CHAPITRE 10

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... Leslaides n’ont rien à craindre ; pas plus que deséglises... hé ! Jenny ?Celle qui parlait se tourna vers l’une desfemmes du groupe, à qui certainement le mot delaideur ne convenait pas mal.C’était mille fois dommage en vérité ! Il étaitimpossible, même à un ennemi, d’éprouver unautre sentiment en voyant Tess en ce moment, labouche comme une fleur, les grands yeux tendresni bleus ni noirs, ni gris ni violets, mais plutôt detoutes ces teintes réunies et de cent autres qu’ondécouvrait en regardant l’iris de tout près :nuances sur nuances, teintes s’ajoutant à d’autresteintes, autour des pupilles sans fond. Elle eût étéla femme idéale sans la légère imprévoyance decaractère qu’elle tenait de sa race.Tess était venue aux champs cette semainepour la première fois depuis de longs mois,entraînée par une résolution qui l’avait surpriseelle-même. Après avoir usé et consumé son coeurpalpitant en lui imposant la t*****e de tous lesregrets que pouvait inventer l’inexpériencesolitaire, elle s’était laissé éclairer par le bonsens. Elle avait compris qu’elle ferait bien derecommencer à être utile, de goûter à nouveau,coûte que coûte, la douceur de l’indépendance.Le passé était passé ; quel qu’il fût, il ne luiappartenait plus ; quelles qu’en fussent lesconséquences, le temps se refermerait sur elles ;dans quelques années elles seraient comme sielles n’avaient jamais été, Tess elle-mêmeoubliée et gisant sous le gazon. En attendant, lesarbres étaient tout aussi verts, les oiseauxchantaient et le soleil brillait avec le même éclat ;autour d’elle, les objets familiers ne s’étaient pasassombris à cause de son chagrin et n’avaientpoint langui à cause de sa souffrance.Elle s’imaginait que le monde s’occupaitd’elle ; cette idée lui faisait courber la tête bienbas, mais elle aurait pu voir que c’était uneillusion. Elle n’était pour personne, excepté pourelle-même, une existence, un édifice desensations et d’émotions. Pour toute l’humanitéen dehors d’elle, Tess n’était qu’une penséepassagère, fréquente pour ses amis, rien de plus.Se rendait-elle misérable tout le long du jour etde la nuit, pour eux, ce n’était que : « Ah ! elle serend malheureuse ! » S’efforçait-elle d’être gaie,d’éloigner le souci, de prendre plaisir à la lumièredu jour, aux fleurs, à son petit, elle n’était poureux que cette idée : « Ah ! elle le supportebien ! » Seule dans une île déserte aurait-ellesouffert de ce qui lui était arrivé ?... Non, pasbeaucoup. S’il avait pu se faire que, venant d’êtrecréée, elle se fût trouvée mère sans époux,n’ayant d’autre expérience de la vie que d’avoirdonné le jour à un enfant sans nom, cettesituation lui aurait-elle causé du désespoir ? Non,elle l’aurait acceptée paisiblement, elle y auraittrouvé des jouissances. La plus grande partie desa misère venait de l’aspect conventionnel souslequel elle se considérait, non point de sesinstincts naturels.Quel que fût le raisonnement de Tess, unecertaine fierté l’avait poussée à se vêtir avecautant de soin qu’autrefois et à s’en aller auxchamps, puisqu’on réclamait des ouvriers pour lamoisson. Voilà pourquoi son attitude était pleinede dignité et pourquoi elle savait regarder lesgens en face avec calme, même en tenant le bébédans ses bras.Les moissonneurs se levèrent du tas de blé,s’étirèrent puis éteignirent leurs pipes. Leschevaux qu’on avait dételés pour les faire mangerfurent rattachés à la machine écarlate. Tess, ayantterminé rapidement son repas, fit signe à sa soeurcadette de venir reprendre l’enfant, agrafa sarobe, remit ses gants de cuir et de nouveau secourba pour tirer de la dernière gerbe le lien quiservirait à attacher la suivante.L’après-midi et la soirée se passèrent commele matin et Tess resta jusqu’à la brune avec legros des moissonneurs. Puis tous rentrèrent chezeux dans un des plus grands chars, en compagnied’une large lune qui s’était élevée du sol àl’orient et