CHAPITRE 11

5000 Words
N’étant pas sûre de la direction qu’elle devaitsuivre, Tess resta immobile dans la plaineverdoyante, pareille à une mouche sur un billardimmense et tout aussi insignifiante pour ce quil’entourait. Jusqu’ici, le seul effet de sa présencedans la vallée placide était d’exciter un héron qui,non loin de sa route, restait le cou dressé à lacontempler.Soudain, de tous les coins de l’étendue,s’éleva un appel répété et prolongé : Ouao, ouao,ouao !Les cris gagnèrent de proche en proche del’orient lointain au bout de l’occident,accompagnés parfois de l’aboiement d’un chien.Ce n’était pas la vallée prenant conscience del’arrivée de la belle Tess ; mais c’était l’annoncehabituelle de l’heure de traire, et les hommes dela ferme faisaient rentrer les vaches.Le troupeau rouge et blanc le plus proche quiavait attendu flegmatiquement l’appel se dirigeavers l’enclos. Les bêtes marchaient en balançantsous elles leurs grandes outres de lait. Tess lessuivit à pas lents et entra derrière elles dans lacour par la barrière ouverte. De longs hangarscouverts de chaume s’étendaient tout autour del’enceinte ; les toitures inclinées étaientincrustées de mousse d’un vert éclatant et le bords’appuyait sur des poteaux de bois, brillants etpolis à force d’avoir été frottés par les flancs desinnombrables vaches et veaux des annéespassées, maintenant disparus dans le gouffre sansfond de l’oubli. Les vaches laitières étaientalignées entre les poteaux et présentaient à cemoment, pour un observateur fantasque,l’apparence de cercles posés sur deux pieds, d’oùpendaient des houssines s’agitant en tous sens ; lesoleil, s’abaissant derrière leur patiente rangée,projetait minutieusement leurs ombres sur le murintérieur ; chaque soir, il dessinait ainsi lescontours de ces êtres obscurs et rustiques avecautant de soin que le profil d’une beauté de coursur le mur d’un palais ; il les copiait aussidiligemment qu’il l’avait fait jadis pour lesformes olympiennes sur les façades de marbre oupour la silhouette d’Alexandre, de César ou desPharaons.Les vaches les moins paisibles étaient misesdans les stalles. On trayait les autres au milieu dela cour où beaucoup se tenaient en ce moment,toutes, laitières de premier ordre, nourries dessucculents pâturages que fournissaient en cettesaison printanière les prés irrigués. Les bêtestachetées de blanc reflétaient le soleil avec unéclat aveuglant et les boules de cuivre poli à leurscornes étincelaient en donnant l’impression d’uneparade guerrière.Les filles et les garçons de ferme étaientaccourus de leurs maisonnettes et de la laiterie enmême temps que les vaches arrivaient des prés.Les filles avaient des socques pour protéger leurschaussures du f****r de l’enclos. Chacune s’assitsur un trépied, la figure tournée de côté, la jouedroite contre la vache, regardant rêveusement lelong des flancs de l’animal dans la direction deTess qui s’approchait. Les hommes, ayant lechapeau rabattu, le front appuyé et les yeux fixéssur le sol, ne la remarquèrent pas.L’un d’eux, robuste et d’un certain âge, portaitune longue blouse blanche un peu plus fine etplus propre que celle des autres, qui recouvraitune veste présentable, une veste des jours demarché. C’était le maître laitier qui trayait etfaisait le beurre six jours de la semaine et leseptième paraissait à l’église dans son banc defamille, vêtu de beau drap fin ; double rôle quiavait inspiré dans le pays le couplet suivant :En semaine, le Laitier d**k,Le dimanche, Mossieu Richard Crick !Voyant que Tess était là, en contemplation, ilse leva et s’avança vers elle.En général, les gens de ferme sont demauvaise humeur à leur besogne, mais il setrouva que M. Crick était content d’avoir uneaide de plus, les journées étant maintenant fortremplies ; il reçut Tess cordialement et luidemanda des nouvelles de sa mère et du reste dela famille, pure formalité d’ailleurs, car, enréalité, il n’avait su l’existence deMme Durbeyfield que par la lettre de l’amie quilui recommandait Tess.