Voyant que l’attention générale, y compriscelle de l’élève laitier, était attirée sur elle, Tessrougit, dit évasivement que c’était une idée et seremit à déjeuner.Clare continua de l’observer. Elle eut bientôtfini son repas, et, ayant conscience du regard deClare, elle se mit à tracer de son index sur lanappe des dessins imaginaires, avec l’aircontraint d’un animal domestique qui se sentsurveillé.« Quelle fraîche et virginale enfant de lanature, que cette fille de ferme ! » se dit-il.Et puis il lui sembla découvrir en elle quelquechose de familier, quelque chose qui le reportait àun joyeux et imprévoyant passé, alors que lapensée de l’avenir n’avait pas assombri le ciel. Ilen conclut qu’il l’avait déjà vue. Où ? il nepouvait le dire. Certainement, ç’avait été unerencontre accidentelle dans une de ses courses àtravers la campagne et il n’en ressentit pas grandecuriosité. Mais la circonstance suffit à lui fairechoisir Tess de préférence aux autres joliesservantes, quand il voulut étudier le s**e fémininqui l’entourait.En général, on trayait les vaches comme ellesse présentaient, sans que le choix ou le caprices’en mêlât. Mais quelques vaches montrent unepréférence pour certaines mains et poussentparfois cette prédilection au point de ne vouloirrester tranquilles que pour leur favori et derenverser sans cérémonie, d’une ruade, le seaud’un étranger.Le laitier Crick avait pour règle de combattreces exigences et ces aversions en les changeantconstamment de main, car autrement il aurait étéfort embarrassé toutes les fois que l’un des aidespartait. La tendance naturelle des filles de laiterieétait de ne pas suivre la règle du patron, le choixquotidien des huit ou dix mêmes vachessimplifiant beaucoup leur besogne.Tess, comme ses compagnes, découvrit bientôtcelles qui préféraient être maniées par elle et, sesdoigts étant devenus délicats par suite de salongue réclusion des deux ou trois dernièresannées, elle aurait été satisfaite de se trouverd’accord avec les bêtes. Sur les cent cinq vachesdu troupeau, huit : Pouding, Caprice, Hautaine,Brume, Vieille Mignonne, Jeune Mignonne,Proprette et Bruyante, lui donnaient leur lait avectant d’empressement qu’elle avait à peine besoinde les toucher bien que leur pis fût plus dur quedu bois. Mais, connaissant les désirs du fermier,elle s’efforça consciencieusement de prendre lesanimaux comme ils se trouvaient, sauf les tropdifficiles dont elle ne pouvait encore venir à bout.Bientôt, elle découvrit que la place donnée auxvaches, en apparence par le hasard, correspondaitcurieusement à ses désirs et elle finit parcomprendre que leur disposition ne pouvait êtrefortuite.L’élève du fermier aidait à les rassemblerdepuis quelques jours et, à la cinquième ousixième fois, tandis qu’elle s’appuyait contre lavache, elle tourna vers lui un regard malicieux etinterrogateur.– Monsieur Clare, vous avez rangé lesvaches ! dit-elle rougissante.Et en même temps qu’elle l’accusait, malgréelle, un soupçon de sourire retroussait doucementsa lèvre supérieure et découvrait le bout desdents, la lèvre inférieure demeurant immobile etsévère.– Mais qu’importe ! dit-il. Vous restereztoujours ici pour les traire.– Le croyez-vous ? Je l’espère tant, mais je nele sais pas.Ensuite elle s’en voulut beaucoup à la penséeque peut-être, ignorant ses graves raisons pouraimer cette retraite, il s’était mépris sur sonintention. Elle avait parlé avec chaleur comme sila présence du jeune homme était pour quelquechose dans ses désirs.