CHAPITRE 4

4996 Words
L’auberge Rolliver, le seul cabaret qui setrouvât à cette extrémité du long village éparpillé,n’avait pas de licence suffisante pour donner àboire dans l’établissement ; aussi tous lespréparatifs visibles pour les consommateurs selimitaient-ils strictement à une petite planched’environ six pouces de large sur deux mètres delong, fixée par des fils de fer aux palissades dujardin, de façon à former un rebord. Sur cetteplanche, les étrangers altérés déposaient leursgobelets quand ils buvaient debout, et ils jetaientle fond de leur verre sur le sol poudreux de laroute, à la mode de Polynésie, en souhaitant depouvoir être paisiblement assis à l’intérieur.Voilà pour les étrangers. Mais les clients dupays éprouvaient aussi le même désir, et vouloirc’est pouvoir.Ce soir-là, dans une vaste chambre du haut,dont la fenêtre était couverte d’un épais rideaufait d’un grand châle de laine que l’hôtesse,Mme Rolliver, avait dernièrement renoncé àporter, une douzaine de personnes étaient réunies,toutes cherchant la béatitude, toutes habitant delongue date cette extrémité de Marlott etcoutumières de cette retraite. La Bonne Rasade,le cabaret dûment patenté à l’autre bout de cevillage dégingandé, était à une trop grandedistance, malgré sa confortable installation, pourêtre fréquentée par elles, et, chose bien plusimportante, la qualité médiocre de la boissonconfirmait l’opinion courante, selon laquellemieux valait boire avec Rolliver dans un coin dugrenier qu’avec l’autre dans une belle maison.Un maigre lit à colonnes, placé dans lachambre, servait sur trois côtés de siège àplusieurs personnes. Deux hommes s’étaienthissés sur une commode ; un autre s’appuyait surle coffre en chêne sculpté, deux étaient sur lelavabo, un autre sur le tabouret, et ainsi tout lemonde était assis et content. Ils étaient arrivés àce degré de bien-être où leur âme se dilatait,s’échappait de son enveloppe et se répandaitgénéreusement au-dehors. Alors, la chambre etson mobilier prenaient une dignité et un luxenouveaux, le châle pendu à la fenêtre se paraitdes teintes somptueuses d’une tapisserie ; lespoignées de cuivre de la commode devenaientdes heurtoirs en or, et les colonnes sculptées dulit semblaient avoir quelque parenté avec lespiliers magnifiques du temple de Salomon.Mme Durbeyfield, qui s’était rapidementdirigée de ce côté après avoir quitté sa fille, entradans la pièce du bas, la traversa dans uneprofonde obscurité, puis ouvrit la porte del’escalier comme quelqu’un dont les doigts sontfamiliers avec les habitudes des loquets. Ellemonta plus lentement l’escalier tortueux, et sonvisage, en arrivant en pleine lumière à la dernièremarche, rencontra les regards de toute la sociétéréunie dans la chambre.– Nous sommes quelques amis que j’ai invitésà célébrer la fête du club à mes frais !... crial’hôtesse au bruit des pas avec la volubilité d’unenfant qui récite son catéchisme, tandis qu’ellecherchait à voir dans l’escalier.– Oh ! c’est vous, madame Durbeyfield ?Seigneur, que vous m’avez fait peur ! Je croyaisque c’était un compère du gouvernement !Le reste du conclave accueillitMme Durbeyfield par coups d’oeils et signes detête et elle se dirigea vers le siège de son mari. Àmi-voix, il se chantonnait distraitement :– Ah ! j’en vaux bien d’ici et de là ! J’ai ungrand caveau de famille à Kingsbere, et les plusbeaux esquelettes de tout le Wessex !– J’ai quelque chose à vous dire, qui m’estvenu à ce propos ! Un grand projet ! lui murmurasa joyeuse épouse. Allons, John, vous ne mevoyez donc pas ?Elle le poussa du coude, tandis qu’il continuaitson récitatif en la regardant comme on regarde àtravers une vitre.– Chut ! Chantez donc pas si fort, mon bravehomme ! dit l’hôtesse, au cas où un membre dugouvernement passerait, pour me faire supprimerma licence !– Il vous a dit ce qui nous est arrivé, jesuppose ? demanda Mme Durbeyfield.– Oui, comme ça. Pensez-vous que ça vousrapporte de l’argent ?