CHAPITRE 3

2164 Words
Quant à Tess Durbeyfield, elle n’oublia pas sivite cet incident. Elle resta longtemps sansentrain pour danser ; elle pouvait avoir quantitéde cavaliers, sans doute ; mais ils ne parlaient passi bien que le jeune étranger. Elle se décidaseulement à secouer sa tristesse et à accepter unedanse, lorsque la silhouette du jeune hommes’éloignant toujours sur la colline se fut perduedans les rayons du soleil.Elle demeura jusqu’à la brune avec sescamarades et prit part à la fête avec un certainentrain ; comme son coeur jusqu’ici était libre,elle recherchait la danse pour la danse et nedevinait guère, devant « les tendres tourments, lesamères douceurs, les peines charmantes etl’exquise détresse » des filles amoureuses, cequ’elle-même était capable de ressentir. Elle sedivertissait de voir les gars se bousculer pour sedisputer sa main dans une gigue, mais voilà tout,et quand ils devenaient violents, elle se fâchait.Elle serait restée davantage si elle ne s’étaitrappelé l’apparition et les manières bizarres deson père ; un peu inquiète de ce qu’il étaitdevenu, elle s’écarta des danseurs et se dirigeavers l’extrémité du village où se trouvait sachaumière.À quarante ou cinquante mètres de là, elleperçut des sons rythmés autres que ceux dont elles’éloignait, des sons qu’elle connaissait bien, sibien ! C’était une suite régulière de gros coupsproduits par le balancement v*****t d’un berceausur la pierre, tandis qu’une voix féminine chantaiten mesure sur un galop énergique la balladefavorite de la Vache tachetée.– Je l’ai vu cou-ou-chée là-bas dans le ve-ertbocage. Viens, mon amour, et je vais te dire où.Le mouvement du berceau et la chansoncessaient en même temps et les plus bruyantesexclamations remplaçaient la mélodie.– Dieu bénisse tes yeux de diamant et tesjoues de cire et ta bouche de cerise et tes petitescuisses de chérubin et tout ton cher petit corps !Après cette invocation le bercement et lachanson reprenaient et la Vache tachetéerecommençait de plus belle. C’est alors que Tessouvrit la porte ; elle s’arrêta un moment sur lepaillasson.Malgré la mélodie, la jeune fille fut prise à lavue de son intérieur d’une indicible sensation detristesse. Venir des gaietés de fête en pleinchamp : robes blanches, bouquets de fleurs,baguettes de saule, tourbillonnement sur laverdure, éclair de tendre sentiment pourl’étranger, et tomber dans la mélancolie de cespectacle, vu à la lueur jaunâtre d’une chandelle,quel changement ! Outre ce contraste discordant,un regret pénible l’accablait de ne pas êtrerevenue plus tôt pour aider sa mère dans lestravaux du ménage au lieu de s’amuser audehors.Tess la retrouvait ainsi qu’elle l’avaitquittée, au milieu des enfants, penchée sur lalessive du lundi qui avait traîné comme toujoursjusqu’à la fin de la semaine. Elle éprouva unterrible mouvement de remords en pensant que,de ce baquet, était sortie la veille la robe blanchequ’elle avait sur le dos, cette robe tordue etrepassée par les propres mains de sa mère et dontelle avait si négligemment verdi la jupe surl’herbe humide.Mme Durbeyfield se tenait comme d’habitudeen équilibre sur un pied près du baquet, berçantde l’autre son plus jeune enfant. Les bascules duberceau avaient été mises à si rude épreuvedepuis tant d’années sur le sol carrelé, ellesavaient supporté le poids de tant d’enfantsqu’elles étaient aplaties par l’usure ; aussi chaqueoscillation du petit lit était-elle accompagnéed’une forte secousse qui jetait le bébé tantôt d’uncôté, tantôt de l’autre, comme la navette d’untisserand, tandis que Mme Durbeyfield, excitée parsa chanson, poussait du pied la bascule avec toutl’entrain que lui avait laissé un long jour desavonnage.Le berceau se balançait : nic-noc nic-noc, laflamme de la bougie s’allongeait et commençait àdanser une gigue, l’eau tombait goutte à gouttedes coudes de la ménagère et la chanson galopaitsans que Mme Durbeyfield quittât un instant desyeux sa fille. Joan Durbeyfield, malgré le fardeaude sa jeune famille, aimait passionnément leschansons ; nulle ne s’échappait du mondeextérieur pour flotter jusqu’au val de Blackmoorsans que la mère de Tess en retînt la mélodie enmoins d’une semaine.Les traits de cette femme avaient encore unreflet de la fraîcheur et même du charme de sajeunesse ; il était bien probable que les attraitsdont Tess pouvait se vanter étaient surtout unhéritage maternel et n’avaient par conséquent riend’aristocratique ou d’historique.