À la tombée du jour, après avoir fini sabesogne, elle alla se promener seule dans lejardin, pour se livrer encore aux regrets d’avoirmontré qu’elle avait découvert son attention.C’était un de ces soirs d’été du mois de juin oùl’atmosphère est si légère et en si délicat équilibreque les objets inanimés semblent doués deplusieurs sens. Rien ne distinguait le proche dulointain ; en prêtant l’oreille, on se sentait voisinde toutes choses enfermées dans les limites del’horizon. Le silence absolu frappait comme unêtre réel plutôt que comme la négation du bruit. Ilfut rompu soudain par la vibration de cordessonores.Tess avait déjà perçu des sons dans lamansarde au-dessus de sa tête. Faibles, amortis,retenus dans leur prison, ils ne s’étaient jamaisadressés à son coeur comme en ce moment,s’égarant dans l’air tranquille, francs et purscomme la nudité. En réalité l’instrument etl’exécution étaient médiocres ; mais tout estrelatif, et Tess, pareille à un oiseau fasciné, nepouvait se décider à partir. Elle se rapprochamême du musicien, en restant derrière la haiepour qu’il ne pût deviner sa présence.La lisière du jardin où elle se trouvait, incultedepuis quelques années, était maintenant humideet luxuriante d’herbage juteux d’où s’élevaient aumoindre contact des nuages de pollen ; demauvaises herbes vigoureuses et fleuriesexhalaient des odeurs désagréables, et leursteintes rouges, jaunes et pourpres formaient unepolychromie aussi éblouissante que celle desfleurs cultivées. Tess se glissait en tapinoiscomme un chat à travers ce fouillis, ramassant surses jupes les crachats de coucou, écrasant sousses pieds les escargots, se salissant les mains delait de chardon et de bave de limace, et frottantses bras nus contre les taches gluantes sur lestroncs des pommiers qui, blanches comme neige,laissaient pourtant des traces sanglantes sur sapeau. Elle s’avança ainsi tout près de Clare sansqu’il la vît.Elle n’avait plus conscience du temps ni del’espace. L’exaltation qu’elle faisait naître, enfixant une étoile, la saisissait maintenant à l’insude sa volonté ; elle ondulait sur les notes grêlesde la mauvaise harpe, et les harmonies passaienten elle comme des brises, lui faisant venir leslarmes aux yeux. Elle croyait voir les notes flotteravec le pollen, et l’humidité lui semblait lespleurs du jardin, ému par ces accents. Bien que lanuit fût proche, les fleurs des plantes aux âcresparfums brillaient d’un tel éclat qu’ellesparaissaient, dans leur ardeur attentive, ne vouloirpas se fermer, et les flots de couleur se mêlaientaux flots de son.La seule lumière qui existât encore venaitd’une grande trouée dans le banc de nuages aucouchant ; c’était comme un morceau de jourlaissé là par hasard, car le crépuscule avaitenveloppé tout le reste.Clare termina sa mélodie plaintive, oeuvre trèssimple, ne demandant pas grand talent, et Tessattendit, dans l’espérance qu’il enrecommencerait peut-être une autre. Mais, las dejouer, il avait tourné la haie sans se presser etarrivait en flânant derrière elle. Tess, les joues enfeu, s’éloigna furtivement sans faire à peine plusde bruit que si elle restait immobile.Angel vit pourtant sa claire robe d’été et luiparla. Bien qu’il fût à une certaine distance etqu’il eût baissé la voix, ses paroles arrivaientjusqu’à elle.– Tess, pourquoi vous sauvez-vous ainsi ?disait-il. Avez-vous peur ?– Oh ! non, monsieur..., pas des choses dudehors, surtout à présent que les fleurs depommier tombent et que tout est si vert !– Mais vous avez des craintes au-dedans,hein ?– Mon Dieu... oui, monsieur.– Craintes de quoi ?– Je ne saurais dire.– Que le lait aigrisse ?– Non.– Craintes de la vie en général ?– Oui, monsieur.– Ah ! moi aussi, j’en ai... très souvent. Quelcasse-tête que la vie, n’est-ce pas ?– Oui, maintenant que vous le dites de cettefaçon, monsieur.– Tout de même, je ne me serais pas attendu àce qu’une jeune fille telle que vous le sente déjà.Comment cela se fait-il ?Elle resta silencieuse et hésitante.