, ils avaient encorecertains préjugés bourgeois qu’on ne sauraitvaincre qu’à force de tact. Bien que légalement ilfût libre d’agir à sa guise et que la condition deleur belle-fille ne pût faire dans leur existenceaucune différence pratique, puisque sans douteelle habiterait loin d’eux, il désirait par affectionne pas les blesser dans la plus importantedécision de sa vie.Il remarquait ses inconséquences : il avaitinsisté, comme sur des traits essentiels, sur toutce qui était accessoire chez Tess. Or c’était pourelle-même qu’il l’aimait, pour son âme, son coeur,pour toute sa personne ; non pour son adresse auxtravaux de la laiterie, ni pour sa docilitéd’écolière, encore moins pour la simple foimachinale qu’elle professait. Cette vie au grandair, pure et naïve, n’avait besoin d’aucun vernisconventionnel pour lui plaire. Il considérait quel’éducation n’avait eu jusqu’ici que peud’influence sur les émotions et les mouvementsnaturels dont dépend le bonheur domestique. Ilpouvait se faire que, dans le cours des âges, dessystèmes perfectionnés arrivassent à élever ettransformer les instincts involontaires et mêmeinconscients de la nature humaine ; mais, enattendant, la culture lui paraissait n’avoir guèreatteint que l’épiderme mental des êtres qu’elleavait touchés. Sa conviction se trouvait confirméepar son expérience des femmes cultivées de laclasse moyenne, qu’il avait pu récemmentcomparer à celles de la société rustique ; elle luiavait appris combien la différence entre la femmebonne et sage d’une couche sociale et la femmebonne et sage d’une autre couche sociale estmoindre qu’entre les bonnes et les mauvaises, lessages et les sottes de la même classe.Le matin de son départ arriva ; ses frèresavaient déjà quitté le presbytère pour faire uneexcursion dans le nord, d’où l’un devait retournerà son université, l’autre à sa cure. Angel aurait pules accompagner, mais il préféra rejoindre sonamie à Talbothays. Il aurait été de trop dans leursociété ; bien que, des trois, il fût celui dont legoût d’humaniste était le plus délicat et dont lareligion était la plus idéaliste, le souvenirconstant que les angles de sa nature n’avaient pus’adapter au trou bien rond qu’on lui destinait leséparait d’eux moralement. Ni à Félix, ni àCuthbert il n’avait osé parler de Tess.Sa mère lui prépara des sandwiches et sonpère monta sa jument pour l’accompagner un peule long de la route. Angel, ayant assez bienavancé ses affaires, écoutait le vieillard dans unsilence complaisant, tout en trottant doucementpar les chemins ombreux. M. Clare lui racontaitses difficultés paroissiales et la froideur deconfrères qu’il aimait et qui traitaient sesinterprétations strictes de la Bible de pernicieusedoctrine calviniste.« Pernicieuse ! » disait M. Clare, avec unmépris sincère, et il se mit à rapporter lesexemples qui montraient l’absurdité de cetteidée ; il dit les surprenantes conversations de gensde mauvaise vie dont il avait été l’instrument,non seulement parmi les pauvres, mais parmi lesriches et les gens aisés, et il admit aussicandidement plusieurs échecs.Entre autres, il cita le cas d’un jeune châtelainparvenu, nommé D’Urberville, habitant à unesoixantaine de kilomètres de là, dans le voisinagede Trantridge.– Ce n’est pas un de ces anciens D’Urbervillede Kingsbere et autres lieux ? demanda le fils...cette curieuse famille décrépite avec sa curieuselégende de carrosse fantôme ?– Oh ! non. Les vrais D’Urberville se sontéteints voilà soixante ou quatre-vingts ans, dumoins je le crois. Cette famille-ci me semblenouvelle et en a pris le nom. J’espère bien qu’elleest apocryphe pour l’honneur de la vieille racechevaleresque. Mais il est bizarre que vousparaissiez vous intéresser aux vieilles familles. Jecroyais que vous en faisiez encore moins de casque moi.