CHAPITRE 13

3689 Words
« Ah ! vous m’appelez vieille sorcière, quandvoilà cinq mois que vous devriez m’appelerbelle-mère ! » Et la baratte marche de plus enplus belle et les os de Jack résonnent toujours...Bref, comme personne de nous n’osait intervenir,à la fin des fins, il promit de tout arranger.« Oui, je tiendrai parole ! » qu’il dit. Et ça finitcomme ça pour l’instant.Tandis que les auditeurs souriaient en faisantleurs commentaires, ils entendirent derrière euxun mouvement rapide et, se retournant, virentTess toute pâle qui se dirigeait vers la porte.– Comme il fait chaud aujourd’hui ! dit-elled’une voix presque indistincte.Il faisait chaud et aucun d’eux ne pensa àtrouver de rapport entre son départ et lesréminiscences du fermier. Celui-ci s’avança et luiouvrit la porte en disant d’un ton de raillerieindulgente :– Comment, fillette ! (il lui donnait souventavec une inconsciente ironie ce petit nomd’amitié), la plus jolie de ma ferme ! faut pas êtrefourbue au premier souffle d’été, où vous nousmanquerez joliment à la canicule, n’est-ce pas,monsieur Clare ?– Je me sentais mal... et... je crois que je seraimieux en plein air, dit-elle machinalement, et elledisparut dehors.Heureusement pour elle, le lait dans la barattechangea son clapotis en flic flac décidé.– Ça vient ! s’écria Mme Crick, et l’attentiongénérale fut ainsi détournée de Tess.La jolie malade se remit bientôt en apparence,mais elle resta très abattue tout l’après-midi.Quand on eut fini de traire, le soir, elle ne sesoucia pas de rester avec les autres et sortit, allantà l’aventure. Elle était misérable, oh ! simisérable, à la pensée que l’histoire du fermieravait paru plutôt plaisante à ses compagnons :aucun d’eux, elle exceptée, ne semblait en voir latristesse ; certainement aucun ne savait combienelle en avait été touchée au point le plus sensible.En ce moment, pour elle le soleil du soir étaitplein de laideur, pareil à une grande blessureenflammée dans le ciel. La voix fêlée d’unortolan solitaire des marais, caché dans lesbuissons au bord de l’eau, l’accueillait d’un tontriste et machinal, comme celui d’un ami passédont l’amitié se serait usée.Par ces longs jours de juin, les filles de ferme,ainsi que presque tous les autres habitants de lalaiterie, allaient se mettre au lit au soleil couchantou même plus tôt, puisque la besogne du matin sefaisait de si bonne heure et qu’elle était sipénible, les seaux étant à présent pleins de lait.D’habitude, Tess les suivait en haut. Cette fois,pourtant, elle monta la première dans leurchambre commune et elle avait déjà sommeilléquand les autres entrèrent. Elle les vit sedéshabiller à la lueur orangée du soleil évanouiqui colorait leurs silhouettes ; elle s’assoupitencore, mais fut réveillée par leurs voix et tournadoucement les yeux vers elles.Aucune de ses trois compagnes de chambren’était couchée. Elles se tenaient en robes de nuit,pieds nus, groupées à la fenêtre, les derniersrayons rouges venus de l’occident donnant unchaud reflet à leur cou, à leur visage et aux mursqui les entouraient. Toutes observaient quelqu’undans le jardin avec un profond intérêt, leurs troisfigures rapprochées, l’une ronde et réjouie, uneautre pâle aux cheveux bruns, l’autre le teintblanc et les tresses rousses.– Ne poussez pas... vous pouvez aussi bienvoir que moi ! dit Retty, la plus jeune auxcheveux roux, sans détourner les yeux de lafenêtre.– Cela ne te sert pas plus qu’à moi d’êtreamoureuse de lui, Retty Priddle, ditmalicieusement Marianne, l’aînée à la figurejoviale ; il pense à d’autres joues que les tiennes.Retty Priddle regardait toujours, et les autres,de nouveau, regardèrent.– Ah ! le voilà encore ! s’écria Izz Huett, lafille pâle à la chevelure brune et humide et auxlèvres bien découpées.– Tu n’as rien à dire, Izz, répondit Retty, jet’ai vu embrasser son ombre !– Qu’est-ce que tu as vu ? demanda Marianne.