qui ressemblait à l’auréole en feuilled’or usée d’un saint toscan mangé des vers. Lescompagnes de Tess chantaient, lui montraientbeaucoup de sympathie et semblaient trèscontentes de la revoir parmi elles, bien qu’ellesne pussent s’empêcher d’intercalermalicieusement dans leurs chansons quelquescouplets de la ballade sur la jeune fille qui revintdu joyeux bois verdoyant tout autre qu’elle n’yétait allée. Il y a des compensations dans la vie.Si d’une part l’aventure de Tess servaitsocialement de leçon en montrant ce qu’il fallaitéviter, d’autre part cette même aventure larendait, à bien des yeux, la personne la plusintéressante du village. Les manières amicales deses compagnes la tirèrent toujours plus de sespensées et leur entrain était si contagieux qu’elleen devint presque gaie.Mais alors que son chagrin purement moralcommençait à disparaître, un autre vint la frapperdans ses affections naturelles ignorantes de touteloi sociale. Elle rentra chez elle pour apprendreque l’enfant était tombé brusquement maladedepuis l’après-midi. La chose était à craindre tantil était délicat et chétif ; néanmoins ce fut un couppour Tess. Elle oublia l’offense commise par lepauvre bébé contre la société en venant aumonde ; de toute son âme elle désirait continuercette offense en conservant la vie de l’enfant.Mais il devint trop évident que l’heure fixée pourl’émancipation de ce petit prisonnier de la chairallait arriver plus tôt que Tess ne l’avait imaginédans ses pires appréhensions. Quand elle lecomprit, elle tomba dans un désespoir dont laviolence n’était pas causée par la seule perte del’enfant. Son petit n’était pas baptisé !Dans l’état d’esprit où elle s’était laissée aller,elle admettait passivement que, s’il lui fallait êtrebrûlée pour ce qu’elle avait fait, elle le serait, etvoilà tout. Comme les autres filles du village, elleétait versée dans les Écritures, avait étudié avecsoumission les histoires d’Aholah et d’Aholibahet elle savait quelles étaient les conclusions à entirer. Mais quand la même question surgit pourl’enfant, ce fut une toute autre affaire. Son bienaiméallait mourir et point de salut pour lui !L’heure du coucher était proche, mais ellecourut en bas demander si elle pouvait envoyerchercher le pasteur. Or, son père était à cemoment plus fortement convaincu de l’antiquenoblesse de sa famille et il sentait plus vivementque de coutume la tache que Tess avait infligée àcette noblesse, car il revenait de ses libationshebdomadaires chez Rolliver. Il déclara que lespasteurs n’entreraient pas chez lui pour fourrer lenez dans ses affaires quand, à cause de sondéshonneur, à elle, on devait les cacher. Il fermala porte à double tour et mit la clef dans sa poche.Toute la famille alla dormir et Tess désespéréese retira elle aussi. Une fois couchée, elle seréveillait sans cesse et, au milieu de la nuit, elledécouvrit que l’enfant était au plus mal. Il semourait, c’était clair, paisiblement et sanssouffrances, mais sûrement.Dans sa misère, elle se balançait sur le lit.L’horloge sonna une heure, cette heure solennelleoù la pensée marche furtive, séparée de la raison,où d’effrayantes possibilités semblent avoirl’inébranlable certitude des faits. Elle s’imaginaitl’enfant relégué dans le coin de l’abîme le plusprofond de l’enfer où il était doublementcondamné, faute de baptême et de légitimité ; ellevoyait le chef des démons le tourner et leretourner avec sa fourche à trois dents, pareille àcelle qu’on employait pour chauffer le four lesjours de cuisson ; et, à ce tableau, elle ajoutaitbien d’autres détails de t*****e curieux et raffinésqu’on enseigne à la jeunesse dans ce payschrétien. Le spectacle lugubre évoqué par elleaffectait si puissamment son imagination dans lesilence de la maison endormie que sa chemiseétait mouillée de sueur et que son lit tremblait desbattements de son coeur.La respiration de l’enfant devenait toujoursplus difficile et l’angoisse de la mère augmentait ;il ne servait à rien de dévorer de baisers le petitêtre ; elle ne put rester au lit plus longtemps et sepromena fiévreusement dans la chambre :– Ô Dieu miséricordieux ! Ayez pitié de monpauvre petit ! s’écriait-elle. Entassez sur moiautant de colère qu’il vous plaira et ce sera tantmieux ! Mais ayez pitié de l’enfant !Elle s’appuya contre la commode et murmuralongtemps des supplications incohérentes, puisbrusquement, elle se redressa.