– Ah ! ça, c’est un secret, répliqua sagementJoan Durbeyfield. En tout cas, c’est bon d’êtreparent à un carrosse, même si vous roulez pasdedans.Elle baissa la voix qu’elle avait élevée pour lepublic, et dit tout bas à son mari :– J’ai réfléchi, depuis que vous m’avezapporté la nouvelle, qu’y a une grande et richedame du nom de D’Urberville, là-bas, près deTrantridge, sur la lisière de la forêt de La Chasse.– Hé ? Quoi ? dit sir John.Elle répéta :– Cette dame doit être notre parente et monprojet est d’envoyer Tess pour se réclamer d’elle.– Oui, maintenant que vous m’en parlez, y aune dame de ce nom-là, dit Durbeyfield ; lepasteur Tringham n’y a pas pensé ; mais ellen’est rien à côté de nous ; sans doute, unebranche cadette à nous, qui ne va pas si haut quele Roi Normand !...Tandis que le couple discutait, il n’avait pas,dans sa préoccupation, remarqué le petitAbraham qui s’était glissé dans la chambre etattendait une occasion pour les prier de rentrer.– Elle est riche et bien sûr qu’elle remarqueraitla petite, continuait Mme Durbeyfield, et ça seraitune bonne chose. Pourquoi que deux branchesd’une famille ne se feraient pas visite ?– Oui, et nous ferons tous connaissance !s’écria d’un ton animé Abraham, qui s’était missous le lit... et nous irons tous la voir quand Tesssera partie demeurer avec elle, et nous nouspromènerons dans son carrosse et nous porteronsdes habits tout noirs !– Comment es-tu ici, petit ? Quelles sottisesdis-tu là ? Va-t’en jouer sur l’escalier jusqu’à ceque papa et maman soient prêts !... Oui, Tessdevrait aller chez cet autre membre de notrefamille. Pour sûr elle gagnerait la dame ; sûr queoui. Et c’est plus que probable qu’un richemonsieur la demanderait en mariage : bref, je lesais.– Comment ?– J’ai cherché son sort dans le Diseur debonne aventure et c’est sûr qu’il a annoncé lachose !... Si vous aviez vu comme elle était jolieaujourd’hui ! Sa peau est aussi fine que celled’une duchesse !...– Qu’en dit-elle, la petite ?– Je ne lui ai rien demandé. Elle ne sait pasencore que nous avons une grande dame commeparente. Mais ça la mettrait certainement sur lavoie d’un grand mariage et elle ne dira pas nonpour y aller.– Tess est bizarre.– Mais elle est maniable, au fond. Laissez-la moi.Bien que cette conversation eût étéconfidentielle, l’intelligence de ceux qui lesentouraient en avait saisi suffisamment le senspour deviner que les Durbeyfield avaientmaintenant à parler d’affaires plus importantesque les gens du commun et que Tess, leur joliefille, avait de belles espérances en perspective.– Tess est un beau brin de fille ; je me disaisça aujourd’hui en la voyant trotter autour de laparoisse avec les autres, remarqua à demi-voix undes vieux buveurs. Mais Joan Durbeyfield ferabien de veiller à ce qu’elle n’engrange pas dumalt vert.C’était une locution du pays d’un sens spécialet à laquelle personne ne répliqua.La conversation devenait générale quandbientôt on entendit des pas traverser la chambredu bas.– Nous sommes quelques amis que j’ai invitésà célébrer la fête du club à mes frais !...L’hôtesse avait répété rapidement la formuletoute prête pour les intrus, avant de reconnaîtreTess dans le nouvel arrivant.Le jeune visage de Tess parut, même à samère, tristement déplacé dans ce milieu oùflottaient des fumées d’alcool qui convenaientmieux aux rides de l’âge mûr. Tess eut à peinebesoin d’un éclair plein de reproches de sesbeaux yeux sombres ; son père et sa mère selevèrent, finirent à la hâte leur bière etdescendirent l’escalier derrière elle, poursuivispar les recommandations de Mme Rolliver :– Pas de bruit, si vous plaît, ayez cette bonté,mes amis, ou bien je perdrais ma licence et jeserais assignée, et Dieu sait quoi encore... Bonnenuit !Ils revinrent ensemble chez eux, Tess etMme Durbeyfield tenant chacune le père par lebras. Il avait bu vraiment fort peu ; pas le quart dece qu’un ivrogne de profession peut porter àl’église un dimanche matin, sans faire uneanicroche dans ses saluts et