– Vous me comprenez mal, père, cela vousarrive souvent, dit Angel avec quelqueimpatience... Au point de vue politique, je douteque leur vieillesse soit une vertu. Quelques sagesmême, parmi eux, « s’écrient contre leurs propresdescendants », comme dit Hamlet ; mais du pointde vue lyrique, dramatique et même historique, jeleur suis tendrement attaché.Cette distinction, bien qu’elle ne fût guèresubtile, l’était encore trop pour le pasteur et ilreprit l’histoire qu’il était en train de raconter.Après la mort du vieux D’Urberville prétendu, lejeune homme s’était livré aux plus follespassions, malgré l’état de sa mère aveugle qui eûtdû le faire réfléchir. M. Clare, envoyé en missiondans ces parages pour prêcher quelques sermons,ayant appris son genre de vie, profita hardimentd’une occasion et lui parla ouvertement de sonétat spirituel. Quoiqu’il fût étranger et qu’iloccupât la chaire d’un autre, il avait trouvé quetel était son devoir et il avait appris pour texte cesparoles de saint Luc : « Insensé, cette nuit tonâme te sera demandée ! » Le jeune homme, fortirrité de cette attaque directe, ne se fit passcrupule, dans la bataille de mots qui suivit,d’insulter publiquement M. Clare quand il lerencontra, sans respect pour ses cheveux gris.Angel rougit d’affliction.– Cher père, dit-il tristement. Je ne voudraispas vous voir exposé à souffrir gratuitement lesinjures de misérables.– Souffrir ! dit le père, dont l’âpre visageresplendit de l’ardeur de l’abnégation... Si j’aisouffert, c’est pour lui, pour ce pauvre jeuneinsensé. Supposez-vous que ses parolescourroucées pussent me faire souffrir, ou mêmeses coups ? « On nous maudit et nous bénissons ;on nous persécute et nous prions. Nous sommesdevenus jusqu’à présent comme les ordures dumonde et les balayures rejetées de touteschoses ». Ces nobles paroles adressées auxCorinthiens sont strictement vraies encore à cetteheure.– Mais, pas des coups, père ! Il n’a pas étéjusqu’aux coups ?– Non, bien que j’aie reçu des coups de gensen état de folle ivresse.– Non !– Vingt fois, mon enfant. Mais qu’importe ! jeles ai sauvés par là du crime d’assassiner leurpropre chair, et ils ont vécu pour me remercier etlouer Dieu.– Puisse ce jeune homme faire de même ! ditAngel avec ferveur. Mais je crains fort que non,d’après ce que vous m’en dites.– Néanmoins nous espérerons, dit M. Clare, etje continue de prier pour lui, bien que de ce côtéde la tombe nous ne nous rencontreronsprobablement jamais. Mais, après tout, il se peutqu’une de mes paroles croisse quelque jour enson coeur comme une bonne semence.Le vieux pasteur avait la confiance d’unenfant ; et, si le jeune homme ne pouvait accepterses dogmes étroits, il révérait la façon dont sonpère pratiquait sa religion et il reconnaissait lehéros sous le piétiste. Peut-être le révérait-ilencore plus en voyant qu’au sujet de son mariageavec Tessy, M. Clare n’avait pas une seule foispensé à demander si elle était bien pourvue ousans le sou. Ce même détachement du mondeavait contraint Angel à devenir fermier pourgagner sa vie et forcerait probablement ses frèresà rester toujours pauvres ; mais Angel nel’admirait pas moins. En effet, malgré sonhétérodoxie, il se sentait souvent, de nature, plusprès de son père que ne l’étaient ses frères.Après une chevauchée de trente et quelqueskilomètres par monts et par vaux, en plein midi,dans une atmosphère d’un aveuglant éclat, ilarriva sur un monticule détaché, à deux ou troiskilomètres de Talbothays, d’où il put de nouveaujeter les yeux sur la vallée du Var, cette augeverdoyante pleine de sève et d’humidité. Àmesure qu’il descendait sur les grasses terresalluviales l’atmosphère s’alourdissait, leslangoureux parfums des fruits d’été, des vapeurs,des foins, des fleurs, y formaient un vaste lacd’odeurs, qui semblait assoupir les animaux, lesabeilles, les papillons eux-mêmes.L’endroit lui était devenu si familier qu’ilaurait pu nommer chacune des vachesmouchetant au loin la prairie. C’était unsentiment de voluptueux bien-être qu’il retrouvaitici, la faculté de pénétrer dans la vie même,faculté inconnue de lui au temps de ses études.Tout attaché qu’il fût à ses parents, il lui semblaitrejeter, en revenant à Talbothays, des éclisses etdes bandages.