– Allons, Tess, dites-moi en confidence...Elle crut qu’il voulait parler de la physionomiesous laquelle les choses se présentaient à elle etrépliqua timidement :– Les arbres ont des yeux curieux, n’est-cepas ? du moins, ils en ont l’air. Et la rivière dit :« Pourquoi m’ennuyez-vous à me regarder ? »...Et il vous semble voir des files de lendemains lesuns après les autres, le premier gros et clair, lesautres de plus en plus petits à mesure qu’ilss’éloignent, mais ils paraissent tous très cruels ettrès farouches comme s’ils disaient : « Jeviens !... prends garde à moi !... prends garde àmoi ! »... Mais vous, monsieur, vous faites naîtredes rêves avec votre musique et chassez toutesces terribles imaginations !Il fut surpris de découvrir de si tristes penséeschez cette jeune femme, cette simple fille delaiterie, ayant en elle, pourtant, ce quelque chosede rare qui la faisait envier de ses compagnes.Elle exprimait à sa façon naïve, aidée un peu parson éducation primaire, des sentiments que l’onpourrait presque appeler ceux de l’époque : lemal moderne. Il en fut moins étonné enréfléchissant que nous appelons : idées avancées,ce qui n’est en réalité le plus souvent que ladéfinition nouvelle, donnée par la mode à l’aidedes mots en logie et en isme, de sensationsvaguement saisies depuis des siècles. Pourtant,c’était étrange qu’elles lui fussent venues sijeune, plus qu’étrange, c’était frappant, touchant,pathétique. Comme il n’en devinait pas la cause,rien ne pouvait lui rappeler que l’expérienceconsiste en intensité, non en durée. La flétrissurecorporelle et passagère de Tess avait été lamoisson de son esprit.De son côté, Tess ne pouvait comprendrequ’un homme de famille ecclésiastique, de bonneéducation, à l’abri du besoin, trouvât que la vieest une infortune. Elle, la malheureuse, avait detrop bonnes raisons. Mais comment cet hommeadmirable et poétique avait-il pu jamaisdescendre dans la Vallée de l’Humiliation etsentir avec Job ce qu’elle avait senti deux ou troisans auparavant : « Mon âme préfère lastrangulation et la mort à ma vie. Je l’ai endégoût. Je ne voudrais pas vivre toujours ! »Sans doute, en ce moment, il s’était déclassé.Mais elle le savait, c’était comme Pierre le Granddans le chantier de navires, pour étudier ce qu’ilvoulait apprendre. Il ne trayait pas les vaches,parce qu’il était obligé de traire les vaches, maisparce qu’il désirait plus tard être fermier,propriétaire, agriculteur et éleveur de bestiauxriche et prospère. Il deviendrait une sorted’Abraham australien ou américain, commandanten monarque ses troupeaux de moutons et sestroupeaux de vaches tachetées et bigarrées, sesdomestiques et ses servantes. Parfois, néanmoins,elle trouvait inconcevable qu’un jeune hommevraiment studieux, réfléchi et musicien eût choiside propos délibéré la profession de fermier et noncelle de pasteur comme son père et ses frères.Ainsi, aucun d’eux n’ayant la clef de l’énigmede l’autre, leurs révélations mutuelles lesétonnaient et ils attendaient, dans l’espoir demieux connaître leur caractère et leur humeur,sans chercher indiscrètement à pénétrer leurhistoire.Chaque jour, chaque heure leur apportait àtous deux un nouvel aperçu de leur nature. Tesss’efforçait de refouler sa jeunesse, mais elleconnaissait peu sa puissance de vitalité.D’abord elle considéra Clare comme uneintelligence, non comme un homme. Elle lecomparait à elle et, chaque fois qu’elle découvraitl’abondance des lumières qu’il possédait et ladistance qui séparait ses modestes facultés de lahauteur incommensurable de celles de Clare, elleen était toute déprimée et n’avait plus le coeur àfaire aucun effort.Il remarqua son abattement, un jour qu’il avaitpar hasard fait allusion, en lui causant, à la viepastorale de la Grèce antique. Elle cueillait sur letalus des boutons d’arum pendant qu’il parlait.