– Eh bien, il se tenait penché sur le baquet aupetit-lait, en train de laisser sortir le petit-lait, etl’ombre de sa figure est venue sur le mur parderrière,tout auprès d’Izz qui remplissait unecuve. Elle a mis sa bouche sur le mur et aembrassé l’ombre de sa bouche à lui, je l’ai bienvue, si lui ne l’a pas vue.– Oh ! Izz Huett ! fit Marianne.Une tache rosée parut sur les joues d’IzzHuett.– Eh bien, y a pas de mal, déclara-t-elle avecun sang-froid forcé. Et si je suis amoureuse delui, Retty l’est aussi, et toi aussi, Marianne, si tuen viens là !La figure rebondie de Marianne ne pouvaitdevenir plus vermeille qu’elle ne l’étaitd’habitude.– Moi ? dit-elle. Quelle histoire !... Ah ! levoilà encore ! Chers yeux... chère figure... cherM. Clare !– Là ! Tu l’avoues !– Eh bien, toi aussi, nous toutes ! dit Marianneavec la sèche franchise qui vient d’uneindifférence complète à l’opinion... C’est absurdede soutenir autre chose entre nous, mais nousn’avons pas besoin de l’avouer aux autres. Jel’épouserais demain !– Moi aussi... et plus que cela ! murmura IzzHuett.– Et moi aussi ! chuchota la timide Retty.Celle qui écoutait était brûlante.– Nous ne pouvons pas toutes l’épouser, ditIzz.– Aucune de nous ne l’épousera, ce qui est pis,dit l’aînée... Le voilà encore !Toutes trois lui envoyèrent un baisersilencieux.– Pourquoi ? demanda vivement Retty.– Parce qu’il préfère Tess Durbeyfield, ditMarianne, baissant la voix. Je l’ai observé tousles jours et voilà ce que j’ai deviné.Suivit un moment pensif.– Mais elle ne tient pas du tout à lui, murmuraRetty, dans un souffle.– Dame ! je crois que si parfois.– Mais comme tout ça est bête ! fit Izz Huettavec impatience. Naturellement, il n’épouseraaucune de nous, ni Tess non plus... le fils d’unmonsieur et qui sera un de ces jours un grosfermier propriétaire de l’autre côté de l’eau. Plusprobable qu’il nous demandera d’aller avec luicomme domestiques, à tant par an !L’une d’elles soupira et l’autre soupira et lagrasse personne de Marianne soupira plus fortque toutes. Quelqu’un couché tout près soupiraégalement. De grosses larmes vinrent aux yeuxde Retty Priddle, la plus jeune, la jolie fille auxcheveux rouges, la dernière fleur des Paridelles,si importants dans les annales du comté. Ellesrestèrent encore un peu à regarder silencieuses,leurs trois visages rapprochés comme avant et lesnuances de leurs chevelures se mêlant. Maisl’inconscient M. Clare était rentré et elles ne levirent plus ; les ténèbres commençant à s’épaissirelles se glissèrent dans leurs lits. Quelquesminutes après, elles l’entendirent monter parl’échelle dans sa chambre. Marianne ronflabientôt, mais Izz ne tomba dans l’oubli quelongtemps après. Retty s’endormit à force depleurer.Tess, à la passion plus profonde, n’était pasencore près de s’endormir. Cette conversationétait une autre de ces pilules amères qu’elle avaitdû avaler ce jour-là. C’est à peine si, dans soncoeur, s’éleva le moindre sentiment de jalousie.Elle savait qu’elle avait la préférence. Mieuxfaite, mieux élevée, et plus jeune qu’elles toutes àl’exception de Retty, elle se rendait comptequ’elle réussirait bien vite à luttervictorieusement dans le coeur d’Angel Clarecontre ses candides amies. Mais le devrait-elle ?C’était la grave question. Sans doute pouvaientellesà peine avoir l’ombre d’une chancesérieuse ; mais il y avait, pour l’une ou pourl’autre, une chance de lui inspirer un capricepassager et de jouir du plaisir de ses attentionspendant son séjour. Des attachements aussidisproportionnés avaient conduit au mariage, etelle avait entendu dire à Mme Crick que M. Clare,un jour, avait demandé en riant à quoi lui serviraitd’épouser une belle dame, quand il aurait dans lescolonies dix mille arpents de pâturages à cultiver,des bestiaux à élever et du blé à moissonner ; unefille de la campagne serait la seule femme qui luiconviendrait. Mais que M. Clare ait ou non