– Ah ! peut-être que Bébé sera sauvé ! Peutêtrecela reviendra-t-il juste au même !Elle parlait d’un ton si animé que son visage,semblait-il, aurait dû briller dans l’obscurité quil’entourait. Allumant une bougie, elle s’approchadu second et du troisième lit près du mur pouréveiller ses petits frères et soeurs qui tousoccupaient la même pièce. Elle tira le lavabo defaçon à pouvoir passer derrière, y versa de l’eaucontenue dans une cruche et les fit s’agenouillerautour, les mains jointes et les doigts tout à faitverticaux. Les enfants, à peine éveillés, que sesmanières frappaient d’une crainte respectueuse,ouvraient des yeux de plus en plus grands etrestaient immobiles. Elle prit dans son lit le bébé– cet enfant d’une enfant, si peu formé qu’ilsemblait une personnalité trop faible pour valoir àcelle qui l’avait produite le titre de mère. Tess sedressa près de la cuvette, avec l’enfant sur lebras ; sa soeur cadette lui tint le Prayer bookouvert devant elle, comme le fait à l’église ledesservant pour le pasteur, et la jeune fille se miten devoir de baptiser son enfant.Elle paraissait singulièrement grande etimposante ainsi, debout dans sa longue robe denuit blanche, une épaisse torsade de cheveuxbruns tombant toute droite sur ses épaules jusqu’àla taille. La lueur faible et terne de la bougie luiétait favorable, effaçant de ses traits et de sapersonne les petites imperfections que le soleilaurait révélées, les égratignures du chaume surses poignets, et ses yeux battus ; un sublimeenthousiasme transfigurait le visage qui avait étésa perte et en faisait une oeuvre de beautéimmaculée, empreinte d’une dignité presqueroyale. Les petits, agenouillés tout autour, lesyeux appesantis, rouges, clignotants, attendaientavec un ébahissement que leur fatigue physiqueles empêchait de manifester. Le plusimpressionné dit :– Est-ce que vraiment tu vas le baptiser, Tess ?Gravement, la jeune mère répondit que oui.– Comment va-t-il s’appeler ?Elle n’y avait pas pensé, mais un nom suggérépar une phrase du livre de la Genèse lui vint àl’esprit pendant qu’elle commençait le service dubaptême et elle dit alors :– Chagrin, je te baptise, au nom du Père et duFils et du Saint-Esprit.Elle répandit l’eau ; il y eut un silence.– Dites : « Amen », enfants.Les petites voix aiguës répondirentdocilement :– Amen.Tess continua :– Nous recevons cet enfant et le signons dusigne de la croix.Ici elle trempa sa main dans la cuvette et, deson index, fit avec ferveur une immense croix surle bébé, répétant les phrases habituelles sur ledevoir de combattre hardiment le péché, lemonde et le démon et d’être fidèle serviteur etsoldat jusqu’à la fin de sa vie. Elle continua leNotre Père, les enfants le zézayant après elle enun murmure grêle et plaintif comme celui d’unmoustique, haussant à la fin la voix au diapasond’un desservant pour répondre sur une note aiguëau milieu du silence : « Amen ! »Alors, Tess, dont la confiance en l’efficacitédu sacrement s’était fort accrue, récita du fond deson coeur l’action de grâces qui suit et la débitad’un air triomphant et assuré, sur cette note tenueet vibrante que prenait sa voix quand elle mettaittout son coeur dans ce qu’elle disait, et quen’oublieront jamais ceux qui l’ont connue.L’extase de la foi lui faisait presque uneapothéose, illuminait son visage d’une radieuseardeur et mettait une tache rouge sur ses jouestandis que la flamme de la bougie, se reflétant enminiature renversée dans ses pupilles, y luisaitcomme un diamant. Les enfants la contemplaientavec