Jody
De retour à l’orphelinat, nous sommes accueillis par les enfants tous aussi excités les uns que les autres de découvrir ce que peuvent bien contenir les différents paquets arrivés en éclaireur. Meg et Joe nous attrapent par la main et, les autres enfants sur nos talons, nous entraînent jusque dans la salle à manger où nous attendent Miss Haswell, Charlie et Tom.
— Angela n’est pas là ? je mime du bout des lèvres à l’attention des garçons.
Ils secouent la tête, les lèvres pincées. Je leur adresse un sourire furtif. Tant pis pour elle. Je frappe dans mes mains attirant l’attention des quatre-vingt-dix-sept enfants dans la pièce.
— Tout le monde en cercle ! j’ordonne.
Les enfants s’exécutent sans broncher. D’un geste de la main, j’invite Charlie et Tom à m’aider pour distribuer les paquets à leurs propriétaires. Bruits d’exclamation, rires et discussions fusent aux quatre coins de la pièce. Les cadeaux distribués, Miss Haswell profite de l’inattention des enfants pour me réprimander gentiment.
— Ne vous en faîtes pas pour cette dépense, je ne manquerai pas de vêtements pour autant. Lord Pembleton a accepté que je la face à condition que je le laisse m’offrir les toilettes nécessaires pour le Girton College.
— Et il y a également des cadeaux pour vous, Charles et Thomas, ajoute l’intéressé, j’ai demandé à votre servante de les apporter dans votre bureau.
— Servante ? demande Charlie. Il n’y a pas de ser…
Tom lui assène un coup de coude dans les côtes le faisant taire.
— Merci Milord.
— Il n’y a pas de quoi. Mais c’est Jody que vous devriez remercier.
Moi ? Je n’ai rien…L’ombre d’un sourire apparaît sur ses lèvres. Je vois. Il a dû leur prévoir des cadeaux pendant que j’essayais les robes chez Mrs. Walpole. Bien vu. Charles et Thomas échangent un regard entendu avant de courir le plus vite possible en direction de la porte.
— Les garçons ! s’exclame Miss Haswell, vous pourriez m’attendre au…
La porte se referme derrière eux. Notre directrice lève les yeux au ciel tout en poussant un soupir. J’émets un rire discret.
— Je vais leur demander de vous attendre.
— Merci Jody.
Je sors à mon tour direction l’aile Est. A peine ai-je eu le temps de faire quelques pas qu’Angela surgit devant moi me prenant par surprise.
—Alors ça y est, tu as fait ta bonne action ?
Sa voix est, dédaigneuse. Je me contente de lui couler un regard calme avant de la contourner.
—Tu es ridicule de t’attacher à lui, tu le sais ça ?
Je fais volte-face, sans un mot. Mon regard croise le sien et, si je ne la connaissais pas mieux, je pourrais jurer y détecter une pointe de tristesse.
— Si j’étais toi, je ferais attention. Pense à la façon dont les choses se sont terminées pour tes parents.
Je prends une inspiration et m’humecte furtivement les lèvres.
— Ne t’en fais pas pour ça, Loras et moi ça n’a rien à voir.
Elle s’approche de moi, l’air grave, le visage de marbre.
— Loras Pembleton sait s’y prendre avec les jeunes femmes. Nombreuses sont celles qui l’ont connu.
— Tu mens.
Elle rit froidement.
— Oh que non. Les hommes comme lui sont tous pareils. J’en ai connu un il y a quelques temps de ça, Jonah. C’est d’ailleurs par lui que j’ai découvert tout ce que je sais au sujet de ton prince charmant, dont les rumeurs de fiançailles.
— Ce ne sont que des médisances, je dis acerbe.
— Demande-lui si tu ne me crois pas.
Elle m’adresse un sourire furtif puis s’éloigne, me laissant seule face à mon doute.
**
Loras
La salle à manger de nouveau en ordre, Miss Haswell et moi-même laissons les enfants aux bons soins de celle que je prenais pour une servante et qui, en réalité, n’est autre qu’Ester la cuisinière de l’orphelinat.
— Ester, je compte sur vous pour leur donner un goûter comme il se doit, lui dit la directrice d’une voix joviale.
La jeune femme acquiesce, sourire aux lèvres.
— Suivez-moi.
Nous regagnons son bureau. Charles et Thomas nous y attendent, tous deux assis sur le canapé devant la cheminée dans laquelle crépite un feu, le nez plongé dans les livres que je me suis procurés pour eux. Miss Haswell se racle la gorge afin de leur signaler notre présence. Tous deux bondissent sur leurs pieds, gênés.