parlésérieusement, elle, qui ne pourrait jamais enconscience permettre à un homme de l’épouser etqui avait religieusement pris la résolution de nepas se laisser tenter, pourquoi détournerait-elledes autres femmes l’attention de M. Clare, pourla brève félicité de se chauffer au soleil de sesregards, pendant qu’il resterait à Talbothays ?On descendit en bâillant le lendemain matin ;mais les vaches furent traites et le lait écrémécomme d’habitude et l’on rentra pour déjeuner.Le laitier Crick arpentait la maison en frappant dupied. Un client lui avait écrit pour se plaindre quele beurre avait un arrière-goût.– Et pardieu, sûr qu’il en a un ! disait lefermier dont la main gauche tenait une spatule debois sur laquelle était collé un morceau de beurre.Là, goûtez vous-mêmes !Plusieurs se réunirent autour de lui ; etM. Clare goûta, Tess goûta, les deux servantesaussi, un ou deux hommes et, en dernier lieu,Mme Crick, arrivant de la salle où le déjeunerattendait. Il y avait certainement un arrière-goût.Le fermier, qui s’était enfoncé dans la méditationpour chercher quelle herbe pernicieuse en était lacause, s’écria soudain :– C’est de l’ail ! Et je croyais qu’il n’en restaitplus un brin dans ce pré !Alors tous les anciens se rappelèrent qu’uncertain pré sec, où ils avaient ces derniers jourslaissé pénétrer quelques vaches, avait autrefoisgâté le beurre de même façon. À cette époque, lefermier n’avait pas reconnu le goût et il avait crule beurre ensorcelé.– Il faut passer en revue ce pré-là. Ça ne doitpas continuer, reprit-il.Tous s’armèrent de vieux couteaux pointus etsortirent ensemble. La plante nuisible devait êtrede dimensions bien microscopiques pour avoiréchappé à l’attention ordinaire, et il y avait peud’espoir, semblait-il, de la découvrir dans cetteétendue de riche herbage. Pourtant, ils se mirentsur une même ligne. Tous étaient là, car larecherche était fort importante ; au bout, lefermier avec M. Clare qui s’était offert ; puisTess, Marianne, Izz Huett et Retty ; puis BillLewel, Jonathan et les femmes mariées : BeckKnibbs avec sa chevelure noire et laineuse et sesyeux toujours en mouvement, et Frances, blondecomme le lin, que les exhalaisons des prés enhiver avaient rendue poitrinaire.Les yeux fixés sur le sol, ils avançaient toutdoucement, suivant une b***e du champ, puisretournaient sur leurs pas un peu plus loin, defaçon que nul pouce de terrain ne pût échapperaux regards. C’était une ennuyeuse corvée, car àpeine découvrit-on une douzaine de pousses d’aildans le pré. Mais l’âcreté de la plante est telleque, si une seule vache en prend une seulebouchée, le goût en est donné ce jour-là auproduit de toute la laiterie.Ils formaient, le dos courbé, une filecurieusement uniforme, automatique, silencieuse,impersonnelle. Ils allaient à petits pas, inclinéstrès bas pour découvrir la plante, les boutons d’orreflétant sur leurs visages plongés dans l’ombreune douce lueur jaunâtre, qui leur donnaitl’aspect mystérieux d’être éclairés par la lune,bien que le soleil leur versât ses rayons de midisur le dos.Angel Clare restait fidèle à la règle qu’ils’était faite, en vrai communiste, de se joindretoujours aux autres, mais il levait les yeux detemps en temps et ce n’était point le hasard quil’avait placé près de Tess.– Eh bien, comment allez-vous ? murmura-t-il.– Mais, très bien, merci, monsieur, répliqua-telled’un ton réservé.Comme ils avaient discuté une ou deux heuresplus tôt une foule d’affaires personnelles, cetteentrée en matière semblait un peu superflue.Mais, pour le moment, la conversation en resta là.Ils allaient tout doucement, tout doucement, lebord du jupon de Tess touchant la guêtre de Clareet leurs coudes se frôlant parfois. Enfin, lefermier, qui venait ensuite, ne put y tenir pluslongtemps.