– Eh ! oui, quand j’étais gars, je connaissaisbien votre pays, dit-il en terminant, pourtant j’ysuis jamais retourné depuis. Et une vieille femmede nonante et dix ans, qui vivait tout près d’ici, etqui est morte et enterrée depuis longtemps, m’adit qu’une famille d’un nom comme le vôtre,dans le val de Blackmoor, venait à l’origine deces côtés-ci, et que c’était une vieille anciennerace qui avait presque tout à fait disparu de laterre, mais les nouvelles générations n’en saventrien. Bon Dieu, j’ai pas tenu compte desdivagations de la vieille, pour sûr !– Oh ! non, cela n’a pas d’importance, ditTess.– Vous savez bien les traire, ma fillette ? Je netiens pas que mes vaches tarissent à cette époqueci.Elle le rassura et il se mit à l’examiner de latête aux pieds. À rester en chambre, son teint étaitdevenu délicat.– Êtes-vous bien sûre que vous pourrez yrésister ? C’est assez confortable ici pour desgens habitués à la dure, mais nous restons passous cloche.Elle déclara qu’elle était assez forte, et sonentrain et sa bonne volonté parurent lui plaire.– Eh bien, je suppose que vous avez besoind’un bol de thé ou de victuailles quelconques,hein ? Pas encore ? Bon ! faites comme vousvoudrez. Mais, ma foi, si c’était moi j’aurais legosier sec comme une râpe d’avoir tant voyagé !– Je vais commencer à traire dès maintenantpour me faire la main, dit Tess.Pour se rafraîchir en attendant, elle but un peude lait, à la surprise, même au léger dédain dufermier Crick qui, apparemment, n’avait jamaiseu l’idée de considérer le lait comme boisson.– Oh ! si vous pouvez avaler ça, allez-y ! dit-ilavec indifférence, en lui soulevant le seau tandisqu’elle en buvait quelques gorgées. Sûr que j’y aipas touché depuis des années ! Quelle d****e ! çame pèserait comme du plomb sur l’estomac...Vous pouvez vous essayer la main sur elle,continua-t-il en désignant de la tête la vache laplus rapprochée... tout de même qu’elle est assezdure à traire. Nous en avons de faciles et dedifficiles, comme partout. Mais vous le verrezassez tôt.Quand Tess eut échangé son chapeau contreune coiffe, qu’elle fut assise pour de bon sur sonescabeau sous la vache et que, d’entre ses doigts,le lait jaillit dans le seau, il lui sembla qu’ellevenait de fonder son avenir sur une nouvellebase. Cette conviction lui donna de la sérénité,son pouls se ralentit et elle put regarder autourd’elle.Les gens de la laiterie formaient un vrai petitbataillon d’hommes et de femmes, ceux-làopérant sur les bêtes les plus dures à traire, cellescisur les moins difficiles. La laiterie étaitconsidérable. Il y avait plus de cent vaches, et lepatron lui-même en trayait six ou huit, choisiesparmi les plus dures, car il ne voulait ni lesconfier à ses journaliers de passage, de peurqu’ils ne les traient pas jusqu’au bout parnégligence, ni aux filles de laiterie, de peurqu’elles n’aient pas la force de poignetnécessaire, car, dans ce cas, les vaches finissentpar se tarir.Tess une fois installée, personne ne causa plusdans l’enclos et l’on n’entendit que leronronnement du lait jaillissant dans les seaux et,de temps en temps, une rapide exclamationadressée à l’une ou l’autre des bêtes pour la fairetourner ou tenir tranquille, tandis que les seulsmouvements visibles étaient ceux des mainsallant et venant et des queues des vaches quis’agitaient ; autour, s’étendaient jusqu’aux pentesles vastes et plates prairies : paysage formé detant d’autres disparus, sans doute bien différentsde celui qu’ils composaient en ce moment.– À mon idée, dit le laitier, en se levantsoudain de dessous la vache qu’il venait de finiret prenant d’une main le trépied, de l’autre leseau, pour passer à la bête dure à traire la plusproche... à mon idée, les vaches ne donnent pasleur lait comme d’habitude. Ma parole, si Winkercommence à retenir son lait comme ça, y vaudraplus la peine d’aller sous elle à la Saint-Jean !– C’est parce qu’on a une nouvelle venue avecnous, dit Jonathan Kail... Je l’ai déjà remarqué.