un respect toujours plus profond et n’avaientpoint envie de poser des questions. Pour eux,maintenant, ce n’était plus Soeurette, mais un êtretrès grand, très haut, très imposant, unpersonnage divin avec qui ils n’avaient rien decommun.La campagne du pauvre Chagrin contre lepéché, le monde et le démon devait être d’unéclat limité, heureusement pour lui peut-être, à enjuger par ses débuts. Au bleu du matin, ce frêleserviteur et soldat rendit le dernier soupir et,quand les autres enfants s’éveillèrent, ils semirent à verser des larmes amères et à supplierSoeurette d’avoir un autre joli bébé.Tess conserva, à la perte de son enfant, lecalme qui, depuis le baptême, s’était emparéd’elle. À dire vrai, au grand jour, elle trouvait queses terreurs pour l’âme de l’enfant avaient étéassez exagérées ; maintenant elle n’avait plusd’inquiétude, avec ou sans raison, car si laProvidence, pensait-elle, ne ratifiait pas cet actefait un peu incorrectement, elle ne tenait plus, nipour elle ni pour lui, au genre de ciel dontl’irrégularité de la cérémonie l’aurait privé.Ainsi disparut Chagrin, le non-souhaité, cetintrus, ce don bâtard accordé par une natureéhontée qui ne respecte pas la loi sociale ; pauvrepetite épave pour qui le Temps éternel n’avait étéqu’une simple affaire de jours, qui avait ignorél’existence même des années et des siècles, pourqui l’intérieur de la chaumière avait été l’univers,la température de la semaine, le climat, la toutepremière enfance, la vie, et l’instinct de téter, lascience humaine.Tess, qui réfléchissait beaucoup au baptême,se demandait s’il était suffisant au point de vuedoctrinal pour faire enterrer l’enfantchrétiennement. Personne ne pouvait le lui direque le pasteur de la paroisse, nouveau venu trèsréservé. Elle se rendit chez lui à la tombée dujour et se tint près de la porte mais n’eut pas lecourage d’entrer. Elle aurait abandonnél’entreprise, si elle ne l’avait pas rencontré quirevenait chez lui au moment où elle s’éloignait.Dans l’obscurité elle pouvait parler librement.– Je voudrais vous demander quelque chose,monsieur.Il répondit qu’il l’écouterait volontiers et elleraconta l’histoire de la maladie du bébé et de lacérémonie improvisée.– Et maintenant, monsieur, ajouta-t-elle avecinstance, pouvez-vous me dire ceci ? Est-ce quepour lui ce sera juste la même chose que si vousl’aviez baptisé ?Comme il avait les sentiments naturels d’uncommerçant, quand il découvre qu’une besognepour laquelle on aurait dû l’appeler a étémaladroitement bâclée par ses clients, il étaitdisposé à dire non. Pourtant, la dignité de la jeunefille, l’étrange douceur de sa voix s’unirent pourtoucher ses sentiments les plus nobles ou plutôtceux que lui avaient laissés les dix annéespendant lesquelles il avait tâché d’enter une foitechnique sur un réel scepticisme. L’homme etl’ecclésiastique luttèrent en lui et c’est à l’hommeque resta la victoire.– Ma chère enfant, ce sera la même chose, ditil.– Alors, vous l’enterrerez chrétiennement ?demanda-t-elle avec vivacité.Le ministre se trouvait acculé. Quand il avaitappris la maladie de l’enfant, il était alléconsciencieusement chez les Durbeyfield, à lanuit, pour accomplir la cérémonie et, ne sachantpoint que le refus de le recevoir venait du père deTess, il ne pouvait ou ne voulait admettrel’excuse de la nécessité pour la façon irrégulièredont le sacrement avait été administré.– Ah ! cela, c’est une autre affaire, dit-il.– Une autre affaire ?... Pourquoi ? demandaTess avec quelque chaleur.– Eh bien, je le ferais volontiers, si cela neconcernait que nous deux. Mais je ne le dois paspour certaines raisons.– Rien que pour une fois, monsieur !– Vraiment, je ne le dois pas.– Oh ! monsieur. Elle lui saisit la main enparlant.Il la retira et secoua la tête.– Alors je ne vous aime pas ! s’écria-t-elle enéclatant, et je n’irai plus jamais à votre église !– Ne parlez pas si inconsidérément, Tess.