– Je vais remuer le berceau pour vous, mère,dit gentiment la fille, – ou bien je vais enlever mabelle robe et vous aider à tordre le linge ? Jecroyais que vous aviez fini depuis longtemps !La mère de Tess ne lui en voulait pas del’avoir laissée si longtemps seule à fairel’ouvrage de la maison ; d’ailleurs, elle luiadressait rarement des reproches à ce sujet etl’aide de Tess lui manquait peu, car son planinstinctif pour se débarrasser de ses travaux étaitde les ajourner indéfiniment. En tout cas, elleétait cette nuit d’humeur encore plus gaie que decoutume. Son regard maternel avait quelquechose de rêveur, de préoccupé, d’exalté que lajeune fille ne pouvait comprendre.– Eh bien, je suis contente que tu soisrevenue ! dit Joan, aussitôt après avoir lancé ladernière note... Il faut que j’aille chercher tonpère ; mais il y a bien autre chose ! Il faut que jete dise ce qui lui est arrivé. Tu seras fière, monbichon, quand tu le sauras !– Depuis que je suis partie ? dit Tess.– Oui-da !– C’est-il pour ça que père a fait cettemascarade en voiture cet après-midi ? Pourquoi ?J’aurais voulu rentrer sous terre de honte !– Tout cela tenait à l’histoire !... On adécouvert que nous sommes la plus grandefamille noble de tout le comté, venant de trèsloin, d’avant Olivier Grombel, au temps desTurcs païens... avec des monuments, descaveaux, des armoiries, des écussons et Dieu saitquoi encore !... Et au temps de saint Charles,nous sommes été faits Chevaliers du Chêne-Royal et notre vrai nom c’est D’Urberville !...Est-ce que tu n’en es pas toute glorieuse ? C’estpour ça que ton père est revenu en voiture ; c’estpas parce qu’il avait bu, comme on croyait...– Tant mieux. Cela nous fera-t-il du bien,mère ?– Oh ! oui. On pense qu’il peut en sortir degrandes choses. Pour sûr, une masse de gens denotre rang vont venir ici dans leurs carrosses sitôtqu’on le saura. Ton père l’a appris en revenant deStourcastle et il m’a raconté toute la généalogiede l’affaire.– Où est père, maintenant ? demanda Tesssoudain.La mère ne répondit pas directement à laquestion.– Il est allé voir le docteur à Stourcastle. Çan’est pas du tout la poitrine qui est malade,paraît-il. Y a de la graisse autour du coeur, qu’ildit. Là, comme ceci.Joan Durbeyfield, en parlant, formait lalettre C avec un pouce et un index ridés par l’eaude savon, et se servait de l’autre index commeindicateur.– Maintenant, qu’il dit à ton père, votre coeurest entouré tout par là et tout par là ; cet endroitest encore ouvert, qu’il dit, sitôt que ça sefermera comme ceci, – Mme Durbeyfieldrapprocha les doigts et forma le cercle – Pfuitt !plus rien, vous vous en irez comme unechandelle, monsieur Durbeyfield, qu’il dit ; vouspouvez durer dix ans, vous pouvez passer dansdix mois ou dans dix jours.Tess parut alarmée ; son père pouvaitdisparaître si tôt derrière le nuage de l’éternité,malgré cette grandeur soudaine !– Mais où est donc père ? demanda-t-elleencore.Sa mère prit un air suppliant.– Maintenant faut pas te mettre en colère !...Le pauvre homme a été si tant agité, après sa joiedes bonnes nouvelles que le pasteur lui avaitapprises, qu’il est allé chez Rolliver, il y a unedemi-heure... Il a besoin de prendre des forcespour son trajet de demain avec cette charge deruches qu’il lui faut livrer, grande famille ounon ; il faut qu’il parte tôt après minuit ; c’est siloin !– Prendre des forces ! cria Tess avecimpétuosité, et les larmes lui jaillissaient desyeux... Ô mon Dieu ! aller au cabaret pourprendre des forces ! Et vous d’accord avec lui,mère !Ses reproches et son humeur semblaientremplir la chambre et donner un air honteux etabattu au mobilier, à la bougie, aux enfants quijouaient et à la figure de la mère.– Non, fit celle-ci d’un ton piqué. Je ne suispas d’accord avec lui. Je t’attendais pour garderla maison pendant que je vas le chercher.– J’irai, moi.– Oh ! non, Tess. Vois-tu, ça ne servirait àrien.Tess n’insista pas, elle savait ce que celavoulait dire. Le manteau et le chapeau deMme Durbeyfield étaient déjà sournoisementaccrochés à une chaise, à côté d’elle, tout prêtspour cette petite excursion dont la ménagèredéplorait plus la cause que la nécessité.