Chapitre 6

1551 Words
Voilà quelle est sa conception du pardon chrétien ! La fin de la lettre roule sur l’intéressante situation de sa chère Charlotte, et leur espérance de voir bientôt chez eux « un jeune plant d’olivier ». Mais, Lizzy, cela n’a pas l’air de vous amuser ? Vous n’allez pas faire la délicate, je pense, et vous montrer affectée par un racontar stupide. Pourquoi sommes-nous sur terre, sinon pour fournir quelque distraction à nos voisins, et en retour, nous égayer à leurs dépens ? – Oh ! s’écria Elizabeth, je trouve cela très drôle, mais tellement étrange ! – Et justement ! c’est ce qui en fait le piquant ! Si ces braves gens avaient choisi un autre personnage, il n’y aurait eu là rien de divertissant ; mais l’extrême froideur de Mr. Darcy et votre aversion pour lui témoignent à quel point cette fable est délicieusement absurde. Bien que j’aie horreur d’écrire, je ne voudrais pour rien au monde mettre un terme à ma correspondance avec Mr. Collins. Bien mieux, quand je lis une de ses lettres, je ne puis m’empêcher de le placer au-dessus de Wickham, quoique j’apprécie fort l’impudence et l’hypocrisie de mon gendre. Et dites-moi, Lizzy, qu’a raconté là-dessus lady Catherine ? Était-elle venue pour refuser son consentement ? Pour toute réponse, Elizabeth se mit à rire ; la question avait été posée le plus légèrement du monde et Mr. Bennet n’insista pas. Elizabeth était plus malheureuse que jamais d’avoir à dissimuler ses sentiments ; elle se forçait à rire alors qu’elle aurait eu plutôt envie de pleurer. Son père l’avait cruellement mortifiée par ce qu’il avait dit de l’indifférence de Mr. Darcy. Elle s’étonnait d’un tel manque de clairvoyance et en arrivait à craindre que là où son père n’avait rien vu, elle-même n’eût vu plus que la réalité. Au lieu de recevoir de son ami une lettre d’excuse, ainsi qu’Elizabeth s’y attendait à demi, Mr. Bingley put amener Mr. Darcy en personne à Longbourn, peu de jours après la visite de lady Catherine. Tous deux arrivèrent de bonne heure, et avant que Mrs. Bennet eût eu le temps de dire à Mr. Darcy qu’elle avait vu sa tante, – ce qu’Elizabeth redouta un instant, – Bingley, qui cherchait l’occasion d’un tête-à-tête avec Jane, proposa à tout le monde une promenade. Mrs. Bennet n’aimait pas la marche, et Mary n’avait jamais un moment à perdre ; mais les autres acceptèrent et ensemble se mirent en route. Bingley et Jane, toutefois, se laissèrent bientôt distancer et restèrent à marcher doucement en arrière. Le groupe formé par les trois autres était plutôt taciturne ; Kitty, intimidée par Mr. Darcy, n’osait ouvrir la bouche, Elizabeth se préparait secrètement à brûler ses vaisseaux, et peut-être Darcy en faisait-il autant de son côté. Ils s’étaient dirigés vers Lucas Lodge où Kitty avait l’intention de faire visite à Maria. Elizabeth, ne voyant pas la nécessité de l’accompagner, la laissa entrer seule, et poursuivit délibérément sa route avec Mr. Darcy. C’était maintenant le moment, ou jamais, d’exécuter sa résolution. Profitant du courage qu’elle se sentait en cet instant, elle commença sans plus attendre : – Je suis très égoïste, Mr. Darcy. Pour me soulager d’un poids, je vais donner libre cours à mes sentiments, au risque de heurter les vôtres ; mais je ne puis rester plus longtemps sans vous remercier de la bonté vraiment extraordinaire dont vous avez fait preuve pour ma pauvre sœur. Croyez bien que si le reste de ma famille en était instruit, je n’aurais pas ma seule reconnaissance à vous exprimer. – Je regrette, je regrette infiniment, répliqua Darcy avec un accent plein de surprise et d’émotion, qu’on vous ait informée de choses qui, mal interprétées, ont pu vous causer quelque malaise. J’aurais cru qu’on pouvait se fier davantage à la discrétion de Mrs. Gardiner. – Ne blâmez pas ma tante. L’étourderie de Lydia seule m’a révélé que vous aviez été mêlé à cette affaire, et, bien entendu, je n’ai pas eu de repos tant que je n’en ai pas connu tous les détails. Laissez-moi vous remercier mille et mille fois au nom de toute ma famille de la généreuse pitié qui vous a poussé à prendre tant de peine et à supporter tant de mortifications pour arriver à découvrir ma sœur. – Si vous tenez à me remercier, répliqua Darcy, remerciez-moi pour vous seule. Que le désir de vous rendre la tranquillité ait ajouté aux autres motifs que j’avais d’agir ainsi, je n’essaierai pas de le nier, mais votre famille ne me doit rien. Avec tout le respect que j’ai pour elle, je crois avoir songé uniquement à vous. L’embarras d’Elizabeth était tel qu’elle ne put prononcer une parole. Après une courte pause, son