– Peut-être cela reviendra-t-il au même pourlui, si vous refusez !... Cela reviendra-t-il aumême ! Pour l’amour de Dieu ne me parlez pascomme un saint parle à un pécheur, mais commevous, vous-même, à moi-même, au pauvre moi !Des laïcs ne sauraient expliquer comment lepasteur concilia sa réponse avec les idées strictesqu’il croyait avoir à ce sujet, mais ils peuventl’excuser. Légèrement ému, il dit encore :– Cela reviendra au même.L’enfant fut donc porté au cimetière, cettenuit-là, dans une petite boîte de bois blanc, sousun châle de vieille femme et enterré à la lueurd’une lanterne, moyennant un shilling et unechope de bière au fossoyeur, dans ce coinméprisable du terrain assigné à Dieu, où Il laissepousser les orties et où sont déposés les enfantsmorts sans baptême, les ivrognes incorrigibles,les suicidés et en général tous ceux que l’onsuppose être damnés. Malgré ces fâcheuxalentours, Tess fit bravement une petite croixavec deux planchettes et un bout de ficelle et,l’ayant entourée de fleurs, elle la planta au hautde la tombe, un soir qu’elle put entrer aucimetière sans être vue ; elle mit également àl’autre extrémité une botte des mêmes fleurs dansun petit vase rempli d’eau pour les conserverfraîches. Qu’importe si le regard du passantremarquait sur le vase les mots : ConfituresKeelwell ! La tendresse maternelle, dans sa visionplus haute, ne les apercevait pas.L’expérience, dit Roger Ascham, nous faitdécouvrir un court chemin par un long voyage.Il n’est pas rare que ce voyage nous rendeincapables de faire d’autre course, et à quoi noussert alors notre expérience ? L’expérience deTess Durbeyfield était de ce genre. Elle avaitappris enfin ce qu’il fallait faire, mais qui doncmaintenant voudrait accepter ce qu’elle ferait ?Si, avant de partir chez les D’Urberville, elleavait suivi avec rigueur les dictons et aphorismesconnus d’elle et du monde en général, sans aucundoute on ne l’aurait jamais trompée. Mais iln’avait pas été au pouvoir de Tess (et il n’est aupouvoir de personne) de sentir toute la vérité deces précieux avis quand elle pouvait en profiter.Elle – et combien d’autres ! – aurait pu direironiquement à Dieu avec saint Augustin : « Tunous as conseillé une vie meilleure que celle quetu nous as permise ! »Elle resta pendant les mois d’hiver dans lamaison de son père, plumant des volailles, gavantdes dindons et des oies ou faisant des habits à sesfrères et soeurs avec les quelques parures que luiavait données D’Urberville et qu’elle avait misesde côté avec mépris. Elle ne voulait pass’adresser à lui. Mais souvent elle croisait lesmains derrière la tête et rêvait, quand on lacroyait occupée à travailler.Elle remarquait philosophiquement les datesque l’année ramenait : la nuit désastreuse quil’avait perdue à Trantridge dans le sombre cadrede la forêt ; la date de la naissance et de la mortdu bébé ; son propre anniversaire ; et les autresjours individualisés par des incidents auxquelselle avait prit part. Tout à coup, un après-midi,regardant sa beauté dans la glace, elle se mit àpenser qu’il existait encore une date bien plusimportante pour elle, la date de sa propre mort,quand ses charmes auraient disparu : jour caché,invisible et sournois parmi tous ceux de l’année,qui passait devant elle sans donner de signe etn’en était pas moins sûrement là. Quel était-il ?Pourquoi, quand il venait chaque année, nesentait-elle pas le frisson de cette froide etfamilière rencontre ?Comme Jeremy Taylor, elle songeait que, dansl’avenir, ceux qui l’auraient connue diraient :« C’est le tant..., le jour où est morte cettepauvre Tess Durbeyfield », et ces mots ne leursembleraient pas étranges. De ce jour destiné àêtre le terme de son voyage dans le temps àtravers les âges, elle ne connaissait ni le mois nila semaine ni la saison ni l’année.Presque d’un bond, Tess se transformait ainsien une femme complexe. Son visage s’imprégnaitde réflexion et parfois une note tragique passaitdans sa voix. Ses yeux s’agrandissaient etprenaient plus