À la ferme, nul être humain n’était dehors ;tous les habitants goûtaient la sieste habituelled’une heure ou deux, rendue indispensable par lelever si matinal en été. À la porte, les seauxcerclés de bois, ridés et blanchis par desrécurages innombrables, étaient accrochéscomme des drapeaux sur des patères à la branchefourchue et dépouillée d’un chêne, fixée là toutexprès ; ils étaient secs et prêts pour la besognedu soir. Angel entra et, par les couloirssilencieux, s’en alla derrière la maison où ilécouta un instant. Des ronflements continussortaient de la remise où quelques-uns deshommes étaient couchés ; dans le lointain,s’élevaient les grognements et les couinementsdes porcs accablés de chaleur. Les rhubarbes etles choux aux larges feuilles dormaient aussi, etleurs surfaces amples et flasques s’affaissaient ausoleil comme des parapluies à demi fermés.Il débrida son cheval, lui donna à manger etl’horloge sonnait trois heures au moment où ilrentrait dans la maison. C’était l’heure del’écrémage ; en même temps que la sonnerie,Clare entendit le craquement du plancher audessus; puis le frôlement d’un pied surl’escalier ; un instant après, Tess apparaissait.Elle ne l’avait pas entendu rentrer et se rendit àpeine compte de sa présence. Elle bâillait et il vitle rouge intérieur de sa bouche, pareil à la petitegorge d’un serpent. Elle levait le bras si haut enl’étirant par-dessus sa torsade de cheveuxenroulée qu’il pouvait en apercevoir ladélicatesse satinée au-dessus du hâle ; son visageétait coloré par le sommeil et ses paupièresappesanties s’affaissaient sur ses yeux ; tout enelle exhalait la richesse débordante de sa nature.C’est à ce moment-là que l’âme d’une femmedevient la plus matérielle et que la beauté la pluséthérée se montre prisonnière du corps et de sonsexe.Puis ses yeux étincelèrent à travers le voile deleur assoupissement avant que le reste du visagese fût bien éveillé. Avec un regard bizarrementcomplexe de joie, de timidité, de surprise, elles’écria :– Oh ! Monsieur Clare, comme vous m’avezeffrayée !D’abord, elle n’avait pas eu le temps de penserau changement amené dans leurs rapports par ladéclaration d’Angel, puis son visage montraqu’elle en devenait pleinement consciente, quandelle rencontra les yeux tendres de Clare quis’avançait vers le bas de l’escalier.– Chère Tessy, chérie ! murmura-t-il,l’entourant de son bras et approchant le visage desa joue colorée... Pour l’amour de Dieu, ne medites plus : Monsieur. Je me suis tant hâté derevenir à cause de vous !Le coeur sensible de Tess battit contre le sienen réponse, et ils restèrent ainsi sur les briquesrouges du passage, tandis qu’il la tenaitétroitement serrée sur sa poitrine, recevant surson dos les rayons obliques du soleil quitraversaient la fenêtre et venaient tomber sur levisage incliné de Tess, sur les veines bleues de satempe, sur son bras nu et sur son cou et dans lesmasses de sa chevelure. Elle s’était étendue touthabillée et elle avait chaud comme un chat qui estresté au soleil. D’abord elle ne voulut pas leregarder en face, mais elle leva bientôt les yeux,et ceux d’Angel sondèrent la profondeur despupilles toujours changeantes, avec leurs fibrillesradiées de bleu, de noir, de gris et de violet,tandis qu’elle le contemplait comme Ève à sonsecond réveil avait dû contempler Adam.– Il faut que j’aille écrémer, dit-elle pour sedégager..., et je n’ai pour m’aider aujourd’hui quela vieille Deb. Mme Crick est allée au marché avecM. Crick, Retty n’est pas bien et les autres sontparties je ne sais où et ne rentreront que pourtraire.Comme ils battaient en retraite du côté de lalaiterie, Déborah Fyander parut sur l’escalier.– Je suis revenu, Déborah ! cria d’en basM. Clare, je peux donc aider Tess pourl’écrémage ; et comme vous êtes très fatiguée,j’en suis sûr, vous n’aurez pas besoin dedescendre avant l’heure de traire.Il est probable que le lait de Talbothays ne futpas fort bien écrémé cet après-midi-là. Tess étaitdans un état de rêve où les objets familiersapparaissaient à leur place avec leurs lumières etleurs ombres, mais sans contours particuliers.Chaque fois qu’elle mettait l’écumoire sous lapompe pour la rafraîchir avant de s’en servir, samain tremblait, car telle était l’ardeur de sonamour qu’elle semblait fléchir sous le poidscomme une plante sous un soleil trop brûlant.Alors Clare la pressait contre lui, et quand elleavait fini de passer l’index autour des jarres pourséparer le bord de la crème, il le nettoyait à lafaçon primitive, car les manières sans gêne deTalbothays lui étaient fort commodes en cemoment.