compagnon poursuivit : – Vous êtes trop généreuse pour vous jouer de mes sentiments. Si les vôtres sont les mêmes qu’au printemps dernier, dites-le-moi tout de suite. Les miens n’ont pas varié, non plus que le rêve que j’avais formé alors. Mais un mot de vous suffira pour m’imposer silence à jamais. Désireuse de mettre un terme à son anxiété, Elizabeth retrouva enfin assez d’empire sur elle-même pour lui répondre, et sans tarder, bien qu’en phrases entrecoupées, elle lui fit entendre que depuis l’époque à laquelle il faisait allusion, ses sentiments avaient subi un changement assez profond pour qu’elle pût accueillir maintenant avec joie le nouvel aveu des siens. Cette réponse causa à Darcy un bonheur tel que sans doute il n’en avait point encore éprouvé un semblable, et il l’exprima dans des termes où l’on sentait toute l’ardeur et la tendresse d’un cœur passionnément épris. Si Elizabeth avait osé lever les yeux, elle aurait vu combien l’expression de joie profonde qui illuminait sa physionomie embellissait son visage. Mais si son trouble l’empêchait de regarder, elle pouvait l’entendre : et tout ce qu’il disait, montrant à quel point elle lui était chère, lui faisait sentir davantage, de minute en minute, le prix de son affection. Ils marchaient au hasard, sans but, absorbés par ce qu’ils avaient à se confier, et le reste du monde n’existait plus pour eux. Elizabeth apprit bientôt que l’heureuse entente qui venait de s’établir entre eux était due aux efforts de lady Catherine pour les séparer. En traversant Londres au retour, elle était allée trouver son neveu et lui avait conté son voyage à Longbourn sans lui en taire le motif ; elle avait rapporté en substance sa conversation avec Elizabeth, appuyant avec emphase sur toutes les paroles qui, à son sens, prouvaient la perversité ou l’impudence de la jeune fille, persuadée qu’avec un tel récit elle obtiendrait de son neveu la promesse qu’Elizabeth avait refusé de lui faire. Mais, malheureusement pour Sa Grâce, l’effet produit avait été exactement le contraire de celui qu’elle attendait. – Elle m’a donné, dit-il, des raisons d’espérer que je n’avais pas encore. Je connaissais assez votre caractère pour être sûr que si vous aviez été décidée à me refuser d’une façon absolue et irrévocable, vous l’auriez dit à lady Catherine franchement et sans détour. Elizabeth rougit et répondit en riant : – Vous ne connaissez que trop, en effet, ma franchise. Si j’ai pu vous faire en face tant de reproches abominables, je n’aurais eu aucun scrupule à les redire devant n’importe quel membre de votre famille. – Et qu’avez-vous donc dit qui ne fût mérité ? Car si vos accusations étaient mal fondées, mon attitude envers vous dans cette circonstance était digne des reproches les plus sévères ; elle était impardonnable, et je ne puis y songer sans honte. – Ne nous disputons pas pour savoir qui de nous fut, ce soir-là, le plus à blâmer. D’aucun des deux la conduite, en toute impartialité, ne peut être jugée irréprochable. Mais depuis lors nous avons fait, je crois, l’un et l’autre des progrès en politesse. – Je ne puis m’absoudre aussi facilement. Le souvenir de ce que j’ai dit alors, de mes manières, de mes expressions, m’est encore, après de longs mois, infiniment pénible. Il y a un de vos reproches que je n’oublierai jamais : « Si votre conduite avait été celle d’un gentleman… », m’avez-vous dit. Vous ne pouvez savoir, vous pouvez à peine imaginer combien ces paroles m’ont torturé, bien qu’il m’ait fallu quelque temps, je l’avoue, pour arriver à en reconnaître la justesse. – J’étais certes bien éloignée de penser qu’elles produiraient sur vous une si forte impression. – Je le crois aisément ; vous me jugiez alors incapable de tout bon sentiment. Oui, ne protestez pas. Je ne pourrai jamais oublier l’expression de votre visage lorsque vous m’avez déclaré que, « faite sous n’importe quelle forme, ma demande n’aurait jamais pu vous donner la moindre tentation de l’agréer. » – Oh ! ne répétez pas tout ce que j’ai dit ! Ces souvenirs n’ont rien d’agréable, et voilà longtemps, je vous assure, qu’ils me remplissent de confusion. Darcy rappela sa lettre : – Vous a-t-elle donné meilleure opinion de moi ? Avez-vous, en la lisant, fait crédit à ce qu’elle contenait ? Elizabeth expliqua les impressions qu’elle avait ressenties et comment, l’une après l’autre, toutes ses préventions étaient tombées. – En écrivant cette lettre, reprit Darcy, je m’imaginais être calme et froid ; mais je me rends compte maintenant que je l’ai écrite le cœur plein d’une affreuse amertume.
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