Chapitre 7

1000 Words
Peut-être commençait-elle dans l’amertume, mais elle se terminait par un adieu plein de charité. Allons, ne pensez plus à cette lettre : les sentiments de celui qui l’a écrite, comme de celle qui l’a reçue, ont si profondément changé depuis lors que tous les souvenirs désagréables qui s’y rapportent doivent être oubliés. Mettez-vous à l’école de ma philosophie, et ne retenez du passé que ce qui peut vous donner quelque plaisir. – Je n’appelle pas cela de la philosophie : les souvenirs que vous évoquez sont si exempts de reproches que la satisfaction qu’ils font naître ne peut prendre le nom de philosophie. Mais il n’en va pas de même pour moi, et des souvenirs pénibles s’imposent à mon esprit qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas être repoussés. J’ai vécu jusqu’ici en égoïste : enfant, on m’a enseigné à faire le bien, mais on ne m’a pas appris à corriger mon caractère. J’étais malheureusement fils unique, – même, durant de longues années, unique enfant, – et j’ai été gâté par mes parents qui, bien que pleins de bonté (mon père en particulier était la bienveillance même), ont laissé croître et même encouragé la tendance que j’avais à me montrer personnel et hautain, à enfermer mes sympathies dans le cadre familial et à faire fi du reste du monde. Tel ai-je été depuis mon enfance jusqu’à l’âge de vingt-huit ans. Tel seraisje encore si je ne vous avais pas rencontrée, aimable et charmante Elizabeth. Que ne vous dois-je pas ? Vous m’avez donné une leçon, dure sans doute, mais précieuse. Par vous j’ai été justement humilié. Je venais à vous, n’éprouvant aucun doute au sujet de l’accueil qui m’attendait. Vous m’avez montré combien mes prétentions étaient insuffisantes pour plaire à une femme qui avait le droit d’être difficile. – Comme vous avez dû me détester après ce soir-là ! – Vous détester ! J’ai été en colère, peut-être, pour commencer, mais ma colère a pris bientôt une meilleure direction. – J’ose à peine vous demander ce que vous avez pensé de moi lorsque nous nous sommes rencontrés à Pemberley. Ma présence en ce lieu ne vous a-t-elle pas paru déplacée ? – Non, en vérité. Je n’ai ressenti que de la surprise. – Votre surprise n’a sûrement pas été plus grande que la mienne en me voyant traitée par vous avec tant d’égards. Ma conscience me disait que je ne méritais pas d’être l’objet d’une politesse exagérée, et j’avoue que je ne comptais pas recevoir plus qu’il ne m’était dû. – Mon but, répliqua Darcy, était de vous montrer, par toute la courtoisie dont j’étais capable, que je n’avais pas l’âme assez basse pour vous garder rancune du passé. J’espérais obtenir votre pardon et adoucir la mauvaise opinion que vous aviez de moi, en vous faisant voir que vos reproches avaient été pris en considération. À quel moment d’autres souhaits se sont-ils mêlés à cet espoir, je puis à peine le dire ; mais je crois bien que ce fut moins d’une heure après vous avoir revue. Il lui dit alors combien Georgiana avait été charmée de faire sa connaissance, et sa déception en voyant leurs relations si brusquement interrompues. Ici, leur pensée se portant naturellement sur la cause de cette interruption, Elizabeth apprit bientôt que c’était à l’hôtel même de Lambton que Darcy avait pris la décision de quitter le Derbyshire à sa suite et de se mettre à la recherche de Lydia. Son air grave et préoccupé venait uniquement du débat intérieur d’où était sortie cette détermination. Après avoir fait ainsi plusieurs milles sans y songer, un coup d’œil jeté à leurs montres leur fit voir qu’il était grand temps de rentrer. Et Bingley, et Jane ? Qu’étaient-ils devenus ? Cette question tourna sur eux la conversation. Darcy était enchanté de leurs fiançailles ; son ami lui en avait donné la première nouvelle. – Je voudrais savoir si elle vous a surpris, dit Elizabeth. – Du tout. Lorsque j’étais parti, je savais que ce dénouement était proche. – C’est-à-dire que vous aviez donné votre autorisation. Je m’en doutais. Et, bien qu’il protestât contre le terme, Elizabeth découvrit que c’était à peu près ainsi que les choses s’étaient passées. – Le soir qui a précédé mon départ pour Londres, dit-il, j’ai fait à Bingley une confession à laquelle j’aurais dû me décider depuis longtemps. Je lui ai dit tout ce qui était arrivé pour rendre ma première intervention dans ses affaires absurde et déplacée. Sa surprise a été grande. Il n’avait jamais eu le moindre soupçon. Je lui ai dit de plus que je m’étais trompé en supposant votre sœur indifférente à son égard et que, ne pouvant douter de la constance de son amour pour elle, j’étais convaincu qu’ils seraient heureux ensemble. – Et votre conviction, je le suppose, a entraîné immédiatement la sienne ? – Parfaitement. Bingley est très sincèrement modeste ; sa défiance naturelle l’avait empêché de s’en remettre à son propre jugement, dans une question aussi importante. Sa confiance dans le mien a tout décidé. Mais je lui devais un autre aveu qui, pendant un moment, et non sans raison, l’a blessé. Je ne pouvais me permettre de lui cacher que votre sœur avait passé trois mois à Londres l’hiver dernier, que je l’avais su, et le lui avais laissé volontairement ignorer. Ceci l’a fâché ; mais sa colère, je crois bien, s’est évanouie en même temps que son doute sur les sentiments de votre sœur. Elisabeth avait grande envie d’observer que Mr. Bingley avait été un ami tout à fait charmant et que sa docilité à se laisser guider rendait inappréciable ; mais elle se contint. Elle se rappela que Mr. Darcy n’était pas encore habitué à ce qu’on le plaisantât, et il était encore un peu tôt pour commencer. Tout en continuant à parler du bonheur de Bingley, qui, naturellement, ne pouvait être inférieur qu’au sien, il poursuivit la conversation jusqu’à leur arrivée à Longbourn. Dans le grand hall, ils se séparèrent.
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