– Pour sûr, ça se peut. Je n’y pensais plus.– On m’a dit que ça leur monte dans lescornes, dans ces cas-là, dit une fille.– Ah ! bien, quant à leur monter dans lescornes, répliqua le laitier Crick d’un ton de doute,comme si la sorcellerie même ne pouvait aller àl’encontre des possibilités anatomiques... jepourrais pas dire, vrai, je pourrais pas. Maiscomme les vaches sans cornes le retiennent aussibien que les vaches à cornes, c’est pas tout à faitmon avis. Connaissez-vous la devinette sur lesvaches sans cornes, Jonathan ? Pourquoi que lesvaches sans cornes donnent moins de lait par anque les vaches à cornes ?– J’en sais rien, interrompit la fille. Pourquoi ?– Parce qu’y en a pas tant ! En tout cas, cescoquines retiennent certainement leur laitaujourd’hui. Hé, bonnes gens ! attaquons un oudeux couplets, c’est le seul remède.Dans les laiteries de ces parages, on avaitsouvent recours aux chansons pour persuader lesvaches quand elles faisaient mine de vouloirrefuser leur quantité de lait habituelle. À cetteinvite, la b***e se mit à entonner une mélodie,par devoir, il est vrai, et sans grand entrain ; etnaturellement elle trouva qu’une sensibleamélioration se manifestait pendant toute la duréede la chanson. Arrivé au treizième ouquatorzième couplet d’une joyeuse ballade sur unassassin qui avait peur de se coucher dans lesténèbres parce qu’il voyait autour de lui lesflammes de l’enfer, l’un des hommes dit :– Je voudrais bien qu’on n’ait pas le souffletant coupé à chanter courbé en deux ! Vouspourriez prendre votre harpe, monsieur, tout demême que ça ne vaut pas le violon.Tess, qui avait prêté l’oreille, s’imagina qu’ils’adressait au fermier, mais elle se trompait. Un« Pourquoi ? » en réponse parut sortir du ventred’une vache brune dans les stalles. Il venait d’unhomme qu’elle n’avait pas aperçu jusque-là et quiétait caché derrière l’animal.– Oh ! oui, rien de pareil au violon ! dit lefermier... mais je crois que ça fait plus d’effet autaureau qu’aux vaches, au moins à maconnaissance... Il y avait une fois, là-bas àMellstock, un vieillard âgé nommé WilliamDewey... de cette famille qui faisait pas mald’affaires comme rouliers par là ; Jonathan, vousrappelez-vous ?... Je connaissais l’homme de vueaussi bien comme je connais mon frère, c’estpour dire. Eh bien, cet homme-là donc s’enretournait chez lui, après une noce où il avait jouédu violon, par une belle nuit de lune, et, pourraccourcir, il prit un chemin de traverse qui passepar Quarante arpents, le champ qui est de ce côté,où un taureau était mis au vert. Le taureau,apercevant William, le suivit en baissant lescornes, parbleu, et William eut beau courir etn’avoir pas trop de boisson (vu que c’était unenoce et que les gens étaient à leur aise), il compritqu’il ne pourrait jamais atteindre la barrière etpasser par-dessus à temps pour se sauver. Alors,finalement, il tira son violon en courant, seretourna vers le taureau et attaqua une gigue enreculant dans un coin. Le taureau s’adoucit etresta tranquille à fixer William Dewey qui jouait,et je te joue ! et je te joue ! puis une sorte desourire parut sur sa figure. Mais William nes’arrêtait pas plus tôt de jouer pour se retourner etpasser la haie que le taureau s’arrêtait de sourireet baissait les cornes vers le fond de culotte deWilliam. Eh bien donc, le pauvre homme, il a dûcontinuer son violon bon gré, mal gré ; c’étaittrois heures du matin et il savait que personne nepasserait d’ici longtemps et il n’en pouvait plus !Quand il eut raclé jusque vers quatre heures, ilsentit qu’il serait obligé d’abandonner la partie etil se dit : « Plus que ce dernier air entre moi etmon bonheur éternel ! Seigneur, sauvez-moi ou jesuis un homme fini ! » Et puis, voilà qu’il serappelle avoir lu que les bestiaux s’agenouillentla veille de Noël au milieu de la nuit ! C’était pasencore la veille de Noël, mais il lui vient en têtede jouer un tour à ce taureau. Alors il attaquel’hymne de la Nativité, juste comme ça se fait àNoël ; et voilà-t-il pas que