– Je puis aussi bien vous le dire aujourd’huique plus tard, chérie, reprit-il doucement... Jedésire vous demander quelque chose de trèspratique, à quoi j’ai pensé depuis ce jour de lasemaine dernière dans les prés ; il faudra bientôtque je me marie et, voyez-vous, comme fermierj’aurai besoin d’une femme qui s’entende àdiriger une ferme. Voulez-vous être cette femme,Tessy ?Il le lui disait de cette façon pour qu’elle nepût s’imaginer qu’il cédait à un mouvement queblâmerait ensuite sa raison. Elle fut toutebouleversée. Elle s’était soumise au résultatinévitable de leur vie en commun, la nécessité del’aimer ; mais elle n’avait pas compté sur cettesoudaine conclusion, que Clare, il est vrai, nepensait pas à lui présenter si tôt. Avec une amèresouffrance, comparable à l’agonie des derniersmoments, elle murmura les mots qu’en femmed’honneur elle devait répondre et avait juré derépondre.– Oh ! Monsieur Clare, je ne puis être votrefemme. Je ne puis pas !Son coeur semblait se briser au son de cesparoles résolues et, dans sa douleur, elle courba latête.– Mais Tess ! dit-il, stupéfait de sa réponse etla serrant encore plus avidement contre lui...Dites-vous non ? Sûrement vous m’aimez ?– Oh ! oui, oui. Et je voudrais être à vous plusqu’à tout autre, répliqua la douce et honnête voixde la jeune fille affligée... Mais je ne peux pasvous épouser.– Tess, dit-il, la tenant à distance. Vous êtesfiancée à un autre ?– Non, non.– Alors pourquoi me refusez-vous ?– Je ne peux pas me marier. Je n’y ai jamaispensé, je ne peux pas. Je veux seulement vousaimer.– Mais, pourquoi ?Contrainte à un faux-fuyant, elle balbutia :– Votre père est pasteur et votre mère seraitfâchée si vous épousiez quelqu’un comme moi.Elle doit tenir à ce que vous épousiez une dame.– Allons donc ! je leur ai parlé à tous deux.C’est en partie pour cela que je me suis rendu à lamaison.– Je sens que je ne peux pas, jamais, jamais !répétait-elle comme un écho.– Est-ce trop soudain de vous le demanderainsi, ma mignonne ?– Oui, je ne m’y attendais pas.– Laissons cela si vous le voulez, Tessy, jevous donnerai du temps. C’était trop précipité devous en parler aussitôt revenu. Je n’y ferai pasallusion d’ici à quelques jours.Elle reprit l’écumoire brillante, la tint sous lapompe et recommença la besogne. Mais quoiqu’elle fît, elle ne put trouver l’exacte épaisseurde la crème avec la dextérité nécessaire. Parfoiselle coupait le lait, d’autres fois l’air. Elle voyaità peine et ses yeux étaient brouillés de deuxlarmes, causées par un chagrin qu’il lui serait àjamais impossible d’expliquer.– Je ne peux pas écrémer, je ne peux pas ! ditelleen se détournant de lui.Pour ne pas l’agiter, ni la gêner pluslongtemps, Clare, plein de douceur, se mit àparler de choses générales.– Vous vous méprenez tout à fait sur mesparents. Ce sont les gens les plus simples dumonde et sans aucune ambition ; ils appartenaientà l’école évangélique dont il reste peu departisans. Tessy, êtes-vous évangélique ?– Je ne sais pas.– Vous allez très régulièrement à l’église, etnotre pasteur d’ici n’est guère de la Haute Église,me dit-on.Les idées de Tess sur les opinions du ministrede la paroisse qu’elle entendait toutes lessemaines paraissaient encore plus vagues quecelles de Clare, qui ne l’avait jamais entendu.– Je voudrais pouvoir mieux fixer monattention sur ce que j’entends, dit-elle commeréflexion générale peu risquée... J’en ai souventbeaucoup de regret.Elle parlait si simplement qu’Angel, au fonddu coeur, était sûr que son père ne s’opposeraitpas à elle pour des motifs religieux, quand bienmême elle fût ignorante de ses propres opinions.Il savait qu’en réalité les croyances confuses dontelle était imbue depuis l’enfance étaient (si ellesétaient quelque chose) puseyistes dans la lettre etpanthéistes dans l’esprit. Qu’elles fussent ou nonconfuses, le dernier de ses désirs était de lestroubler...Il continua à parler des incidents de sa visite,du genre de vie de son père, de son zèle pour sesprincipes. Elle se calma et sa main devint plussûre. À mesure qu’elle finissait un récipient, il lasuivait et enlevait la bonde pour en laisser sortirle petit-lait.