ses génuflexions ;mais la faible constitution de sir Johntransformait en montagnes les peccadilles de cegenre. Arrivé à l’air frais, il chancelait assez pourles faire incliner tous les trois, tantôt du côté deLondres, tantôt du côté de Bath, ce qui produisaitun effet comique assez fréquent dans ces retoursnocturnes de famille, et, comme la plupart deseffets comiques, pas si comiques après tout. Lesdeux femmes, autant que possible, cachaientvaillamment ces excursions et ces contremarchesforcées à Durbeyfield qui en était la cause, àAbraham et à elles-mêmes. Elles approchèrentainsi graduellement de leur porte et, au momentd’arriver, le chef de famille reprit tout à coup sonancien refrain comme pour fortifier son âmedevant la petitesse de sa présente demeure :– J’ai un caveau de famille à Kingsbere !– Chut ! soyez donc pas si s*t, Jacky ! Votrefamille n’est pas la seule à compter, dans letemps. Voyez les Anktell, les Horsey, et mêmeles Tringham... ils sont montés en graine, presqueautant que vous... bien que vous soyez été de plusgrosses gens qu’eux, c’est vrai ! Dieu merci ! Jesuis jamais été de grande famille, et j’ai pas dehonte de ce côté-là !– C’est pas si sûr que ça. Avec votre caractère,j’ai idée que vous vous êtes déshonorés plus quenous et que vous étiez pour de bon des rois et desreines dans le temps.Tess détourna la conversation en parlant de cequi était alors bien plus important pour elle quetous les ancêtres.– J’ai peur que père ne puisse partir si tôtdemain avec les ruches.– Moi ? J’irai très bien dans une heure oudeux ! dit Durbeyfield.Il était onze heures avant que toute la famillefût couchée et il fallait se mettre en route à deuxheures du matin au plus tard si l’on voulait livrerles ruches aux détaillants de Casterbridge, avantl’ouverture du marché du samedi, car la distanceétait de trente à quarante kilomètres par demauvaises routes et le cheval et la voiture étaientdes plus lents.À une heure et demie, Mme Durbeyfield entradans la vaste chambre où dormaient Tess et tousses petits frères et soeurs.– Le pauvre homme ne peut pas partir, dit-elleà sa fille aînée, dont les grands yeux s’étaientouverts au moment même où la main de sa mèreavait touché la porte.Tess s’assit dans le lit, son esprit flottantencore à demi dans le rêve.– Mais il faut que quelqu’un y aille, répliqua-t-elle. L’époque est déjà avancée pour les ruches.L’essaimage va être bientôt fini pour l’année et,si nous les remettons au marché de la semaineprochaine, on n’en aura plus besoin et elles nousresteront sur les bras.Mme Durbeyfield ne parut pas à la hauteur dela situation.– Peut-être bien que quelque jeune gars irait ?Un de ceux qui désiraient tant danser avec toihier, suggéra-t-elle alors.– Oh ! non, je ne le voudrais pour rien aumonde ! dit Tess fièrement... Et laisser chacunsavoir pourquoi ! Une chose dont on devrait êtrehonteux ! Je crois que moi, je pourrais y aller siAbraham pouvait me tenir compagnie.À la fin, sa mère consentit à cet arrangement.On réveilla le petit Abraham qui dormait d’unprofond sommeil dans un coin de la pièce, on lefit habiller tandis qu’il était encore par la penséedans un autre monde. Pendant ce temps, Tesss’était vêtue à la hâte, et tous les deux, ayantallumé une lanterne, s’en allèrent à l’écurie. Lapetite voiture branlante était déjà chargée et lajeune fille fit sortir Prince, le cheval à peinemoins branlant que le véhicule. Le pauvre animalétonné regardait tout autour de lui l’obscurité, lalanterne, leurs deux silhouettes, comme s’il nepouvait croire qu’à cette heure où tout être vivantdoit se trouver à l’abri et au repos, il était obligéde travailler. Ils mirent dans la lanterne uneprovision de bouts de bougie, la suspendirent àdroite et firent avancer le cheval, près duquel ilsmarchèrent d’abord pendant la montée afin de nepas trop charger un animal aussi peu vigoureux.Pour se secouer un peu et suppléer au matinencore bien loin, ils causèrent en mangeant unetartine