le taureau plie lesgenoux dans son ignorance, comme si c’étaitpour de bon l’heure et la nuit de la Nativité ! Sitôtque son ami cornu fut à terre, William seretourna, bondit comme un lévrier et sauta sain etsauf par-dessus la haie, avant que le taureau enprières ait pu se remettre sur ses pieds pour couriraprès lui. William disait qu’il avait vu bien desfois un homme avoir l’air s*t, mais jamais si sotque ce taureau quand il a découvert qu’on s’étaitjoué de ses pieux sentiments et que c’était pas laveille de Noël... Oui, William Dewey, voilà lenom du bonhomme... et je peux vous dire, àquelques centimètres près, où qu’il est enterré aucimetière de Mellstock, à ce moment même...juste entre le second if et l’aile nord.– C’est une curieuse histoire ; elle nousreporte au Moyen Âge, quand la foi était encorevivante !Cette remarque singulière pour une cour deferme fut murmurée par la voix derrière la vache,mais comme personne ne comprit l’allusion,personne n’y fit attention, sauf le narrateur quiparut croire que c’était peut-être une façon descepticisme.– Mais c’est très vrai, monsieur ! pour sûr ! Jeconnaissais bien cet homme-là !– Oh ! oui, je n’en doute pas, dit l’individucaché derrière la vache brune.Ainsi l’attention de Tess fut attirée versl’interlocuteur du fermier, qu’elle pouvait à peineentrevoir tant il enfonçait obstinément la têtedans le flanc de la vache laitière. Elle necomprenait pas pourquoi le fermier lui-mêmedisait : « Monsieur », mais nulle explicationn’était visible, l’homme restait caché sous lavache assez longtemps pour en traire trois etpoussait de temps à autre une exclamationcomme s’il ne pouvait en venir à bout.– Allez-y doucement, monsieur, allez-ydoucement, disait le fermier ; c’est point par laforce, c’est par l’adresse qu’on y arrive.– Je m’en aperçois ! fit l’autre, enfin debout ets’étirant... Je crois que j’ai terminé pourtant, maisj’en ai mal aux doigts !Tess put alors le voir des pieds à la tête. Ilportait la blouse blanche et les guêtres de cuird’un maître laitier en habits de travail, et sesbottes étaient chargées du f****r de la cour ;mais ce n’était là que sa livrée locale ; ellecouvrait en lui quelque chose d’affiné, de réservé,de subtil, de triste, de différent.Pour le moment, Tess ne pensa pas aux détailsde sa physionomie, car elle s’aperçut qu’ellel’avait déjà vu. Elle avait passé depuis cetteépoque par tant de vicissitudes qu’elle ne put toutd’abord savoir où elle l’avait rencontré. Puis samémoire s’éclaira soudain et elle se rappela lepiéton qui s’était joint à la danse du club àMarlott, cet étranger de passage qui était venu,avait dansé avec d’autres, l’avait négligemmentlaissée de côté et avait suivi son chemin.Le flot de souvenirs ramenés par le réveil decet incident lui causa un moment deconsternation, dans la crainte qu’il ne la reconnûtet ne découvrît de quelque façon son histoire.Mais cet effroi disparut en voyant qu’il neparaissait rien se rappeler. Peu à peu elleremarqua que, depuis leur première et uniquerencontre, sa figure mobile était devenue pluspensive ; il avait maintenant des moustaches et dela barbe, une belle barbe couleur paille, très clairesur les joues et se fonçant en un brun chaud auxextrémités. Sous sa blouse de toile, il portait uneveste de velours de coton foncé, une culotte àcôtes, des guêtres et une chemise blancheempesée. Sous l’accoutrement nécessaire pourtraire, personne n’aurait pu deviner ce qu’il était.Il pouvait aussi bien passer pour un propriétaireexcentrique que pour un laboureur distingué. Elles’était tout de suite rendu compte qu’il étaitnovice à cette besogne de ferme, d’après le tempsqu’il avait mis à traire une seule vache.Cependant plusieurs des filles de laiteries’étaient dit les unes aux autres, en parlant de lanouvelle venue : « Comme elle est jolie ! » avecquelque sincère et généreuse admiration maisaussi avec un petit espoir que les auditeursn’accepteraient pas leur dire sans restriction.Quand ils eurent fini de traire, ils