– Il m’a semblé que vous aviez l’air un peuabattu quand vous êtes rentré ? se risqua-t-elle àdire, anxieuse d’éloigner le sujet qui laconcernait.– Oui, c’est que mon père m’a beaucoup parléde ses ennuis et de ses difficultés et ce sujet tendtoujours à m’attrister. Il est si plein de zèle qu’ilse fait souvent injurier et rudoyer par des gensd’opinions différentes, et il m’est pénible depenser qu’un homme de son âge subit deshumiliations, d’autant que je crois la ferveurplutôt nuisible quand elle est poussée aussi loin.Il vient de me raconter une scène fort désagréableoù il a joué tout récemment un rôle. Une sociétéde missions l’avait chargé de prêcher dans levoisinage de Trantridge, à une soixantaine dekilomètres d’ici, et il crut de son devoir de fairedes remontrances à un jeune débauché qu’ilrencontra dans ces parages, un fils depropriétaire, dont la mère est aveugle. Mon pèreapostropha directement le jeune homme, ce quicausa toute une histoire. Sans doute il étaitabsurde de sa part de faire auprès d’un inconnuune tentative aussi évidemment inutile. Maisquand il pense que tel est son devoir, il s’yconforme, à propos ou hors de propos, et,naturellement, il s’est fait beaucoup d’ennemis,non seulement chez les gens tout à fait vicieux,mais chez ceux qui aiment la vie facile et onthorreur d’être troublés. Il dit qu’il se glorifie dece qui est arrivé et que du bien peut en sortir ;mais je voudrais qu’il ne s’usât pas ainsi,maintenant qu’il se fait vieux, et qu’il laissât cespourceaux à leur bauge.Le visage de Tess s’était durci et flétri et sabouche vermeille était devenue tragique ; maiselle ne tremblait plus. Clare, pensant de nouveauà son père, ne l’observait pas attentivement ; ilsterminèrent ainsi la rangée de jarres pleines deliquide et les avaient toutes vidées, quand lesautres servantes revinrent prendre les seaux etDeb arriva pour nettoyer à l’eau bouillante lesrécipients avant de les remplir du lait frais.Au moment où Tess se disposait à s’en alleraux champs traire les vaches, il lui dittendrement.– Et ma question, Tessy ?– Oh ! non, non répliqua-t-elle avec un gravedésespoir, comme si l’allusion à D’Urberville luiavait de nouveau fait entendre le tumulte de sonpassé... Cela ne peut pas être.Elle sortit dans les prés et rejoignit les autresd’un bond, comme si elle s’efforçait de chasserau grand air sa triste contrainte. Les jeunes fillesse dirigèrent ensemble vers l’endroit où lesvaches paissaient dans le pré le plus éloigné, et legroupe s’avançait avec la grâce hardie decréatures sauvages, le mouvement insouciant etlibre de femmes habituées à l’espace illimité,s’abandonnant à l’air comme un nageur à lavague.Le refus, bien qu’il fût inattendu, nedécouragea pas sérieusement Angel. Sonexpérience des femmes était suffisante pourdeviner que le « non » est souvent l’avant-proposdu « oui », mais elle ne l’était pas assez pour serendre compte que, dans ce cas, les hésitations dela pudeur n’avaient rien à voir à la réponse deTess. La permission de lui faire la cour, qu’ellelui avait déjà accordée, le rassurait, car il nesavait pas que, dans les champs et les pâturages,ce n’est point du temps perdu que de soupirergratis ; l’amour y est plus souvent acceptéinconsidérément et pour son seul et doux charmeque dans les demeures soucieuses et inquiètes desambitieux, où la jeune fille brûle de s’établir etoublie de rechercher sainement la passion commefin.– Tess, pourquoi m’avez-vous dit non de cettefaçon catégorique ? lui demanda-t-il quelquesjours après.Elle tressaillit.– Ne me le demandez pas. Je vous ai ditpourquoi en partie. Je ne suis pas assez bonne...,pas assez digne.– Comment ? Vous n’êtes pas assez belledame ?