d’éloquence. C’était maintenantune splendide créature : sa beauté arrêtaitl’attention ; son âme était celle d’une femme queles expériences tumultueuses des deux dernièresannées n’avaient pu réussir à démoraliser. N’eûtété l’opinion du monde, ces expériences luiauraient servi simplement d’éducation libérale.Elle s’était si bien tenue à l’écart que sonmalheur, en général assez peu connu à Marlott,était presque oublié. Mais elle devenait certainede ne pouvoir vivre tranquille dans cet endroit,témoin de la malencontreuse tentative de safamille, pour se réclamer des riches D’Urbervilleet même pour entrer avec eux, par sonintermédiaire, en plus étroite union. Du moins,elle ne le pourrait pas avant que de longuesannées eussent émoussé chez elle l’acuité de cetteimpression. Cependant, dans ses veines palpitaitla chaleur de la vie et de l’espoir ; il lui seraitpossible d’être heureuse dans quelque coin sanssouvenirs ; échapper au passé et à tout ce qui s’yrattachait, c’était l’anéantir. Pour cela il lui fallaits’éloigner.Elle attendit longtemps avant de trouverl’occasion désirée. Le printemps était d’unebeauté rare ; on percevait presque l’élan de lagermination dans les bourgeons. Tess enressentait l’émoi comme les créatures sauvages etelle éprouvait le besoin passionné de partir.Enfin, un jour du commencement de mai, ellereçut d’une ancienne amie de sa mère, à qui elles’était adressée et qu’elle n’avait jamais vue, unelettre lui annonçant qu’on demandait une fille deferme expérimentée dans une laiterie du sud, àquelques lieues de Marlott, et que le fermierserait bien aise de l’avoir pendant les mois d’été.La distance n’était pas tout à fait aussi grandeque Tess l’aurait voulu, mais suffisait pour que saréputation n’y eût pas pénétré. Pour les gens dontla sphère d’action est restreinte, les lieues sontcomme des degrés géographiques, les communescomme des provinces, les provinces comme desroyaumes.Elle avait pris une résolution : plus dechâteaux en Espagne avec les D’Urberville, dansles rêves et les actes de sa nouvelle vie. Elleserait Tess, la fille de laiterie, et rien de plus. Samère connaissait ses sentiments, car, sansqu’elles en eussent jamais dit un mot entre elles,Joan ne faisait plus allusion aux chevaliers sesancêtres.Cependant, telle est l’inconséquence humaineque, pour Tess, l’un des intérêts de sa nouvelleplace était le mérite accidentel d’être située prèsdu pays de ses aïeux. La laiterie de Talbothays oùelle était engagée se trouvait non loin dequelques-uns des anciens domaines desD’Urberville, près des grandes sépultures defamille où reposaient ses bisaïeules et leurspuissants époux. Elle pourrait les contempler etse dire que, si les D’Urberville, commeBabylone, étaient tombés, l’innocence d’unehumble descendante avait pu, elle aussi, déchoirsilencieusement.Elle se demandait sans cesse si quelque chosed’inconnu et de bon lui arriverait parce qu’elleserait sur la terre ancestrale et une énergienouvelle la remplissait, montant, spontanée,comme la sève dans les ramilles. C’était lajeunesse inemployée dont le flot s’enflait aprèsl’obstacle momentané qui l’avait arrêté, apportantavec elle l’espérance et l’invincible instinct dejouir.Par une de ces matinées de mai embaumées dethym, où naissent les oiseaux, deux ou trois ansaprès le retour de Trantridge – années desilencieux renouveau pour Tess Durbeyfield –,elle quitta son foyer pour la seconde fois.Elle partit en voiture de louage pour la petiteville de Stourcastle, qu’elle devait traverser ensuivant la direction presque opposée à celle deses premières aventures. Arrivée au détour de lacolline, elle jeta un regard de regret sur Marlott etla maison de son père qu’elle avait été siimpatiente d’abandonner. Les sienspoursuivraient leur vie quotidienne, sans avoirconscience d’un grand vide, bien qu’elles’éloignât et qu’ils fussent privés de son sourire.Dans quelques jours les enfants reprendraientleurs jeux avec autant de