de beurre à la lueur de la lanterne. CommeAbraham se réveillait (car jusqu’ici il avaitmarché dans une sorte de léthargie), il se mit àparler des formes étranges que prenaient lesdivers objets, se profilant ténébreux sur le ciel, decet arbre qui avait l’air d’un tigre furieuxbondissant de sa tanière, de cet autre quiressemblait à la tête d’un géant. Après avoirpassé la petite ville de Stourcastle, somnolente etmuette sous ses épais toits de chaume brun, ilsatteignirent un lieu plus élevé ; à leur gauche,plus haut encore, Bulbarrow, le sommet principaldu South Wessex, dressait sur le ciel sa masseencerclée d’anciens retranchements romains.De cet endroit, la route s’allongeait en pentedouce sur une grande distance. Ils montèrent surle devant du chariot et Abraham devint pensif.– Tess, dit-il après un silence, pour entrer enconversation.– Oui, Abraham.– Es-tu pas contente que nous sommesdevenus des gens nobles ?– Pas particulièrement.– Mais tu es contente parce que tu vas épouserun monsieur ?– Quoi ? dit Tess levant la tête.– Parce que notre riche parente te mariera avecun monsieur ?– Moi ? Notre riche parente ? Nous n’en avonspas. Qui t’a mis ça dans la tête ?– Je les ai entendus en parler chez Rolliver,quand j’ai été chercher papa ; à Trantridge, il y aune dame de notre famille, très riche, et mère ditque, si tu te réclamais d’elle, elle te marieraitavec un monsieur.Sa soeur se tut brusquement et tomba dans unsilence méditatif. Abraham continua à causerplutôt pour le plaisir de parler que pour se faireentendre, de sorte que la distraction de sa soeur luiétait indifférente. Il s’adossa contre les ruches et,le nez en l’air, se mit à faire des remarques sur lesétoiles qui palpitaient froidement dans les noirsabîmes, sereines et étrangères à ces deux pauvrespetits feux follets humains. Il demandait à quelledistance se trouvaient ces lumières et si Dieu étaitde l’autre côté. Mais, de temps à autre, sonbavardage enfantin revenait à ce qui frappait sonimagination plus profondément que lesmerveilles mêmes de la création. Si Tess devenaitriche en épousant un monsieur, pourrait-elleacheter une longue-vue assez grande pourrapprocher les étoiles autant que Nettlecombe ?La réapparition de ce sujet dont toute la famillesemblait imprégnée remplit Tess d’impatience.– Laisse donc cela tranquille ! s’écria-t-elle.– As-tu pas dit que les étoiles étaient desmondes, Tess ?– Oui.– Tous pareils au nôtre ?– Je ne sais pas ; mais je le pense. Elles ontl’air quelquefois de ressembler aux pommes denotre vieil arbre du jardin : la plupart saines etsplendides ; quelques-unes tachées.– Sur laquelle est-ce que nous vivons : unebelle ou une tachée ?– Une tachée.– C’est très malheureux que nous soyons pastombés sur une bonne, quand il y en avait tantd’autres !– Oui.– C’est-il vraiment comme ça, Tess ? ditAbraham, se tournant vers elle très impressionné,après avoir de nouveau réfléchi à cette curieuseexplication... Comment est-ce que ce serait sinous étions tombés sur une bonne ?– Eh bien, père ne tousserait pas, et netraînerait pas comme il le fait, et il ne serait pastrop grisé pour faire ce voyage, et mère ne seraitpas toujours à faire la lessive et à ne jamais lafinir.– Et tu serais une dame riche du coup et tun’aurais pas à épouser un monsieur pour devenirriche !– Oh ! Aby, assez là-dessus !Abraham, laissé à ses réflexions, ne tarda pasà s’assoupir. Tess n’était pas habile à gouvernerun cheval, mais elle crut pouvoir prendre sur ellel’entière direction et laisser dormir Abraham, s’ille désirait. Elle lui fit une sorte de nid devant lesruches de manière qu’il ne pût tomber et, prenantles rênes, continua cahin-caha comme avant.Prince manquant d’énergie pour faire desmouvements superflus, elle n’avait guère besoinde le surveiller. Tess, que ne distrayait plus uncompagnon, s’enfonça plus que jamais dans larêverie, le dos appuyé contre les ruches. Lamuette procession d’arbres et de haies qui défilaitprès d’elle se