– Pourquoi prenez-vous soudain cet airaffligé ? demanda-t-il.– Oh ! c’est seulement... en pensant à moi, ditelleavec un frêle et triste rire, et elle se mit àpeler nerveusement les boutons..., rien que l’idéede ce qui aurait pu être pour moi ! Ma vie a l’aird’avoir été gâchée, faute de chances ! Quand jevois ce que vous savez... ce que vous avez lu, etvu, et pensé, je sens ma nullité. Je suis comme lapauvre Reine de Saba de la Bible. Je n’ai plus decourage.– Mon Dieu, n’allez pas vous tourmenter pourcela ! Mais, dit-il avec enthousiasme, je seraistrop heureux, ma chère Tess, de vous aider àétudier ce que vous voudrez !– Tiens, c’en est un autre, dit-elle enl’interrompant et lui tendant le bouton qu’ellevenait de dépouiller.– Quoi ?– Je voulais dire que tous les boutons ne seressemblent pas quand on les pèle.– Peu importe ! Aimeriez-vous étudierquelque chose en particulier... l’histoire... parexemple ?– Quelquefois j’ai idée que ce n’est pas lapeine d’en savoir plus que je n’en sais déjà.– Pourquoi donc ?– Parce que, à quoi sert-il d’apprendre que jefais partie d’une longue file de gens... dedécouvrir qu’il y a dans quelque vieux livrequelqu’un, juste pareil à moi, et de savoir que jejouerai seulement son rôle ; cela sert à me rendretriste, voilà tout. Le mieux est de ne pas sesouvenir que votre nature et vos actes passés ontété juste pareils à ceux de milliers de gens et quevotre vie et vos actes à venir seront juste pareils àceux de milliers d’autres.– Comment, vous n’avez vraiment envie de nerien apprendre ?– Je ne demanderais pas mieux qued’apprendre pourquoi... pourquoi le soleil brillede même sur les bons et sur les méchants,répondit-elle avec un léger tremblement dans lavoix... Mais c’est ce que les livres ne me disentpas.– Tess, fi donc ! quelle amertume !Il ne parlait ainsi, cela va sans dire, que par unsentiment de devoir tout conventionnel, car luimêmes’était adressé ces sortes de questionsjadis. Et, à la vue de cette bouche et de ces lèvresnaïves, il pensait que cette enfant de la terredevait répéter machinalement les réflexionsd’autrui. Elle continuait à peler les boutonsd’arum, et Clare, après avoir un momentcontemplé la courbe onduleuse des cilss’affaissant sur la joue délicate tandis qu’ellebaissait les yeux, s’en alla tout hésitant. Quand ilfut parti, elle resta un instant pensive à peler ledernier bouton, puis s’éveillant de sa rêverie, ellele jeta par terre avec impatience, furieuse d’avoirété si niaise et sentant une chaleur nouvelle toutau fond de son coeur. Comme il devait la trouverstupide ! Soudain, anxieuse de gagner sa bonneopinion, elle songea à ce qu’elle avait tâchéd’oublier dernièrement (tant les conséquences enavaient été désagréables), l’identité de sa familleavec celle des chevaliers D’Urberville. Toutstérile que fût le titre, toute désastreuse qu’en eûtété pour elle la découverte, peut-être M. Clare, unmonsieur de bonne famille et qui étudiaitl’histoire, la respecterait-il assez pour oublier sonenfantillage à propos des boutons d’arum, s’ilapprenait que les gens d’albâtre et de marbre dansl’église de Kingsbere représentaient vraiment sesancêtres directs, qu’elle n’était pas uneD’Urberville de contrebande, faite d’argent etd’ambition comme ceux de Trantridge, mais unevraie D’Urberville jusqu’à la moelle.Avant de se risquer à faire cette révélation,Tess, incertaine, sonda le fermier pour savoirl’effet qui pourrait en résulter, en lui demandantsi M. Clare avait un grand respect pour lesvieilles familles du comté qui avaient perdutoutes leurs terres et tout leur argent.