Le lendemain, il ne vient pas. Pas un mot. Pas un signe.
Je devrais en être soulagée.
Mais non.
Cette attente me dévore. Le manque… me ronge.
Je me hais pour ça.
Quand enfin, en fin d’après-midi, la porte s’ouvre, mon cœur bondit malgré moi.
Derek entre, vêtu de noir. Son regard… est différent aujourd’hui. Plus froid. Plus calculateur.
Il ne sourit pas.
Il me fixe longuement.
— Lève-toi. Suis-moi.
Je n’ose pas désobéir. Mon corps réagit avant ma tête.
Je le suis à travers les couloirs sombres du manoir. Jusqu’à une salle que je n’avais jamais vue.
Un vaste bureau.
Des murs tapissés de livres. Un grand bureau en acajou.
Et… un écran allumé.
Il m’indique une chaise. Je m’assois, le cœur battant.
Derek s’installe en face. Son regard est acéré.
— Il est temps que tu comprennes une chose, Juliette.
Il tapote doucement du doigt sur le bureau.
— Ce que je fais… ce n’est pas un simple un jeu de pouvoir vide de sens.
Il allume l’écran.
Des images apparaissent. Des photos. Des documents.
Je pâlis.
C’est… mon passé. Ma vie. Mon dossier universitaire. Des articles de presse. Même des photos de moi, plus jeune.
Comment… ?
Il sourit enfin. Un sourire froid, cruel.
— Tu n’es pas ici par hasard.
Il se lève, contourne le bureau. S’appuie contre le bois, tout près de moi.
— Il y a cinq ans… tu as croisé mon chemin.
Ma gorge se serre.
Il penche la tête.
— Tu ne te souviens pas ?
Je secoue la tête. Mais une peur sourde monte en moi.
— Ton frère… le commissaire. Une affaire classée. Une enquête qui a disparu.
Ses yeux se font plus sombres.
— Et moi… condamné pour un crime que je n’ai pas commis.
Je suffoque.
Mon frère.
Le nom de Derek… Je l’ai vu. Il y a des années. Dans ces dossiers dont je n’avais pas le droit de parler.
Il se penche, son visage à quelques centimètres du mien.
— Tu vois, ma douce… tu portes en toi ta propre condamnation.
Sa main effleure ma joue.
— Alors avant de me haïr… souviens-toi. C’est toi… et ta famille… qui m’avez brisé.
Il se redresse, son regard dur.
— Je t’ai choisie. Parce que tu es le maillon faible. La faille dans leur belle façade de justice.
Mon sang se glace.
Ce n’était pas un hasard. Ni un simple caprice.
Il me poursuit depuis des années.
Il me voulait… moi.
Et il m’a eue.
Il sourit à nouveau.
— Mais ne crois pas que tout est joué. Une autre partie commence.
Il ouvre un tiroir. En sort un dossier qu’il jette devant moi.
— Il y a des gens… qui veulent me détruire. Qui veulent te retrouver aussi.
Je fronce les sourcils.
— Quoi ?
Il rit doucement.
— Ta famille te croit morte, ma douce. Disparue. Mais il y a des ennemis… des hyènes qui rôdent.
Il s’assoit à nouveau, les bras croisés.
— Désormais, tu n’as plus le choix. Si tu veux survivre… il va falloir apprendre à me plaire. À m’obéir.
Il se lève.
— Demain est un nouveau jour ...
Il s’approche de moi, son souffle brûlant sur ma peau.
— Et peut-être… que je t’apprendrai à aimer cette prison.
Il se redresse, son regard dur.
— Car à l’extérieur… il n’y a plus d’issue. Seulement des chasseurs… et toi, sans défense.
Il s’installe derrière le bureau. Son bureau.
Puis lève les yeux vers moi.
— Tu sais… j’ai cru longtemps que je pourrais oublier.
Sa voix est calme. Trop calme.
— J’ai cru que le temps effacerait. Que la prison n’était qu’un passage. Une parenthèse.
Il penche la tête. Son regard s'assombrit.
— Mais ce qu’on m’a volé… ce n’était pas seulement six ans.
Il pose une main à plat sur le bureau.
— C’est ma vie qu’on m’a arrachée.
Un silence. Chargé.
Puis, il me fixe. Droit dans les yeux.
— Par ton frère.
Je tressaille.
— Par ta p****n de famille, obsédée par sa morale, sa justice. Une justice qui a menti. Qui a fabriqué un coupable.
Je serre les bras contre moi. Il ne crie pas. Et c’est pire.
— Tu étais petite, à l’époque. Mais tu étais là. Dans les couloirs du tribunal. Je m’en souviens.
Ton regard.
Ton nom.
Ton air perdu.
Il se lève lentement. Tourne autour du bureau.
— Tu ne m’as rien fait, pas directement. Mais tu portes leur sang. Leur nom. Et ça suffit.
Il s’approche, se penche vers moi.
— Ils m’ont brisé. Alors je briserai ce qui leur reste.
Je serre la mâchoire.
— Je ne suis pas eux.
— Non. Tu es bien pire, Juliette. Parce que tu commences à m’appartenir. Parce que malgré tout ce que je t’ai fait… ton corps me répond. Ta voix me tremble.
Il sourit. Froidement.
— Et ça… c’est ma plus belle vengeance.
Il tend la main. Effleure mon visage. Je me fige.
— Tu vas payer. Pas avec ton sang. Pas avec ta mort. Non.
Il s’accroupit devant moi, son regard planté dans le mien.
— Tu vas payer… avec ton cœur. Avec ton esprit. Tu vas m’aimer, Juliette. Tu vas me désirer plus que l’air.
Il chuchote :
— Et quand tu ne pourras plus vivre sans moi… je te laisserai tomber.
Un silence.
Je sens mes yeux s’embuer.
Il se lève.
— La prison m’a appris la patience. Ta chute… prendra le temps qu’il faut.
Il se dirige vers la porte.
Avant de sortir, il se retourne une dernière fois.
— Tu n’es qu’un pion dans une guerre ancienne. Mais tu seras mon plus beau trophée.
Et il disparaît, me laissant seule, vidée, brisée, incapable de comprendre si ce que je ressens… c’est de la peur. Ou de la fascination.