— Ne vous inquiétez pas, les enfants sont avec Ester vous avez encore un peu de temps.
Elle s’assoit dans le fauteuil face à eux tandis qu’ils reprennent leur place sur le canapé. Mon regard confus parcourt la pièce où je m’attendais à voir ma pupille.
— Jody n’est pas avec vous ?
— Non, nous ne l’avons pas vu depuis tout à l’heure, me répond Thomas.
— Probablement Angela, renchérit Charles.
J’acquiesce.
— Je vais voir.
J’attrape le cadeau de Miss Haswell et le lui donne avant de sortir de la pièce. Sans grande surprise, je finis par tomber sur Angela.
— Où est Jody ? je lui demande calmement.
— Je n’en sais rien, probablement dans le dortoir des filles.
Elle effectue un petit mouvement de tête en direction des escaliers vers lesquels je commence à me diriger.
— Est-elle au courant pour la petite sœur de sa mère ?
Je me stoppe net puis effectue un demi-tour sur moi-même, le visage de marbre.
— Comment êtes-vous au courant de cela ?
— Jonah me l’a dit. A l’époque où votre grand-père était encore vivant et où vous veniez ici avec lui. N’est-ce pas un peu méchant de votre part de faire miroiter des choses à Jody en sachant que non seulement elle vous est inférieure socialement parlant, mais qu’en plus vous êtes déjà promis à une autre ?
J’émets un rire moqueur.
— Je ne sais pas que vous étiez soudainement devenu soucieuse du bien-être de Jody.
— Je ne lui suis pas. Pas particulièrement. Cependant, je sais ce que c’est que de se faire des illusions par amour.
Je fronce les sourcils. Il ne faut que quelques secondes pour que la réalité vienne me frapper en pleine face.
— C’est vous, je souffle. (Son regard croise le mien.) Vous êtes la jeune fille que Jonah a dû délaisser parce qu’il se mariait.
Jamais je n’aurais cru que la femme dont mon ancien ami m’a parlé n’était autre qu’une jeune fille. Encore moins une jeune fille de l’orphelinat.
— Quel âge avez-vous ?
— Vingt ans, Milord.
Vingt ans…Cela veut dire que les quelques fois où elle et Jonah se sont vus, elle devait en avoir quinze et lui une vingtaine. Quel idiot. Angela s’avance vers moi, une lueur mélange d’hésitation et de tristesse dans le regard.
— Savez-vous ce qu’il est advenu de lui, Milord ?
J’inspire lentement et m’humecte les lèvres, les muscles tendus par sa question.
— Il a fini par devoir épouser ma fiancée, Abigail.
— La tante maternelle de Jody. (J’acquiesce.) Que s’est-il passé ?
— La petite sœur de Jonah les a surpris en train de mettre un terme à leur relation. Abigail et moi venions de nous fiancer, quant à lui cela faisait un moment déjà qu’il vous avait trouvée. J’ai rompu nos fiançailles, Jonah a rompu tout contact avec vous. Ils ont eu un enfant. Abigail est morte peu de temps après la naissance. Quant au reste, je ne sais pas. Je ne vois Jonah et leur fille Alice que deux ou trois fois par an grand maximum.
— Ce n’était donc pas un mariage d’amour ?
— Non. Ils y ont été forcés par leurs familles respectives.
La tristesse fait place au soulagement. Ses traits s’apaisent.
— Si vous voulez bien m’excuser.
J’incline la tête et m’éloigne, prêt à rejoindre Jody.
— Attendez !
Elle attrape mon poignet. Je m’arrête. A peine ai-je le temps de me retourner qu’elle me tire par la nuque et plaque ses lèvres contre les miennes.
— Qu’est-ce que vous…
Elle glisse ses mains dans mon pantalon sans me laisser le temps de finir ma phrase. Ses doigts se referment autour de moi me faisant grogner contre ses lèvres. Je m’empresse de me détacher d’elle. Elle me relâche, la respiration haletante, les joues en feu. Le sourire aux lèvres, elle attrape ses jupons qu’elle fait remonter lentement le long de ses fines hanches qui ondulent sensuellement. Elle se colle à moi se frottant sciemment contre mes atouts masculins.
— Aller Milord, je sais que vous en avez envie. (Ma respiration se bloque tandis que mon être entier se tend.) Posséder ce qui autrefois appartenait à celui qui vous a dépossédé. (Elle approche sa bouche de mon oreille, ajoute :) Personne n’en saura rien.
Elle m’embrasse le lobe et relève la tête, le regard à la fois joueur et défiant :
— A moins que vous n’ayez trop peur d’agir en homme et non en gentleman, mmm ?
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