– M. Clare ? déclara énergiquement le fermier,il est bien le plus fieffé révolté qu’on ait jamaisvu ! Pas un brin comme le reste des siens. Il ditque les vieilles familles ont jeté tout leur feuautrefois et, maintenant, ça va de soi, il ne leurreste plus rien. Voilà les Billets, et les Drenkhard,et les Grey, et les Saint-Quintin, et les Hardy, etles Gould, qui avaient des lieues et des lieues deterrain dans cette vallée... Vous pourriez bien lesacheter toutes maintenant pour une chanson...Tenez, notre petite Retty Priddle d’ici, voussavez, elle est Paridelle, la vieille famille quipossédait des masses de terres par là-bas, du côtéde King’s Hintock, qui est maintenant au comtede Wessex, avant même qu’on ait entendu parlerde lui et des siens... Eh bien, M. Clare l’ayant su,pendant des jours il a parlé sur un ton méprisant àla pauvrette : « Ah ! qu’il lui disait, vous ne ferezjamais une bonne fille de laiterie ; vous avez usétoute votre adresse, voilà des années, enPalestine, et faut que vous restiez en jachèrependant des mille ans avant de pouvoir rien fairede nouveau ! » L’autre jour, un gamin est venudemander de l’ouvrage ; il disait qu’il s’appelaitMatt ; quand nous lui avons demandé son nom defamille, il a dit qu’il ne savait seulement pas s’ilavait un nom de famille, et quand nous lui avonsdemandé pourquoi, il a dit que ses gens n’étaientpeut-être pas établis depuis assez longtemps.« Ah ! vous êtes juste le garçon que je cherche !qu’a dit M. Clare en sautant de sa chaise et en luidonnant une poignée de main. J’espère beaucoupde vous ! » Et il lui a fait cadeau d’une demicouronne...Oh ! non, qu’il ne peut pas digérer lesvieilles familles !Après avoir entendu cette caricature desopinions de Clare, la pauvre Tess fut heureuse den’avoir pas dit un mot dans un moment defaiblesse, bien que sa famille fût siextraordinairement vieille qu’elle était presquerevenue à son point de départ et qu’on pouvait laprétendre nouvelle. D’ailleurs, une autre fille delaiterie, paraît-il, la valait sous ce rapport. Ellegarda le silence sur le caveau D’Urberville et lechevalier du Conquérant dont elle portait le nom.Par ce qu’elle avait pu ainsi entrevoir ducaractère de Clare, elle soupçonnait quel’humilité de son origine supposée était peut-êtreen grande partie ce qui l’avait rendue intéressanteaux yeux du jeune homme.La saison avançait, tout approchait de lamaturité. Les fleurs, les feuilles, les rossignols,les grives, les pinsons, les créatures éphémèresd’une nouvelle année s’installaient où d’autresavaient existé l’année précédente, quand ellesmêmesn’étaient encore rien que germes etmolécules inorganiques. Les rayons du soleillevant hâtaient l’éclosion des bourgeons et leseffilaient en longues tiges, faisaient monter lasève en flots silencieux, ouvraient les pétales etaspiraient les parfums qui s’exhalaient desplantes en jets invisibles.Les serviteurs du laitier Crick menaient unevie confortable, paisible, même joyeuse. Leurposition était peut-être la plus heureuse de toutesdans l’échelle sociale, au-delà de cette limite oùfinit le besoin et en deçà de cette autre où lesconvenances commencent à gêner la nature et oùles soucis d’une élégance râpée réduisentl’aisance à la misère.Ainsi passait la période feuillue oùl’arborescence semble absorber la vie de la terre.Tess et Clare s’étudiaient inconsciemment,toujours sur le bord de la passion, en apparencel’évitant. Mais ils étaient irrésistiblementemportés l’un vers l’autre par une loi aussi fataleque celle qui rapproche deux cours d’eau dans lamême vallée.De longtemps, Tess n’avait été aussiheureuse ; peut-être ne devait-elle jamais l’être àce point ! D’abord, elle était faite au physique etau moral pour ce qui l’entourait. Le jeune arbre,qui avait pris racine dans la couche empoisonnéeoù on l’avait semé, avait été transplanté dans uneterre plus profonde. Puis, elle et Clare se tenaientencore sur ce terrain disputé entre la sympathie etl’amour où l’on reste sans rien approfondir, sansréfléchir, et