rattacha bientôt à des scènesfantastiques et irréelles ; le souffle du vent quis’élevait parfois devint le soupir de quelque âmeimmense et affligée, enfermée par l’univers dansl’espace et par l’histoire dans le temps. Puis,examinant le réseau des événements de sa proprevie, il lui sembla voir la vanité de l’orgueil de sonpère, le noble prétendant qui l’attendait dansl’imagination de sa mère : il lui apparaissaitcomme un personnage grimaçant, qui se riait desa pauvreté et des chevaliers ses ancêtres dansleurs suaires. Tout devint de plus en plusextravagant et elle finit par ne plus savoircomment le temps s’écoulait. Une brusquesecousse la fit chanceler sur son siège et Tesss’éveilla du sommeil où elle aussi était tombée.Ils avaient fait beaucoup de chemin depuisqu’elle avait perdu conscience des choses et lechariot s’était arrêté. Par-devant s’élevait ungémissement sourd comme elle n’en avait jamaisentendu de pareil dans sa vie ; puis ce fut le cride : Ohé là-bas !La lanterne suspendue à sa voiture s’étaitéteinte, mais l’éclat bien plus vif d’une autrelanterne lui frappait le visage, quelque chose deterrible était arrivé ; le harnais était pris dans unobjet qui barrait le chemin. Tess, consternée,sauta à terre et découvrit l’affreuse vérité : legémissement venait du pauvre Prince, le chevalde son père.La malle-poste du matin, qui filait comme uneflèche, selon son habitude, le long des cheminsétroits, sur ses roues silencieuses, s’était jetée surle lent équipage non éclairé. Le timon pointu dela carriole était entré comme une épée dans lepoitrail du malheureux Prince et le sang jaillissaità flots de la blessure et tombait en sifflant sur laroute. Tess, dans son désespoir, s’élança et mit lamain sur le trou, se faisant ainsi éclabousser degouttes cramoisies des pieds jusqu’à la tête. Alorselle resta debout, spectatrice impuissante. Princelui aussi resta debout, ferme et immobile aussilongtemps qu’il le put, puis tout à coup ils’affaissa comme une masse. L’homme de laposte s’était joint à elle maintenant etcommençait à tirer et dételer le cheval encorechaud, mais déjà mort. Voyant qu’il n’y avait rienà faire pour le moment, le postier revint à sapropre bête qui n’avait aucun mal.– Vous étiez du mauvais côté, dit-il. Je suisobligé de continuer avec les sacs de dépêches, desorte que le mieux pour vous est d’attendre iciavec votre charge. Je vous enverrai quelqu’unpour vous aider aussitôt que possible. Il vabientôt faire jour et vous n’avez rien à craindre.Il remonta et s’éloigna rapidement tandis queTess, toujours debout, attendait. L’atmosphèrepâlit ; les oiseaux se secouèrent dans les haies,s’élevèrent et se mirent à gazouiller ; le sentiermontra sa physionomie blême et Tess, la sienneencore plus blême. Devant elle, la vaste mare desang se coagulait déjà et le soleil à son lever s’yréfléchit en mille teintes irisées. À côté gisaitPrince, immobile et roide, les yeux à demiouverts, le trou du poitrail à peine assez grand,semblait-il, pour que toute sa vie se fût échappéepar là.– C’est moi qui ai fait cela, c’est moi seule !s’écria la jeune fille. Je n’ai aucune excuse, non,aucune ! De quoi père et mère vivront-ilsmaintenant ? Aby ! Aby !... – Elle secoua l’enfantqui avait dormi profondément durant toute lacatastrophe. – Nous ne pouvons continuer avecnotre charge. Prince est tué !Quand Abraham comprit tout, son jeunevisage se sillonna des rides de la cinquantaine.– Et dire que je dansais et riais encore hier !continuait-elle. Penser que j’étais assez sotte pourcela !