– Et porte donc le Vrai diseur de bonneaventure sous le hangar, continua Joan ens’essuyant vite les mains et en s’habillant.Le Vrai diseur de bonne aventure était unvieux et gros volume placé sur la table tout prèsd’elle et si usé à force d’être mis dans les pochesque les marges avaient disparu. Tess l’enleva etsa mère partit.C’était un des plus grands plaisirs deMme Durbeyfield, au milieu de la saleté et dutracas d’enfants à élever, que de s’en aller àl’auberge chercher son incapable mari. Elle étaitheureuse de le découvrir chez Rolliver, d’y resterassise près de lui une heure ou deux et d’écartertoute pensée et tout souci d’enfants. La vie secouvrait alors d’une sorte de gloire lumineuse,d’une splendeur de soleil couchant. Les ennuis etles autres réalités fâcheuses devenaient commeimpalpables, métaphysiques, se présentaient sousforme de purs phénomènes intellectuels à lasereine contemplation ; ce n’étaient pas deschoses concrètes et harcelantes qui irritaient lecorps et l’âme. Les petits, une fois qu’ils n’étaientplus tout près d’elle, paraissaient des accessoiresplutôt charmants et désirables ; les incidents de lavie journalière ne laissaient pas d’avoir un côtéhumoristique et jovial. Mme Durbeyfield se sentaitun peu comme autrefois quand, assise à la mêmeplace, auprès de celui qui était maintenant sonmari, il lui faisait la cour et qu’elle fermait lesyeux sur ses défauts de caractère, lui prêtant laforme idéale de l’amoureux.Tess, restée seule avec les jeunes enfants, s’enalla d’abord dans le hangar porter le livre debonne aventure et le fourrer sous la toiture dechaume. Une crainte fétichiste qu’inspirait à samère ce volume barbouillé l’empêchait de lelaisser dans la maison toute la nuit, et c’était làqu’on le serrait chaque fois qu’on l’avaitconsulté.Entre la mère, avec son fatras de superstitions,de traditions populaires, de patois, de vieillesballades transmises oralement, toutes choses entrain de disparaître, et la fille, avec soninstruction scolaire et ses connaissancesclassiques d’après les derniers programmes, il yavait en réalité un écart de deux cents ans. Quandelles étaient ensemble, l’époque du roi Jacques etcelle de Victoria se trouvaient juxtaposées.En revenant par l’allée du jardin, Tess sedemanda ce que sa mère avait bien pu chercherdans le livre, ce jour-là en particulier. Elledevinait que la récente découverte des ancêtress’y rapportait, mais ne se doutait pas qu’elle seuley était intéressée.D’ailleurs, écartant ces idées, elle se mit àasperger d’eau le linge séché dans la journée, encompagnie de son frère Abraham, garçon de neufans, et d’une soeur de douze ans et demi, ÉlisaLouise, qu’on appelait Liza Lou ; les plus petitsétaient couchés. Il y avait au moins quatre ans dedifférence entre Tess et sa soeur, car les deuxenfants qui se trouvaient dans l’intervalle étaientmorts en bas âge, ce qui lui donnait une attitudequasi maternelle quand elle était seule avec sescadets. Après Abraham venaient deux autresfilles, Espérance et Modestie ; puis un garçon detrois ans, et enfin le bébé qui avait atteint sapremière année.Tous ces petits êtres étaient passagers à borddu vaisseau Durbeyfield ; ils dépendaiententièrement pour leurs plaisirs, leurs besoins, leurexistence même, du jugement de leurs aînés. Siles chefs de famille voulaient faire voile vers lagêne, le désastre, la famine, la maladie, ledéshonneur, la mort, cette demi-douzaine depetits captifs sous le pont se trouvaient obligés devoguer avec eux : six créatures sans défense à quil’on n’avait jamais demandé si elles désiraient lavie à des conditions quelconques, encore moins sielles la désiraient à d’aussi dures conditions quecelles de l’imprévoyante maison Durbeyfield.Certains aimeraient à savoir sur quelle autorité sefonde le poète dont la philosophie passeaujourd’hui pour aussi sûre et aussi profonde queson chant est pur et frais, quand il parle du Plandivin de la Nature.Il se faisait tard ; ni père ni mère nerevenaient. Tess regarda dehors et fit par lapensée un voyage à travers Marlott. Le villagefermait les yeux ; lampes et bougies partoutdisparaissaient ; elle croyait voir l’éteignoir et lamain étendue.Si la mère s’en était allée à la recherche dumari, cela voulait dire tout simplement qu’il enfaudrait chercher un de plus. Tess commençait àsonger qu’un homme de médiocre santé, ayantl’intention de se mettre en route un peu aprèsminuit, ne devrait pas être à cette heure tardive aucabaret, en train de célébrer sa haute naissance.– Abraham, dit-elle à son petit frère, mets tonchapeau,... tu n’as pas peur ?... et va chezRolliver voir ce qui arrive à père et à maman.L’enfant sauta vivement de son siège, ouvrit laporte et s’engloutit dans la nuit. Une autre demiheurese passa ; homme, femme, enfant, personnene revenait. Abraham semblait, comme sesparents, pris et englué dans le piège de l’auberge.– Il faut que j’y aille moi-même, se dit-elle.Liza Lou partit se coucher et Tess, lesenfermant tous sous clef, se mit à gravir la ruellesombre et tortueuse, peu faite pour une courseprécipitée, rue tracée au temps où les pouces deterrain n’avaient pas encore de valeur et où leshorloges à aiguille unique suffisaient à partager lejour.
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