sans se poser les questionsembarrassantes : Où va me porter ce nouveaucourant ? De quelle importance est-il pour monavenir, et par rapport à mon passé ?Pour Angel Clare, Tess n’était toujours qu’unerencontre fortuite, une chaude apparition roséequi commençait à prendre quelque persistancedans son esprit. S’il permettait à sa pensée des’arrêter sur elle, c’était en attribuant sapréoccupation à l’intérêt du philosophe pour unspécimen du s**e féminin, plein de nouveauté etde fraîcheur.Ils étaient constamment ensemble : ils nepouvaient faire autrement. Ils se rencontraienttous les jours, à ce moment étrange et solennel ducrépuscule du matin, l’aube violette ou rose, carici, il fallait se lever tôt, très tôt ! Les vachesétaient traites de bonne heure, et auparavant sefaisait l’écrémage du lait qui commençait verstrois heures. D’ordinaire, quelqu’un de la fermeétait chargé d’éveiller les autres, après avoir étélui-même averti par un réveille-matin. Et commeTess était la dernière venue et qu’elle avait lesommeil léger, cette tâche lui était trèsfréquemment imposée.Trois heures n’avaient pas plus tôt tinté etbourdonné qu’elle quittait sa chambre et courait àla porte du laitier ; puis elle grimpait à l’échelle etappelait Angel d’un chuchotement sonore ; puiselle réveillait ses camarades de chambre. Elles’habillait ensuite ; Clare était déjà en bas etdehors, dans l’air humide. Les autres servantes etle fermier se tournaient d’habitude encore unefois sur l’oreiller et n’apparaissaient qu’un quartd’heure plus tard.Les demi-teintes grisâtres du point du jour nesont pas celles de la chute du jour, bien que leurdegré de nuance puisse être le même. Aucrépuscule du matin, la lumière est active, lesténèbres passives ; au crépuscule du soir, ce sontles ténèbres qui deviennent actives etenvahissantes, et la lumière est assoupie.Comme ils étaient si souvent (était-ce toujourspar hasard ?) les deux premiers levés dans laferme, ils s’imaginaient être les premiers deboutdans le monde entier. Au début de son séjour,Tess ne faisait pas l’écrémage, mais sortaitaussitôt habillée et trouvait Angel qui,généralement, l’attendait. La lumière spectrale,aqueuse, à demi formée, qui régnait sur les vastesprairies, les pénétrait du sentiment de la solitude,comme s’ils étaient Adam et Ève. À cette phasetrouble et première du jour, Tess paraissait auxyeux de Clare posséder une plus majestueusedignité au physique et au moral, une sorte depuissance dominatrice ; peut-être parce qu’ilsavait qu’à cette heure presque surnaturelle, ilétait peu probable qu’une autre femme douée desmêmes charmes se promenât en plein air dans leslimites de son horizon, voire dans toutel’Angleterre. Les jolies femmes sont d’ordinaireendormies à l’aube des jours d’été. Mais Tessétait tout près, à sa portée.La pénombre confuse, étrange, lumineuse,dans laquelle ils s’avançaient ensemble versl’endroit où reposaient les vaches, le faisaitsouvent penser à l’heure de la Résurrection. Il nes’imaginait guère que la Magdeleine pût être àses côtés. Tandis que tout le paysage était plongédans une tonalité neutre, le visage de sacompagne, qu’il ne quittait pas du regard,s’élevait au-dessus de la couche de brumes etsemblait revêtu de phosphorescence. Elle avaitl’air d’une apparition, d’une âme libérée. Enréalité, le visage de Tess recevait la froide lueurdu jour venant du nord-est, et le visage de Clareavait à son insu le même aspect pour elle. C’étaitle moment où elle lui faisait l’impression la plusprofonde. Elle n’était pas la fille de laiterie, maisl’essence idéale de la femme, son s**e tout entierrésumé en un type. Un peu par taquinerie, ill’appelait Artémis, Déméter et autres nomsfantaisistes, qu’elle n’aimait pas parce qu’elle neles comprenait pas. « Appelez-moi Tess », disaitelle,avec un regard de côté, et il le faisait. Puis lalumière grandissait et ses traits n’étaient plus queceux d’une femme. Au lieu d’une divinité quipouvait octroyer le bonheur, restait un être quil’implorait.