– Misère ! J’en ai le dos en capilotade d’êtrecourbé en deux ! s’écria-t-il, et il se redressa aveclenteur, paraissant à la torture... Et vous, filletteTess, vous n’étiez pas bien l’autre jour, voilà quiva vous faire joliment mal à la tête ! Laissez-moiça si vous vous sentez faiblotte. Les autresfiniront.Le fermier Crick partit et Tess resta un peu enarrière ; M. Clare sortit aussi du rang et se mit àfaire pour son compte la chasse à la mauvaiseherbe.Quand elle découvrit qu’il était près d’elle, la tension d’esprit où elle vivait depuis la conversation de la nuit précédente la fit parler lapremière.– N’est-ce pas qu’elles sont jolies ? dit-elle.– Qui ?– Izz Huett et Retty.Tess avait décidé que l’une ou l’autre de cesdeux jeunes filles ferait une bonne fermière etque son devoir était de chanter leurs louanges etd’obscurcir ses misérables charmes.– Jolies ? Mon Dieu, oui... ce sont de joliesfilles... très fraîches. Je l’ai souvent trouvé.– Pauvres mignonnes ! Les jolies figures nedurent pas longtemps.– Oh ! non, malheureusement.– Ce sont d’excellentes filles de laiterie.– Oui... mais pas meilleures que vous.– Elles savent écrémer mieux que moi.– Vraiment ?Clare restait à les observer, non sans qu’ellessans aperçussent.– Elle rougit ! continua Tess héroïquement.– Qui ?– Retty Priddle.– Oh ! pourquoi cela ?– Parce que vous la regardez.Tess, toute pleine d’abnégation qu’elle fût ence moment, ne pouvait guère aller plus loin etcrier :– Épousez donc l’une d’elles, si vous voulezvraiment une fille de la campagne et non unedame, et ne pensez pas à m’épouser !Elle suivit le fermier Crick et elle eut la tristesatisfaction de voir que Clare demeurait.De ce jour-là, elle se contraignit à l’éviter, nese permettant jamais comme avant de rester longtemps en sa compagnie, même si leurréunion était accidentelle. Elle laissait aux troisautres toutes les chances.Tess était suffisamment femme pourcomprendre, d’après les aveux de ses compagnes,qu’Angel Clare avait sous sa garde l’honneur detoutes ces filles et, remarquant le soin scrupuleuxavec lequel il évitait de les compromettre, ellesentit grandir en elle un tendre respect pour cequ’elle croyait être, à tort ou à raison, l’empire desoi que donne le sentiment du devoir. C’était une qualité qu’elle ne s’était pas attendu à trouver chez quelqu’un de l’autre s**e, et sans laquelle plus d’un des simples coeurs qui vivaient sous lemême toit aurait dû continuer en pleurant sonpèlerinage.Les chaleurs de juillet s’étaient furtivement avancées et les prenaient à l’improviste ;l’atmosphère de cette vallée plate pesait commeun lourd narcotique sur les gens de la ferme, surles vaches et sur les arbres. De chaudes pluiesdissoutes en vapeurs tombaient fréquemment,rendant encore plus luxuriante l’herbe quepaissaient les vaches et empêchant dans les autresprés la fenaison tardive.C’était un dimanche matin ; la besogne de lalaiterie était terminée et les domestiques venus dudehors étaient rentrés chez eux. Tess et les troisautres filles s’habillaient rapidement, car ellesavaient convenu d’aller ensemble à l’église deMellstock qui se trouvait à cinq ou six kilomètresde la ferme. Il y avait maintenant deux mois queTess était à Talbothays et c’était sa premièreexcursion.Tout l’après-midi et la nuit précédents, deviolents orages avaient sifflé sur les prés etavaient emporté dans la rivière une partie dufoin ; mais ce matin-là, grâce au déluge, le soleilétait encore plus brillant et l’air pur et embaumé.Le chemin tortueux qui conduisait de leurcommune à Mellstock suivait les terres basses surune partie de son parcours, et, quand les jeunesfilles arrivèrent dans le creux le plus profond,elles découvrirent que la pluie avait inondé lesentier aussi haut que la cheville sur un espaced’environ cinquante mètres. L’obstacle n’auraitpas été sérieux un jour de semaine ; avec leurssocques et leurs souliers elles auraient pataugé autravers avec une parfaite indifférence ; mais cejour de vanité, ce jour du Soleil, où la chair s’enallait coqueter avec la chair sous le prétextehypocrite de s’occuper des choses spirituelles, oùelles profitaient de l’occasion pour porter leursbas blancs et leurs chaussures minces et leursrobes rose, blanche et mauve, sur lesquelles lamoindre tache de boue se voyait, la mare était un Jfâcheux empêchement.Elles pouvaient entendre la cloche de l’église appelant à l’office, à moins de deux kilomètres delà.