gaieté. Elle s’était ditqu’il valait mieux les quitter ; si elle restait, ilstireraient probablement plus de mal de sonexemple que de profit de ses leçons.Elle ne s’arrêta pas à Stourcastle et continuajusqu’à un carrefour où elle pouvait prendre unpeu plus tard une voiture de roulier descendantvers le sud-ouest ; car le chemin de fer quientourait d’une ceinture cette région ne l’avaitpas encore pénétrée. Tandis qu’elle attendait,passa en carriole un fermier qui se rendait à peuprès dans la direction voulue. Il lui offrit demonter à côté de lui et, bien qu’il fût étranger,elle accepta, ne paraissant pas s’apercevoir quel’offre était due simplement au charme de sapersonne. Il allait à Weatherbury et, enl’accompagnant jusque-là, elle pourrait faire àpied le reste de la route.Après cette longue course en voiture, elle nes’arrêta à Weatherbury que pour prendre un légerrepas dans une chaumière, sur la recommandationdu fermier. Puis elle repartit à pied, son panier àla main, pour atteindre le vaste plateau debruyères qui sépare cette région des prairiesbasses de l’autre côté, où se trouvait la laiterie,but et terme de son pèlerinage d’un jour. Tess nel’avait jamais visitée et pourtant elle sentait quele paysage lui était familier. À gauche, pas trèsloin, elle distingua une tache sombre, les arbresdes environs de Kingsbere (comme elle lesupposa et comme on le lui confirma ensuite),Kingsbere, le village dont l’église contenait lesossements de ses inutiles ancêtres ! Elle ne lesadmirait plus maintenant, elle était près de leshaïr pour le beau tour qu’ils lui avaient joué. Detout ce qu’ils avaient possédé, il ne lui restait àelle que la vieille cuiller et le vieux cachet. –Bah ! se dit-elle, je tiens autant de maman que depère. C’est d’elle que me vient ma jolie figure, etelle n’était que fille de laiterie !La marche à travers les ondulations de terrainde la lande d’Egdon fut plus pénible qu’elle nel’aurait cru, pour une distance de quelqueskilomètres. Au bout de deux heures, après s’êtretrompée plusieurs fois, elle se trouva sur unehauteur qui dominait la vallée tant cherchée, leval des Grandes Laiteries, si riche en beurre et enlait que le pays de Tess ne pouvait rivaliser avecl’abondance sinon avec la qualité de sesproduits ; c’était la plaine verdoyante arrosée parle Var.Elle était essentiellement différente du val desPetites Laiteries, ou val de Blackmoor, seulerégion connue de Tess, à part son désastreuxséjour à Trantridge.Ici, le monde était fait sur un plus grandmodèle. Les enclos avaient cinquante arpents aulieu de dix, les fermes étaient plus vastes, lestroupeaux de bétail étaient de vraies tribus. Cesmyriades de vaches s’offraient aux regards d’unbout à l’autre de l’horizon, et dépassaient ennombre tout ce que Tess avait vu réuni jusque-là.Elles mouchetaient la verte prairie de points aussipressés que les bourgeois sur les toiles de VanAlsloot ou de Sallaert. La teinte chaude despelages roux ou bruns absorbait les rayons dusoleil couchant, tandis que les bêtes à robeblanche en renvoyaient les reflets éblouissantsjusqu’à la hauteur éloignée où se trouvait Tess.Ce paysage vu à vol d’oiseau n’était peut-êtrepas d’une beauté aussi luxuriante que les sitesfamiliers à la jeune fille, mais il était plus riant. Iln’avait point l’atmosphère bleu intense de l’autrevallée, ses gras terrains et ses lourdes senteurs ;ici l’air était plus pur, vivifiant, éthéré.La rivière elle-même, qui nourrissait l’herbe etles vaches de ces laiteries renommées, neressemblait pas aux cours d’eau de Blackmoor.Ceux-ci, lents, silencieux, souvent bourbeux,coulaient sur des lits de vase où le voyageurimprudent qui voulait les traverser pouvaitsoudain s’enfoncer et disparaître. Les eaux duVar étaient limpides comme la Rivière de Viemontrée à l’Évangéliste, rapides comme l’ombred’un nuage, et leur babil, quand elles passaientsur les petits cailloux du lit peu profond, montaitvers le ciel tout le long du