revinrent lesuns après les autres à la ferme où Mme Crick, lafemme du laitier, s’occupait des jarres etrécipients. Elle était trop comme il faut pour s’enaller traire les vaches et portait, quand il faisaitchaud, une robe d’épaisse étoffe parce que lesservantes portaient de l’indienne.Tess apprit que deux ou trois filles seulementcouchaient avec elle à la laiterie, la plupart desaides s’en retournant chez elles. Au souper ellen’aperçut pas ce garçon laitier, si supérieur auxautres, qui avait commenté l’histoire de M. Crick,et ne s’informa point de lui, car elle passa le restede la soirée à s’arranger une place dans lachambre à coucher. C’était une grande pièce audessusde la laiterie, longue à peu près de trentepieds ; les petits lits des trois autres filles quihabitaient la ferme s’y trouvaient réunis. Ellesétaient de fraîches jeunes femmes et, une seuleexceptée, un peu plus âgées que Tess.Quand arriva l’heure du coucher, elle était silasse qu’elle s’endormit immédiatement. Maisl’une des jeunes filles qui occupait le lit contiguétait plus éveillée et persistait à lui raconter toutessortes de détails sur la maison où elle venaitd’entrer. Les chuchotements de sa compagne semêlaient aux ombres de la nuit et, pour l’espritassoupi de Tess, ils semblaient engendrés par lesténèbres où ils flottaient.– M. Angel Clare, celui qui apprend à traire etqui joue de la harpe, il ne nous parle jamaisbeaucoup. C’est le fils d’un pasteur et il est bientrop occupé de ses pensées pour faire attentionaux filles. Il est l’élève du laitier ; il apprendtoutes les branches du métier de fermier. Il aappris l’élevage des moutons dans un autreendroit et maintenant il étudie à fond tout ce quiest de la laiterie... Oui, c’est un vrai monsieur.Son père est le révérend M. Clare, d’Emminster...pas mal loin d’ici.– Oh ! j’ai entendu parler de lui ! dit sacompagne maintenant réveillée. C’est un prêtretrès fervent, n’est-ce pas ?– Oui, c’est cela, le plus fervent de tout leWessex, à ce qu’on dit, le dernier de la BasseÉglise... car tous par ici sont de ce qu’ilsappellent la Haute Église. Tous ses fils, sauf notreM. Clare, sont aussi pasteurs.Tess n’eut pas à cette heure la curiosité dedemander pourquoi ce M. Clare ne s’était pas faitpasteur comme ses frères, et, peu à peu, elle serendormit tandis que les paroles de soninterlocutrice lui arrivaient avec l’odeur desfromages dans la soupente voisine, et, en bas, lebruit mesuré des gouttes de petit-lait tombant despressoirs.Angel Clare s’élevait du passé, non tout entiercomme une figure distincte, mais comme unevoix expressive et nuancée, un long regard fixe etdistrait, une bouche mobile, un peu trop petite etd’un dessin trop délicat pour un homme, bien quela lèvre inférieure se fermât parfois avec uneénergie inattendue et de manière à écarter touteidée d’indécision. Néanmoins, quelque chose denébuleux, de préoccupé, de vague dans ladémarche et dans le regard, le désignait commeun homme sans but et sans intérêt bien définispour son avenir matériel. Et cependant, quand ilétait enfant, on disait de lui qu’il pourrait toutfaire s’il voulait s’en donner la peine.C’était le fils cadet d’un pauvre pasteur del’autre bout du comté, et il était venu passer sixmois comme élève à la vacherie de Talbothays,après une tournée dans quelques autres fermesavec le dessein d’acquérir une connaissancepratique des différentes méthodes de culture etd’exploitation, soit pour aller aux colonies, soitpour tenir une ferme au pays, suivant lescirconstances.Ni lui ni les autres n’avaient prévu qu’ilentrerait dans les rangs des agriculteurs et deséleveurs.M. Clare père, dont la première femme étaitmorte en lui laissant une fille, s’était remariéassez tard. Cette seconde femme lui avait donnétrois fils, un peu inattendus, de sorte qu’unegénération semblait presque manquer entre AngelClare le plus jeune et le ministre son père. De cestrois fils, Angel, l’enfant de sa vieillesse, était leseul qui n’eût pas de grades universitaires, bienque seul il promît tout jeune de faire honneur àune instruction classique. Mais deux ou trois ansavant le début de cette histoire, à une époque oùAngel avait quitté le collège et continuait sesétudes chez lui, un paquet, venant du libraire del’endroit, fut apporté au révérend M. James Clare.Le pasteur, l’ayant ouvert, y trouva un livre, lefeuilleta, en lut quelques pages, bondit de sonsiège et courut au magasin, le volume sous lebras.