– Qui se serait attendu à cette crue de rivièreen été ! disait Marianne, du haut du talus où elles avaient grimpé et où elles cherchaient un pointd’appui précaire, dans l’espoir de côtoyerlentement la pente jusqu’au bout de la mare.– Nous ne pourrons jamais y arriver à moinsde marcher droit dedans ou de faire le tour parStonebridge, et cela nous ferait arriver tellementen retard ! dit Retty, s’arrêtant, désespérée.– Et moi j’ai si chaud et je deviens si rouge quand j’entre à l’église en retard et que tous lesgens tournent la tête pour me regarder, ditMarianne, que c’est juste si je suis rafraîchie au :« Qu’il plaise à Dieu ! »Tandis qu’elles restaient cramponnées autalus, elles entendirent un clapotis derrière lecoude de la route et Angel Clare apparut,s’avançant vers elles et suivant le sentier dansl’eau... Quatre coeurs se mirent à battre ensemble avec violence.Il n’était guère possible à un fils de pasteurrigide d’avoir l’air aussi peu dominical. Il avaitses vêtements de ferme, de hautes bottes pour marcher dans l’eau, une feuille de chou dans sonchapeau pour se tenir frais à la tête et une tige dechardon à la main pour achever le tableau.– Il ne va pas à l’église ? dit Marianne.– Non, c’est dommage ! murmura Tess.En effet, Angel, par les beaux jours d’été,préférait les « sermons des pierres » dont parle lebon duc de Comme il vous plaira à tous ceux desprédicateurs. En outre, ce matin-là, il était sortipour se rendre compte des dégâts causés au foinpar la crue de la rivière. En se promenant, il avaitaperçu les jeunes filles, trop occupées desdifficultés de leur passage pour le remarquer. Ilsavait que l’inondation avait envahi cet endroit etleur serait un obstacle, et il se hâtait, ayantvaguement idée de la façon dont il les aiderait,l’une d’elles en particulier.Toutes les quatre, avec leurs joues roses etleurs yeux brillants, étaient si charmantes enclaires robes d’été, se retenant au talus de la routecomme des pigeons perchés sur un toit, qu’ils’arrêta un moment pour les contempler. Leursjupes de gaze, en rasant l’herbe, avaient cueillimouches et papillons innombrables qui,incapables de s’échapper, restaient emprisonnés dans le tissu transparent comme dans une volière.Les yeux d’Angel tombèrent enfin sur Tess, ladernière des quatre ; celle-ci, retenant avec peineune folle envie de rire à la vue du dilemme qui seposait, ne put s’empêcher de lui répondre par unregard radieux.Il arriva au-dessous d’elles dans l’eau qui nedépassait pas ses bottes et resta à considérer lesmouches et les papillons pris au piège.– Vous voudriez arriver à l’église ? dit-il àMarianne qui était par-devant, comprenant lesdeux autres dans cette remarque, mais évitantTess.– Oui, monsieur, et il se fait si tard, et jedeviens si rouge !– Je vous porterai pour traverser la mare,toutes tant que vous êtes.– Je crois bien que vous ne pourrez pas,monsieur, dit Marianne.– C’est la seule manière de passer pour vous.Ne bougez pas. Mais non, vous n’êtes pas troplourde ! Je vous porterais bien toutes ensemble !Maintenant Marianne, attention. Passez les brasautour de mes épaules, comme cela. Allons !Tenez-vous. Ça y est.Marianne s’était laissée aller sur le bras etl’épaule d’Angel, suivant ses indications, et il s’éloignait avec elle à grandes enjambées, samince personne vue de dos ressemblant à la tige du gros bouquet que représentait Marianne. Ilsdisparurent au tournant de la route, et le bruitmouillé de ses pas et le plus haut ruban duchapeau de Marianne indiquaient seuls où ils étaient. Il réapparut au bout de quelques minutes.Izz Huett était la suivante sur le talus.