À ces heures non humaines, ils pouvaientarriver tout près des oiseaux aquatiques. Leshérons sortaient des branches d’une plantation àcôté du pré, avec un grand bruit effronté commecelui de portes et de volets qui s’ouvrent, ou, s’ilsétaient déjà là, maintenaient hardiment leurposition sur l’eau et, tandis que le couple passait,ils l’observaient, tournant la tête en une rotationlente, horizontale, impassible, comme celle depantins mécaniques. Les légers brouillards d’étéflottaient sur les prés en lits floconneux, unis, àpeine en apparence plus épais que descourtepointes, et par fragments épars de peud’étendue. Sur l’herbe grise et mouillée, onvoyait les empreintes des vaches qui s’y étaientcouchées pendant la nuit, îlots vert sombred’herbage de la largeur de leur corps dans la m***e rosée. De chaque îlot partait une pistesinueuse, tracée par la vache en s’éloignant àl’aventure pour paître après s’être levée, et lesjeunes gens la trouvaient au bout de ce sentier ;quand elle les reconnaissait, le souffle ronflantqu’elle lançait de ses naseaux faisait un petitbrouillard plus intense au milieu du brouillard.Alors ils ramenaient les bestiaux à l’enclos ourestaient à les traire sur place.Parfois les vapeurs d’été étaient plus généraleset les prairies s’étendaient en blanche mer, horsde laquelle les arbres dispersés apparaissaientcomme des récifs dangereux. Les oiseaux latraversaient pour pénétrer là-haut dans la lumièreradieuse et se réchauffer en planant au soleil, ouse poser sur les barres mouillées divisant le pré,qui brillaient alors comme des baguettes decristal. Le brouillard suspendait de minusculesdiamants humides aux cils de Tess et mettait sursa chevelure des gouttes pareilles aux semencesde perles.Tout s’évaporait quand le jour devenaitéclatant et vulgaire, et Tess perdait aussi sonétrange beauté éthérée ; ses dents, ses lèvres etses yeux scintillaient aux rayons du soleil, et ellen’était plus que l’éblouissante fille de ferme quiavait à lutter contre les autres femmes del’univers.À ce moment, ils entendaient la voix du laitierCrick qui morigénait les serviteurs du dehorspour être arrivés en retard, ou tançait vertement lavieille Déborah Fyander de ne s’être pas lavé lesmains.– Pour l’amour de Dieu, fourre-toi vite tesmains sous la pompe, Deb ! Ma parole, si lesgens de Londres te connaissaient, toi et tamalpropreté, ils avaleraient leur lait et leur beurreencore plus menu qu’ils font déjà, et c’est pas peudire !La besogne avançait, et, vers la fin, Tess,Clare et les autres entendaient Mme Crick, dans lacuisine, tirer du mur la lourde table du déjeuner,invariable préliminaire de chaque repas ; le mêmehorrible raclement accompagnait le voyage deretour quand la table était desservie.La laiterie fut en grand émoi aussitôt aprèsdéjeuner.La baratte s’agitait comme d’habitude mais lebeurre ne se faisait pas. Toutes les fois que celaarrivait, la ferme était paralysée. Le lait clapotaitdans le grand cylindre et le son attendu ne venaittoujours point.Le laitier Crick et sa femme, Tess, Marianne,Retty Priddle, Izz Huett, et les servantes mariéesdes chaumières d’alentour, et aussi M. Clare,Jonathan Kail, la vieille Déborah et les autres setenaient là, regardant la baratte avec désespoir.Dehors, le petit qui conduisait le chevalécarquillait des yeux ronds comme des lunes pourmontrer qu’il comprenait la situation, et le chevalmélancolique lui-même semblait jeter par lafenêtre un regard interrogateur et désespéré àchacun des tours qu’il faisait.