– Pourquoi avez-vous envoyé ceci chez moi ?demanda-t-il d’un ton sévère, en le montrant.– Il a été commandé, monsieur.– Il n’a été commandé ni par moi ni par aucundes membres de ma famille, Dieu merci !Le marchand consulta son livre decommandes :– Oh ! on s’est trompé de nom, monsieur, ditil: il était commandé par M. Angel Clare etaurait dû lui être remis.M. Clare eut un sursaut douloureux comme sion l’avait frappé. Il rentra chez lui, pâle et abattu,et appela Angel dans son cabinet.– Regardez ce livre, mon enfant, dit-il. Leconnaissez-vous ?– Je l’ai commandé, dit simplement Angel.– Pour quoi faire ?– Pour le lire.– Comment pouvez-vous songer à lire unouvrage pareil ?– Comment ? mais c’est un système dephilosophie. Jamais ouvrage plus moral et plusreligieux n’a été publié !– Moral peut-être, mais religieux ! Et pourvous, qui comptez devenir ministre del’Évangile !– Puisque vous y faites allusion, mon père, ditle fils, le visage soucieux, je voudrais vous dire,une fois pour toutes, que je préférerais ne pasentrer dans les ordres. Je craindrais de ne pouvoirle faire en toute conscience. J’aime l’Églisecomme une mère, j’aurai toujours pour elle laplus ardente affection ; il n’y a pas d’institutionhumaine dont l’histoire me cause une admirationplus profonde, mais je ne puis honnêtement êtreson ministre tant qu’elle refuse de s’affranchird’une insoutenable théolâtrie de rédemption.Le prêtre simple et droit, à l’esprit duqueln’était jamais venu que sa chair et son sang enarriveraient là, fut stupéfié, frappé d’horreur,paralysé. Et si Angel n’entrait pas dans l’Église,pourquoi l’envoyer à Cambridge ? L’Université,pour cet homme aux idées arrêtées, du momentqu’elle ne servait pas d’échelon à l’ordination,était une préface sans volume.– À quoi bon avoir économisé, votre mère etmoi, nous être tant privés pour vous donner uneéducation universitaire, si elle ne sert pas àl’honneur et à la gloire de Dieu ?– Mais pour qu’elle serve à l’honneur et à lagloire des hommes, mon père, répondit Clare.S’il avait insisté, il aurait pu sans douteobtenir d’étudier à Cambridge comme ses frères.Mais il avait trop de délicatesse. Ce lui auraitsemblé une déloyauté envers ses parents aprèstous leurs sacrifices.– Je renoncerai à Cambridge, dit-il. Je sensque je n’ai pas le droit d’y aller, étant donné lescirconstances.Les résultats de cette discussion décisive netardèrent pas à se montrer. Angel passa desannées en études, en entreprises et en méditationsdécousues ; il se mit à témoigner une extrêmeindifférence pour les formes et les pratiquessociales ; il méprisa toujours davantage lesdistinctions extérieures telles que le rang et lafortune. Les « bonnes vieilles familles » ellesmêmesn’avaient pour lui aucun arôme à moinsque leurs représentants n’eussent de bonnes etnouvelles résolutions. Comme contrepoids à cesaustères pensées, quand il s’en alla à Londresavec l’intention d’y exercer une profession, unefemme beaucoup plus âgée lui tourna la tête etfaillit le prendre dans ses filets ; maisheureusement il échappa et cette expérience nelui fit pas grand mal.Habitué de bonne heure aux solitudes deschamps, il y avait pris pour la vie moderne desvilles une aversion insurmontable et presqueexagérée, qui le privait des succès auxquels ilaurait pu aspirer s’il avait choisi une carrièremondaine à la place de la carrière spirituelle dontil ne voulait point. Mais il fallait faire quelquechose ; des années précieuses avaient étéperdues ; un de ses amis commençant à fairefortune comme colon, il se dit que l’exemple étaitbon