– C’est parce que nous sommes sur une étoiletachée et pas sur une bonne, n’est-ce pas, Tess ?murmurait Abraham au milieu de ses larmes.L’attente silencieuse leur parut éternelle. Enfinils entendirent du bruit et aperçurent quelquechose qui approchait ; le conducteur de la posteavait tenu parole. Le domestique d’un fermierprès de Stourcastle arrivait, conduisant unvigoureux roussin. On l’attela à la voiture deruches à la place de Prince et il se dirigea surCasterbridge.Le soir du même jour vit le chariot revenir aulieu de l’accident. Prince était resté là dans lefossé, depuis le matin, mais la place de la mare desang était encore visible au milieu de la route,bien que les voitures en passant l’eussent grattéeet raclée. Tout ce qui restait de Prince fut alorshissé dans le chariot qu’il avait autrefois tiré et ilrefit, les sabots en l’air et les fers reluisant ausoleil couchant, les trente kilomètres jusqu’àMarlott.Tess était rentrée plus tôt. Elle n’osait pensercomment elle annoncerait la nouvelle : ce lui futun soulagement de voir sur la figure de sesparents qu’ils connaissaient déjà leur perte, bienque les reproches dont elle continuait à s’accablerpour sa négligence n’en fussent pas diminués.Mais l’incurie même de la maison rendait cemalheur moins terrifiant que pour une familletravailleuse ; et cependant pour celle-ci, ce n’eûtété qu’un gros ennui, et c’était la ruine pour lesDurbeyfield. Leur physionomie n’exprimait pointcette violente colère qui aurait accablé la jeunefille si les parents s’étaient plus sérieusementoccupés de son avenir. Personne ne fit à Tess lesreproches qu’elle-même s’adressait.Quand on découvrit que l’équarrisseur et letanneur ne donneraient que quelques shillings dela carcasse de Prince à cause de sa décrépitude,Durbeyfield se montra à la hauteur de la situation :– Non, dit-il stoïquement. Je ne vendrai passon vieux corps. Quand nous autres,D’Urberville, nous étions chevaliers dans le pays,nous ne vendions pas nos chevaux de bataillepour acheter du mou de veau. Qu’ils gardent leurargent ! Il m’a bien servi de son vivant et je neveux pas me séparer de lui maintenant !Le lendemain il se donna plus de peine pourcreuser une fosse à Prince qu’il ne s’en étaitdonné pendant des mois pour faire pousser larécolte de la famille. Quand le trou fut prêt,Durbeyfield et sa femme attachèrent une cordeautour du cheval et le tirèrent jusque-là sur lesentier, tandis que les enfants suivaient en convoifunèbre. Abraham et Liza Lou sanglotaient.Espérance et Modestie déchargeaient leur douleuren éclats bruyants que renvoyaient les murailles.Et quand Prince fut culbuté dans la fosse, ils se réunirent tous autour. Leur gagne-pain leur était enlevé. Qu’allaient-ils faire ?– Est-il au ciel ? demandait Abraham entre sessanglots.Puis Durbeyfield se mit à jeter des pelletées deterre et les enfants pleurèrent de plus belle. Tous,sauf Tess. Son visage était sec et pâle comme sielle se croyait un assassin.VLe métier de revendeur avait dépendu engrande partie du cheval et fut donc toutdésorganisé. La gêne, sinon la misère,apparaissait au loin. Durbeyfield était ce qu’onappelait dans le pays un garçon mollasse ; il avaitpar moments bien assez de vigueur pourtravailler, mais on ne pouvait compter sur lacoïncidence de ces bons moments avec les heuresoù le travail aurait été nécessaire ; et comme iln’était pas habitué à un labeur régulier, quand lacoïncidence avait lieu, il ne persévérait pas.Pendant ce temps, Tess, qui avait entraîné sesparents dans cette fondrière, se demandait ensilence comment elle pourrait les en tirer ; alorssa mère lui fit part de son projet.– Il faut prendre de bon gré les hauts et les bas, Tess, dit-elle, et on ne pouvait pas découvrir notre grande naissance à un moment plus opportun. Il faut essayer de nos amis. Sais-tuqu’une très riche dame D’Urberville, demeurantsur la lisière de La Chasse, doit être notreparente ? Il faut aller la voir pour te réclamerd’elle et lui demander de l’aide dans notreembarras.– Je ne m’en soucie pas, dit Tess. Si cettedame-là existe, ce serait suffisant qu’elle soit biendisposée pour nous ; il n’y a pas à espérer qu’ellenous aide.