– Oui..., quelque chose comme cela, murmurat-elle, votre famille me mépriserait.– En vérité, vous vous méprenez sur eux, surmon père et ma mère. Quant à mes frères, je m’ensoucie peu.Il la serra dans ses bras pour l’empêcher des’esquiver.– Allons, ce n’était pas votre intention, madouce amie ? Je suis sûr que non. Vous m’agitezà tel point que je ne puis lire ni jouer, que je nepuis rien faire. Je ne suis pas pressé, Tess..., maisje veux savoir, je veux entendre de vos chaudeslèvres que vous serez quelque jour à moi... quandvous voudrez, mais quelque jour.Elle ne put que secouer la tête et détourner lesyeux. Clare la regardait attentivement, étudiait lestraits de son visage, comme si c’étaient deshiéroglyphes. La réponse semblait sincère.– Alors je ne devrais pas vous tenir ainsi,n’est-ce pas ?... Je n’ai aucun droit sur vous...,aucun droit de vous rechercher ou de mepromener avec vous ? Dites-le-moi honnêtement,Tess, aimez-vous un autre homme ?– Comment pouvez-vous le demander ? ditelle,se contenant toujours.– J’étais presque sûr que non. Mais alors,pourquoi me repoussez-vous ?– Je ne vous repousse pas. Je suis heureuse devous entendre dire que vous m’aimez, et vouspouvez toujours me le dire quand vous êtes avecmoi, et vous ne m’offenserez jamais.– Mais vous ne voulez pas m’accepter pourmari ?– Oh ! c’est différent... c’est pour votre bien,en vérité, très cher aimé ! Oh ! croyez-moi, c’estseulement pour vous ! Je ne veux pas me donnerle grand bonheur de vous promettre d’être àvous... parce que je suis sûre que je ne dois pas lefaire.– Mais vous me rendriez heureux !– Ah !... vous le pensez, mais vous ne savezpas.À ces moments-là, supposant qu’elle refusaitparce qu’elle se croyait trop inférieure pour êtrela femme d’un homme comme lui, il lui disaitqu’elle était remarquablement intelligente etd’esprit fort prompt, et c’était vrai : grâce à savivacité naturelle et à son admiration pour lui,elle lui avait pris à un point surprenant sonvocabulaire, son accent et des bribes de sesconnaissances.Après ces tendres combats et la victoire deTess, elle s’en allait toute seule sous la vache laplus éloignée, s’il était l’heure de traire, ou aumilieu des laiches, ou bien dans sa chambre sielle avait un instant de loisir, et elle s’y lamentaiten silence une minute à peine après son refus, enapparence si froid.La lutte était terrible ; son propre coeur était sifort de connivence avec celui d’Angel ! Deuxcoeurs ardents contre une pauvre petiteconscience ! Elle essayait de fortifier sarésolution par tous les moyens possibles. Quandelle était venue à Talbothays, son parti était pris.Pour rien au monde, elle ne consentirait à uneaction que son mari pourrait déplorer plus tard ;et elle ne croyait pas devoir rejeter maintenant ceque sa conscience avait décidé pour elle quandson esprit était impartial.« Pourquoi n’y a-t-il pas quelqu’un pour toutlui raconter ? » se disait-elle... C’était seulementà une quinzaine de lieues d’ici. « Pourquoi n’estcepas venu jusqu’à Talbothays ? Quelqu’un doitle savoir. »Pourtant, personne ne semblait le savoir ;personne ne le lui racontait.Pendant deux ou trois jours, ils ne se direntrien de plus. Elle devinait à l’air triste de sescompagnes de chambre qu’elles la considéraient,non seulement comme la favorite, mais commel’élue. Mais elles-mêmes pouvaient voir que Tessne s’était pas mise sur le chemin d’Angel. Àaucune époque, Tess n’avait senti la trame de savie si nettement mêlée de plaisir et de peine.Le jour où on fit le fromage, ils restèrentencore seuls ensemble. Le laitier y avait luimêmeprêté la main ; depuis peu, M. Crick et safemme semblaient soupçonner l’intérêt mutuelque se portaient les jeunes gens, bien que lesoupçon fût des plus légers, grâce à leurcirconspection. En tout cas, le fermier les laissatous les deux.Ils étaient en train de diviser les masses de laitcaillé avant de les mettre dans les cuves. On eûtdit qu’ils émiettaient du pain en large quantité et,dans la blancheur immaculée du caillé, les mainsde Tess Durbeyfield semblaient du rosé des roses.