– Le voici venir, murmura-t-elle, et onpercevait que ses lèvres étaient sèchesd’émotion... Et je vais mettre mes bras autour deson cou et le regarder en plein visage, comme Marianne.– Cela n’a pas d’importance, dit Tessvivement.– Il y a un temps pour tout, continua Izz sansfaire attention, un temps pour embrasser et untemps pour ne pas embrasser ; le premier va êtreà moi maintenant.– Oh ! Izz, vous n’avez pas honte ! C’est del’Écriture !– Oui, dit Izz, à l’église j’écoute les jolisversets.Angel Clare qui faisait cela par pure bonté, aumoins pour trois d’entre elles, s’approchamaintenant d’Izz. Elle se laissa aller dans sesbras, paisible et rêveuse, et il s’éloigna d’un pasméthodique. Quand elles l’entendirents’approcher pour la troisième fois, le coeurpalpitant de Retty la faisait trembler presquevisiblement. Il vint à la jeune rousse et, en laprenant, il regarda Tess. Ses lèvres n’auraient pudire plus clairement : « Ce sera bientôt notre tourà tous deux. » Le visage de Tess montra qu’elleavait deviné ; c’était impossible autrement, ils secomprenaient.La pauvre petite Retty, bien qu’elle fût debeaucoup la plus légère, fut le fardeau le pluspénible de Clare. Marianne avait été comme unsac de farine, un poids inerte de graisse, souslequel il avait littéralement chancelé. Izz s’étaitlaissé porter d’une façon raisonnable et calme.Retty était un paquet de nerfs. Pourtant il vint àbout de cette créature agitée, la déposa etre tourna. Par-dessus la haie, Tess voyait au loin le groupe des trois jeunes filles, debout sur lepremier talus comme il les avait placées. C’était àelle maintenant. Elle se sentait gênée du trouble qu’elle éprouvait encore plus intensément que sescompagnes et qu’elle avait blâmé chez elles, à lapensée d’être tout près du souffle et des yeux deM. Clare. Comme si elle avait peur de trahir sonsecret, elle tergiversa avec lui au dernier moment.– Je pourrais peut-être grimper le long dutalus. Je grimpe mieux qu’elles. Vous devez êtresi fatigué, monsieur Clare !– Non, non, Tess, fit-il vivement. Et avantqu’elle s’en fût rendu compte, elle était assisedans ses bras et appuyée sur son épaule.– Trois Lias pour gagner une Rachel !murmura-t-il.– Ce sont de meilleures femmes que moi,répliqua-t-elle, fidèle à sa résolution magnanime.– Pas pour moi, dit Angel.Il la sentit devenir brûlante et ils firent ensilence quelques pas.– J’espère que je ne suis pas trop lourde, ditelletimidement.– Oh ! non. Si vous souleviez Marianne ! Quelplomb ! Vous êtes comme une vague onduleuse échauffée par le soleil. Et tout ce duvet demousseline qui vous entoure est l’écume.– C’est très joli... si je vous parais ainsi.– Savez-vous que j’ai subi les trois quarts decette peine rien que pour le dernier quart ?– Non !– Je ne m’attendais pas aujourd’hui à un telévénement !– Ni moi, l’eau est montée si soudainement.Elle ne songeait certes pas qu’il faisait allusion à la crue de la rivière. Sa respiration la démentait. Clare resta immobile et inclina sonvisage vers celui de la jeune fille.– Ô Tessy ! s’écria-t-il.Les joues de Tess étaient brûlantes sous labrise, et son émotion l’empêchait de le regarderdans les yeux. Alors Angel se rappela qu’ilabusait de la situation et il se retint. Aucuneparole décisive n’était encore sortie de leurslèvres ; mieux valait s’en tenir là pour le moment.Il marcha lentement pour que le reste de ladistance fût le plus long possible ; mais ilsarrivèrent enfin au tournant où ils étaient en vuedes trois autres ; une fois sur la terre ferme, il ladéposa.Les amies les regardaient tous les deux avecdes yeux ronds et pensifs et Tess voyait bienqu’elles avaient parlé d’elle. Il leur dit adieu à la hâte et revint en pataugeant le long de la route submergée.
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