à suivre. La culture, soit aux colonies, soit enAmérique, soit au pays, en tout cas, après unsérieux apprentissage, c’était une profession quilui donnerait probablement l’indépendance sansqu’il eût à sacrifier ce qu’il estimait plus précieuxque l’aisance : la liberté intellectuelle.Voilà pourquoi nous trouvons Angel Clare àl’âge de vingt-six ans, à Talbothays, en traind’étudier les bestiaux, et pensionnaire du laitier,puisqu’il n’avait pu trouver de logementconfortable dans les maisons du voisinage.Il avait pour chambre une mansarde immensequi occupait toute la longueur de la ferme ; onn’y pouvait monter que de la fromagerie et parune échelle, et elle était fermée depuis longtempsquand il y vint et la choisit pour retraite. Il avaitbeaucoup d’espace et les gens de la fermel’entendaient marcher de long en large le soirquand tout le monde était couché. Un rideau,derrière lequel était son lit, séparait un des boutsde la chambre de l’autre partie, meublée commeun salon rustique.D’abord, il y passa tout son temps, enfermé,lisant beaucoup et grattant une vieille harpe qu’ilavait achetée à une vente ; il disait dans seshumeurs tristes qu’il aurait peut-être quelque jourà s’en servir pour gagner sa vie dans les rues.Mais bientôt il préféra lire la nature humaine etprit ses repas dans la grande cuisine commune,avec le fermier et sa femme, les servantes et leshommes, qui faisaient tous ensemble une réunionfort animée, la plupart des aides mangeant à laferme. Plus son séjour se prolongeait et moins ilavait d’objection à se trouver en leur compagnie.À sa grande surprise, il prit même un réel plaisiren leur société. Les paysans de convention, quepersonnifiait dans son esprit ce pitoyablemannequin nommé Hodge, furent oubliés aubout de quelques jours. De près, il n’y avait pasde Hodge. Dans les premiers temps, il est vrai,quand l’intelligence de Clare était encore sousl’impression toute fraîche d’un monde biendifférent, les nouveaux amis avec qui il était encontact familier lui parurent assez étranges ; il eûtcru déroger en se mettant sur un pied d’égalitéavec la maisonnée du laitier. Les idées, lesmanières, l’entourage paraissaient arriérés et sansintérêt. Mais à mesure qu’il y vivait, il prenaitconscience d’un aspect nouveau. Rien n’avaitchangé objectivement, pourtant la variété avaitremplacé la monotonie. Son hôte et la famille deson hôte, les domestiques, les servantes, tandisqu’il apprenait à les connaître, se différenciaientcomme par une opération chimique. Ilcomprenait enfin la pensée de Pascal : « Àmesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y aplus d’hommes originaux. Les gens du communne trouvent pas de différence entre les hommes. »Le type invariable de Hodge cessait d’exister :il se désagrégeait en une foule d’être humains trèsdistincts, aux esprits multiples, différant àl’infini ; quelques-uns heureux, un grand nombrepaisibles, un petit nombre abattus : par-ci, par-là,une intelligence brillante presque géniale ;certains stupides, d’autres légers, d’autresaustères ; il y avait des Milton frappés demutisme, et des Cromwell en puissance. Ceshommes se jugeaient entre eux, tout comme Clarejugeait ses amis ; ils s’applaudissaient ou secondamnaient mutuellement, se divertissaient ous’affligeaient au spectacle de leurs faiblesses oude leurs vices, et tous marchaient, chacun à samanière, sur la route qui mène à la poussière et àla mort.Il se mit à aimer d’une façon inattendue la vieau grand air pour elle-même, en dehors del’utilité pratique qu’elle avait pour sa futurecarrière. Il devint exempt de la mélancoliechronique qui s’empare des races civilisées avecle déclin de la foi en une puissance bienfaisante.Pour la première fois depuis des années, ilpouvait lire au gré de ses rêveries, sans lapréoccupation d’une carrière à préparer, puisqueles quelques manuels nécessaires à connaître luiprenaient fort peu de son temps. Il se détacha desanciens souvenirs et découvrit quelque chose denouveau dans la vie et dans