jour. Là-bas, la fleurd’eau était le nénuphar ; ici, la renoncule.Soit que l’air plus léger en fût la cause, soitqu’elle fût heureuse d’être en de nouveaux lieux àl’abri des regards malveillants, Tess sentait enelle renaître l’allégresse de façon surprenante.Ses espérances se mêlaient aux rayons du soleil,l’entourant d’une atmosphère idéale, tandisqu’elle s’avançait en bondissant contre la mollebrise du sud. Elle entendait des voix charmantesdans tous les souffles du vent et tous les chantsd’oiseaux semblaient cacher une joie.Dans les derniers temps, sa figure avait changésans cesse avec ses changeantes humeurs : tantôtbelle, tantôt ordinaire, selon que ses penséesétaient graves ou gaies. Un jour, elle était rose etsans défaut, un autre jour, pâle et tragique. Quandelle était rose, elle sentait moins vivement quequand elle était pâle. Sa moins parfaite beautécorrespondait à sa vie intérieure la plus intense.C’était sa plus jolie figure que caressait à présentle vent du sud.L’irrésistible, l’universel instinct qui porte àtrouver le bonheur avait enfin triomphé de Tess.Elle n’avait que vingt ans ; elle n’avait pas encoreatteint le terme de sa croissance intellectuelle etsentimentale ; aucun événement ne pouvait luilaisser une impression que le temps ne pûtchanger. Aussi son allégresse, sa reconnaissanceet son espoir grandissaient-ils toujours. Elleessaya de plusieurs ballades mais les trouvainsuffisantes, puis, se rappelant le psautier surlequel ses yeux avaient erré si souvent ledimanche matin, elle se mit à chanter :« Ô soleil et toi, lune, ô étoiles, verdure quicouvrez la terre, oiseaux du ciel, créaturessauvages et animaux domestiques, enfants deshommes ! Bénissez le Seigneur, louez-le etglorifiez-le à jamais ! »Elle s’arrêta soudain et murmura :– Mais peut-être que je ne connais pas encorebien le Seigneur.Et probablement, la rhapsodie à demiinconsciente était l’expression monothéiste d’unsentiment fétichiste, car les femmes, qui ontsurtout pour compagnes les forces et les formesde la nature, conservent dans leur âme quelquechose de la fantaisie païenne de leurs lointainsancêtres en dépit de la religion systématiqueenseignée plus tard à leur race. En tout cas, Tessput donner libre cours à son émotion en répétantla vieille action de grâces qu’elle avait appris àbégayer depuis sa petite enfance ; et c’étaitl’essentiel.Éprouver une telle joie pour un acte aussiminime que de chercher à vivre indépendantedénotait chez elle le tempérament Durbeyfield !Sans doute, Tess désirait avant tout marcher surle droit chemin, et son père ne songeait à rien dela sorte ; mais, comme lui, elle était aisémentsatisfaite de minces résultats immédiats, n’avaitnulle envie de s’élever péniblement au rangsocial, d’ailleurs médiocre, accessible à unefamille chargée d’adversité comme cesD’Urberville jadis puissants. Il était probableaussi que l’énergie encore neuve de la branchematernelle s’ajoutait à la jeune énergie de Tess,renaissant après l’épreuve qui l’avait abattue. Cardisons la vérité : les femmes survivent en généralà de pareilles humiliations ; elles retrouvent lagaieté et l’intérêt dans l’existence, n’en déplaise àcertains théoriciens...Tess descendait donc les pentes d’Egdon,pleine de courage et de goût pour la vie. Et, àmesure qu’elle s’approchait du terme de sonvoyage, la différence marquée entre les deuxvallées rivales s’accentuait. Le secret deBlackmoor se révélait surtout des hauteursenvironnantes ; mais, pour découvrir celui del’autre vallée, il fallait y pénétrer.Quand Tess eut accompli ce haut fait, elle setrouva sur un tapis uni qui s’allongeait de l’est àl’ouest à perte de vue. La rivière, apportant deshauteurs les parcelles de terrain qu’elle dérobait,avait peu à peu formé la couche horizontale dufond de la vallée ; et à présent, épuisée, vieillie,diminuée, elle serpentait lentement au milieu dufruit de ses anciennes rapines.
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