– Tu pourrais lui persuader n’importe quoi, machérie. Et puis, il y a peut-être plus à faire que tune crois ! Je sais ce que je sais. Là !Le sentiment accablant du mal dont elle étaitcause obligea Tess à montrer plus de déférencequ’elle ne l’aurait fait sans doute autrement ;mais elle ne pouvait comprendre pourquoi sa mère trouvait tant de satisfaction à projeter une entreprise dont l’avantage lui semblait si incertain. Peut-être sa mère avait-elle pris desrenseignements et découvert que cetteMme D’Urberville était une dame de vertus et decharité sans pareilles. Mais l’orgueil de Tess luirendait le rôle de parente pauvre particulièrement antipathique.– J’aimerais mieux tâcher de trouver del’ouvrage, murmura-t-elle.– Durbeyfield, vous pouvez décider la chose,dit sa femme en se tournant vers le fond de la chambre où il était assis... Si vous dites qu’elledevrait y aller, elle ira.– J’aime pas voir mes enfants se faire lesobligés de parents inconnus, murmura-t-il. Je suisle chef de la plus illustre branche de la famille etje devrais tenir mon rang.Il parut à Tess que ces raisons pour s’abstenirétaient pires que le reste.– Eh bien, mère, puisque j’ai tué le cheval, ditellelugubrement, je suppose que c’est à moi defaire quelque chose ; cela m’est égal d’aller lavoir, mais pour ce qui est de lui demander del’aide, laissez-moi libre. Et n’allez pas toujours penser qu’elle va me trouver un parti. C’est unesottise.– Très bien dit, Tess, fit le père d’un tonsentencieux.– Qui a prétendu que je pensais à ça ? dit Joan.– J’imagine que vous l’avez en tête, mère.Mais j’irai.Le lendemain, levée de bonne heure, elle serendit à pied jusqu’à la ville de Shaston et elle y profita d’une tapissière qui, deux fois parsemaine, faisait le service de Shaston àChaseborough, en passant près de la commune deTrantridge où résidait la vague et mystérieuseMme D’Urberville.L’itinéraire de Tess Durbeyfield, en ce matin mémorable, traversait les ondulations nord-est duval où elle était née et où sa vie s’était épanouie.Pour elle, le monde était le val de Blackmoor etles races, ses habitants. Autrefois, enfantcurieuse, elle en avait contemplé l’étendue desbarrières et des échaliers de Marlott et ce qui étaitalors pour elle un mystère ne l’était guère moinsà présent. Journellement, elle voyait de sa fenêtredes tours, des villages, de blanches habitationsaux contours indistincts, et, au-dessus, se dressantmajestueuse sur la hauteur, la ville de Shastondont les fenêtres luisaient comme des flambeauxau soleil du soir. Elle ne l’avait presque jamaisvisitée, elle ne connaissait même en détail qu’unepetite région du val et de ses environs. Aussiétait-elle encore moins sortie de la vallée. Lescontours des collines environnantes luiparaissaient avoir autant de personnalité que lesfigures de ses parents. Mais, pour ce quis’étendait au-delà, elle s’en rapportait à ce qu’onlui avait enseigné à l’école du village, dont elleétait la meilleure élève quand elle l’avait quittéeun ou deux ans auparavant.En ces jours passés, elle avait été beaucoupaimée par d’autres enfants de son s**e et de sonâge, et d’habitude on la voyait dans le villagefaire partie d’un trio de petites filles quirevenaient de l’école côte à côte. Tess était aumilieu, en tablier d’indienne rose à fins réseauximprimés, couvrant une robe de stoff dont lacouleur primitive avait disparu pour faire place àune nuance mixte indéfinissable ; elle avait delongues jambes élancées comme des tiges, avecdes bas collants, sur les genoux desquelss’échelonnaient les petits trous qu’elle avait faitsen s’agenouillant sur les routes et sur les talus à larecherche de trésors minéraux et végétaux ; sescheveux, alors d’une nuance terreuse, pendaienten mèches se recourbant en crochets ; et les deuxpetites filles entouraient de leur bras la taille deTess qui appuyait les siens sur leurs épaules.