l’humanité. Il fit deprès connaissance avec les phénomènes dont ilavait jusque-là une idée fort imprécise : lessaisons et leurs modes, le matin et le soir, la nuitet le plein midi, les vents et leurs humeursdiverses, les arbres, les eaux et les vapeurs, lesombres et les silences et les voix des chosesinanimées.Les premières heures du matin étaient encoreassez fraîches pour qu’il fût agréable d’avoir dufeu dans la grande salle où l’on déjeunait ; et,selon les ordres de Mme Crick qui le trouvait tropdistingué pour manger à leur table, Clare avaitl’habitude de prendre son repas au coin de l’âtrebéant, ayant sous la main sa tasse et son assiettesur une tablette à charnières. La lumière de lalongue et large fenêtre à croisillons en face de luipénétrait dans son recoin et, jointe à la lumièreplus faible d’un bleu froid qui brillait dans lacheminée, lui permettait facilement de lire, quandil y était disposé.Entre Clare et la fenêtre se trouvait la table oùétaient assis ses compagnons, dont les profils auxmâchoires remuantes se découpaient sur lescarreaux, tandis que derrière, par la porte de lalaiterie, on voyait les rangées de récipientsrectangulaires, pleins jusqu’au bord du lait dumatin. Tout à l’autre bout, on apercevait lagrande baratte qui tournait et dont on entendait leclapotis ; et, par la fenêtre, on pouvait distinguerla force qui la mettait en mouvement, sous laforme d’un cheval morne tournant sur lui-mêmeet conduit par un petit garçon.Pendant plusieurs jours, Clare, l’esprit absent,occupé à lire un livre, une revue ou un morceaude musique arrivé par la poste, se rendit à peinecompte de la présence de Tess à table. Elle parlaitsi peu et les autres filles parlaient tant qu’il neremarqua pas une nouvelle note dans ce babil, etd’ailleurs il avait l’habitude de négliger lesdétails d’une scène extérieure pour l’impressiongénérale. Cependant, un jour qu’il venait de lireune de ses partitions et que, par la force del’imagination, il en entendait les chants en luimême,il se laissa aller à l’indolence et lesfeuilles de musique roulèrent dans l’âtre. Ilregardait le feu de bûches, au haut duquelpirouettait et dansait, prête à mourir, l’uniqueflamme qui servait à la cuisson du déjeuner ; ellesemblait exécuter une gigue sur sa mélodieintérieure ; il regardait les crochets de lacheminée pendillant de la traverse empanachéede suie qui tremblotait sur le même air, et labouillotte à moitié vide qui geignait unaccompagnement. La conversation des gensattablés se mêlait à son orchestre imaginaire et,tout à coup, il se dit : « Comme l’une de ces fillesa la voix cristalline ! Ce doit être la nouvelle. »Il se retourna pour voir où elle était assiseavec les autres ; elle ne regardait pas de son côté ;d’ailleurs le long silence de Clare l’avait presquefait oublier dans la salle.– Je ne sais pas ce qu’il en est des revenants,disait-elle... Mais je sais que nous pouvons fairesortir notre âme de notre corps quand noussommes en vie.Le laitier se tourna vers elle, la bouche pleine,le regard sérieux et interrogateur, son grandcouteau et sa fourchette plantés tout droit sur latable, comme une potence en préparation.– Quoi ? pour de vrai ? Comment ça, fillette ?dit-il.– C’est très facile de la sentir qui s’en va,continua Tess. Il n’y a qu’à se coucher dansl’herbe la nuit et regarder une grosse étoilebrillante ; et, en fixant votre attention sur elle,vous vous trouvez bientôt à des centaines delieues de votre corps, dont vous ne semblez plusavoir besoin du tout.Le laitier détourna de Tess son regard obstinéet le fixa sur sa femme.– Tout de même c’est drôle, hein, Christine ?Dire ce que j’ai arpenté de kilomètres par desnuits étoilées depuis trente ans, pour faire macour, ou pour aller à mes affaires, ou pourchercher le docteur ou la garde, et dire que j’aijamais eu la moindre petite idée de tout ça, et quej’ai jamais senti mon âme monter seulement unpouce plus haut que mon col de chemise!
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