– Voilà des années que je suis allé chez le filsdu sorcier Trendle d’Egdon, des années ! disaitamèrement le fermier... et il ne valait rien à côtéde son père. Je l’ai déjà dit, pas une fois, maiscinquante, que j’y crois pas, et j’y crois pas !Mais faudra bien que j’aille le trouver, s’il est envie. Oh ! oui, faudra que j’y aille si ça continue !M. Clare lui-même commençait à devenirtragique en voyant le désespoir du fermier.– Le sorcier Fall, de l’autre côté deCasterbridge, lui qu’on appelait le grand O, étaitun homme qui en savait long quand j’étais petit,disait Jonathan Kail,... mais il est pourri commede l’amadou, à l’heure qu’il est.– Mon grand-père allait au sorcier Mynterned’Owlscombe... et c’était un habile homme, à ceque disait grand-père, continuait M. Crick ; maisy en a plus comme ça, par le temps qui court.Mme Crick s’écartait moins de la question.– Peut-être qu’il y a quelqu’un d’amoureuxdans la maison, dit-elle. J’ai entendu dire, dansmon jeune temps, que c’était la cause. Mais oui,Crick, cette fille que nous avions, voilà desannées..., vous vous rappelez ? et comme lebeurre ne voulait pas venir !...– Oh ! oui... oui !... mais ça n’avait rien à faireavec l’amour. Je me rappelle bien. C’étaitl’avarie faite à la baratte.Il se tourna vers Clare.– Jack Dollop, monsieur, un sacré coureur quenous avons eu ici autrefois comme domestique,avait conté fleurette à une jeune femme deMellstock et l’avait trompée comme il en avaittrompé bien d’autres. Mais il avait affaire cettefois-ci à un autre genre de femme, et qui n’étaitpas la demoiselle. Voilà qu’un jeudi saint – onétait ici comme on est maintenant, sauf qu’onn’était pas en train de faire le beurre –, nousapercevons la mère de la jeune fille, arrivant avecun grand parapluie à manche de cuivre qu’elletenait à la main et qu’aurait tombé un boeuf, etelle disait : « Jack Dollop travaille-t-il ici ? J’aiun gros compte à régler avec lui, je vous enréponds ! » Un peu en arrière marchait la jeunefemme à Jack qui pleurait à fendre l’âme dansson mouchoir.« Oh ! Seigneur, en voilà-t-il pas une histoire !que dit Jack qui les regardait par la fenêtre... Elleva m’assassiner ! Où que je vas me fourrer ?...où ?... où ?... où donc ? Ne lui dites pas que jesuis ici. » Et là-dessus, le voilà qui grimpe despieds et des mains dans la baratte et s’enfermededans, juste comme la mère de la jeune femmese précipitait dans la laiterie. « Le gredin, où estil? qu’elle disait... je lui arracherai les yeux !Que je l’attrape seulement ! » Et elle cherchaitpartout en l’arrangeant de la belle façon, pendantque Jack étouffait dans la baratte et que la pauvrejeune fille (jeune femme, que je devrais dire),debout à la porte, pleurait toutes les larmes de soncorps... Je n’oublierai jamais ça... Il y avait dequoi toucher une pierre... Mais impossible de letrouver nulle part !Le fermier s’arrêta et les auditeurs firentquelques commentaires. Les histoires du laitierCrick paraissaient finies souvent quand elles nel’étaient pas et les étrangers se laissaient entraînerà des interjections finales trop prématurées, maisles vieux amis savaient à quoi s’en tenir. Lenarrateur reprit :– Eh bien donc ! j’ai jamais pu savoircomment la vieille a eu l’esprit de le deviner ;mais elle a découvert qu’il était dans la baratte.Sans dire un mot, elle empoigne la manivelle (onla faisait marcher à la main à cette époque-là) etelle tourne, et voilà mon Jack qui se met à battrededans, de tous les côtés.« Oh, bon Dieu, arrêtez la baratte ! Laissezmoipartir ! qu’il dit en sortant vite la tête... Je vasêtre mis en bouillie ! » (C’était un vrai poltron aufond du coeur, comme la plupart de ces hommeslà!) « Pas avant que vous répariez le tort fait à saconfiante innocence ! » que dit la vieille.« Arrêtez la baratte, vieille sorcière ! » qu’il semet à crier.