À mesure que Tess grandissait et commençaità se rendre compte de l’état des choses, ellepartageait tout à fait l’opinion des Malthusiens envoyant sa mère lui donner inconsidérément tantde petits frères et soeurs, quand il était si difficilede les élever et de les nourrir. L’intelligence deJoan était celle d’un heureux enfant et, dans sanombreuse famille de solliciteurs auprès de laProvidence, elle n’était pas l’aînée...Cependant Tess se fit bonne et bienfaisantepour les petits et, aussitôt après sa sortie del’école, elle se mit, pour leur être utile, à donnerun coup de main dans les fermes voisines, lors dela moisson ou de la fenaison, ou bien depréférence à traire les vaches et à faire le beurre(choses qu’elle avait apprises quand son pèrepossédait des vaches) et, comme elle était fortadroite, elle excellait à cette besogne.Chaque jour, d’autres fardeaux de la famillepesaient sur ses jeunes épaules et c’était chosetoute naturelle que Tess représentât lesDurbeyfield à la résidence des D’Urberville.Cette fois, il faut reconnaître que les Durbeyfieldse montraient de leur plus joli côté.Elle descendit du véhicule à la Croix deTrantridge et gravit à pied une colline pourarriver au district boisé connu sous le nom de LaChasse, aux confins duquel se trouvait, lui avaitondit, la résidence de Mme D’Urberville : LesPentes. Ce n’était pas une maison seigneuriale dugenre habituel, avec champs, pâturages et fermiermécontent que le propriétaire est obligé depressurer par tous les moyens pour trouver sa vieet celle de sa famille. C’était mieux, bien mieux :une simple maison de plaisance, sans l’embarrasd’un seul arpent de terre qui ne fût pas essentiel àla résidence ou à une petite ferme de fantaisie,dirigée par le propriétaire et surveillée par unintendant.La loge en briques cramoisies apparut d’abord,enfouie jusqu’au toit dans ses arbres verts touffus. Tess s’imagina que c’était le château,mais, après avoir passé par la petite grille de côtéavec quelque émotion, elle parvint à un tournantde la grande allée d’où la maison elle-même seprésentait bien en vue. C’était une constructionrécente, presque neuve, et de ce même rougeéclatant qui faisait un vif contraste avec les arbresverts de la loge. Au loin, derrière l’angle de lamaison qui ressortait comme une fleur degéranium sur les autres teintes adoucies,s’étendait le paysage tendrement azuré de La Chasse, région boisée et vénérable, l’une des rares forêts vraiment anciennes encore existantes en Angleterre, où les vieux chênes portent le guidruidique et où d’énormes ifs, que la main del’homme n’a point plantés, poussent comme au temps jadis, alors qu’on les étêtait pour fabriquerdes arcs.Cette antiquité sylvestre, quoique visible des Pentes, était pourtant hors des limites immédiates du domaine.Dans cette coquette propriété, tout était prospère et bien entretenu ; des arpents de terre s’étendaient le long de la colline jusqu’aux taillis du bas ; tout faisait penser à cette pièce d’argentneuve, sortant de la Monnaie. ,ce que d’ailleurs il savait très bien, que les StokeD’Urberville n’étaient pas plus D’Urberville quelui. Cependant, il faut reconnaître que ce tronc était fort convenable pour y greffer un nom ayantsérieusement besoin de se renouveler.– d’imagination ; à vrai dire, ils nesavaient même pas que ce genre d’annexion fût possible et supposaient que, si la fortune pouvait,à la rigueur, vous doter d’une belle mine, unancien nom venait de la nature.Tess était encore là, hésitante comme unbaigneur sur le point de plonger, ne sachant sielle devait battre en retraite ou s’avancer, quandsortit de la porte triangulaire de la tente un grandjeune homme en train de fumer un cigare.Son teint était presque basané, ses lèvres forteset mal dessinées, quoique rouges et lisses,surmontées d’une moustache noire très soignée,frisant du bout ; il ne devait guère avoir plus devingt-trois à vingt-quatre ans. Malgré ce quelquechose de légèrement barbare dans les traits, safigure et ses yeux hardis et mobiles avaient uneforce singulière.– Eh bien, ma belle, que puis-je faire pourvous ? dit-il en s’approchant et voyant qu’ellerestait tout interdite... N’ayez pas peur. Je suis M. D’Urberville. Êtes-vous venue pour me voir ou pour voir ma mère ?
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