Chapitre I

1748 Words
IDans sa maison de Lamothe-Saint-Léonard, près de Locminé, Marie Lafitte* examinait son bras avec consternation. En rentrant chez elle, la veille au soir, elle s’était fait très mal en se cognant sur l’énorme clé qui dépasse de la bonnetière dans l’entrée de sa maison. Elle avait enduit l’ecchymose d’arnica, mais ce matin la douleur était insupportable, le bras enflé et violacé. Comment conduire sa voiture pour aller travailler à l’Institut des Sciences Mérovéennes à Vannes ? Son mari, le commissaire Cazaubon, était parti pour Lyon. À ce moment, on sonna à la porte. C’était un homme d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux cuivrés, brillants et raides, formaient un épi sur le haut de sa tête ronde. Ses yeux étaient de la même couleur que ses cheveux et ses sourcils. Il souriait timidement. — Madame Lafitte ? Je suis le peintre, Julian Stoczkowski. Je vous ai apporté le devis pour vos travaux. Comme votre mari m’a dit que c’était pressé, quand je suis venu prendre les mesures… J’avais une course à faire près de Lamothe-Saint-Léonard. Je n’ai pas pu vous prévenir… — Heu… Oui… Merci. Marie le fit entrer. Horrifié, il vit son bras : — Il faut soigner ça, Madame Lafitte ! C’est très vilain. — Je me suis simplement cognée contre cette grosse clé. — Vous devriez aller voir un panseur de secrets. — Un panseur de secrets ? — C’est un guérisseur. Ma mère connaît une dame à Auray, au port de Saint-Goustan. Elle impose les mains, et hop ! Elle soigne aussi les animaux. — Est-ce que c’est une magnétiseuse ? — Je ne m’y connais pas trop. Mais l’essentiel c’est que ça marche, n’est-ce pas ? Il avait de nouveau son sourire timide. Il dit : — Je retourne maintenant à mon chantier de Saint-Goustan. Je peux vous conduire chez cette dame, si vous voulez… Marie hésita à peine… Cet homme lui inspirait confiance, elle ne savait pas pourquoi. Et elle avait tellement mal… Les doigts de sa main gauche commençaient à s’engourdir. Elle accepta. — Je vais téléphoner à mon bureau pour prévenir que j’arriverai plus tard, ajouta-t-elle. En route vers Auray, assise dans la camionnette à côté du peintre, sa chienne Mathilde à ses pieds, elle se demandait encore comment elle avait pu se cogner aussi violemment. « La clé de la bonnetière, elle est là depuis… des siècles. Jamais personne ne s’est cogné dedans… C’est parce que tu as entendu le téléphone avant d’avoir atteint la porte d’entrée. Tu croyais que c’était le commissaire qui t’appelait, hein, Lafitte ? Alors tu as galopé comme une folle, créature débile… Tout ça pour entendre au bout du fil quelqu’un qui se trompait de numéro… » À vrai dire, c’était un coup de fil bizarre. Une femme à la voix lointaine demandait madame Fontaine. Marie, qui se demandait si le nom avait un rapport avec son propre nom de jeune fille,** avait posé quelques questions. Mais la voix avait disparu brusquement. On avait raccroché. Ils arrivèrent à Saint-Goustan. Le port était dans la brume. Marie distinguait à peine le petit pont, le chenal et les vieilles maisons en granit. Le peintre arrêta sa camionnette sur le Quai Neuf et accompagna Marie à pied dans une minuscule rue montante qui partait de la place Saint-Sauveur et se prolongeait par des escaliers. Ils passèrent devant une magnifique façade en encorbellement, tournèrent à droite. Comme si elle sentait que sa maîtresse n’était pas dans son assiette, Mathilde suivait, l’oreille basse, le nez dans les jambes de Marie. Rue du Fer à Moulin, le peintre sonna à une petite porte encastrée dans un haut mur de pierre. La porte était surmontée d’une arche ornée d’une tête de femme sculptée. Ils attendirent un bon moment. Comme s’il voulait distraire Marie, le peintre lui parlait : — Les gens disent que c’est la femme de l’Ankou, au-dessus de la porte ! Ça fait rire madame Mériadec ! Vous allez voir le jardin. Et son camélia ! Vous aimez les camélias ? Celui-ci, c’est le plus beau de tout Saint-Goustan ! Une dame leur ouvrit la porte. Elle avait des cheveux blancs épais, des yeux noirs perçants, un ton autoritaire. — Julien ! Qu’est-ce que tu fais là ? dit-elle. Tu ne travailles pas chez ta sorcière, aujourd’hui ? — Si ! dit le peintre. Mais j’ai une cliente pour vous… Bon, je vous laisse, Madame Mériadec ! Il s’en alla. Marie et Mathilde, suivant la vieille dame, traversèrent un jardin où trônait un gigantesque camélia rose aux fleurs satinées, aux feuilles foncées et luisantes. Des touffes de lavande, des fuchsias, des rosiers, un lilas occupaient l’espace comme ils l’entendaient. Au fond du jardin, les fenêtres basses de la maison, drapées de rideaux blancs brodés, étaient ornés de pots de perce-neige, de pensées, de primevères aux tons vifs. Elles entrèrent dans une petite pièce assez sombre, aux poutres basses. Elle était égayée par une cheminée en pierre, haute et large, où brûlait un feu magnifique. Peut-être une cheminée Renaissance, pensa vaguement Marie en apercevant les beaux montants moulurés. Sans s’occuper d’elle, madame Mériadec s’assit et prit Mathilde sur ses genoux. Elle parlait sans arrêt en la caressant : — Oui, tu es belle… Tu es inquiète, n’est-ce pas ? Mais ça va s’arranger… Elle se tourna enfin vers Marie : — Où l’avez-vous trouvée ? J’ai rarement vu une petite bête comme ça. Un chien en soie ! Et ces yeux vairons ! — C’est une auvergnate. Un chien à vaches. Elle était perdue, après la mort de son maître. Je l’ai trouvée devant ma porte. Les gendarmes me l’ont laissée, dit Marie. — Vous avez de la chance ! Montrez-moi votre bras. Éberluée, Marie enleva son manteau, releva péniblement sa manche. — Ah ! Oui ! J’avais raison ! Asseyez-vous sur cette chaise près de la table. Allongez votre bras. Madame Mériadec se leva, promena lentement ses deux mains au-dessus du bras de Marie presque sans le toucher. Par moments, elle s’immobilisait longuement au-dessus de l’ecchymose, comme si elle sentait une résistance. — C’est terminé, maintenant, dit-elle enfin. Ne vous inquiétez de rien. Quelquefois, à la fin de la journée, je suis épuisée. Je n’ai plus de fluide. Mais ce matin, ajouta-t-elle mystérieusement en montrant le haut de son épaule, j’en sentais… jusque-là, j’en avais plein… Je vais vous faire du café, si vous voulez. Ça va vous retaper. — Je ne voudrais pas vous déranger, balbutia Marie. La douleur de son bras lui donnait encore la nausée. L’idée de partir en bus pour l’Institut à Vannes l’accablait. Il fallait qu’elle porte Mathilde dans son grand sac, sinon le chauffeur n’en voudrait pas. Et comment allait-elle venir à bout de la journée ? L’après-midi, elle devait participer à une réunion de directeurs de laboratoire. Elle avait bien préparé ses arguments, la veille, car elle devait absolument convaincre ses collègues de lui céder une salle de plus pour les nouveaux ordinateurs. Mais à l’Institut, l’espace était cher… Elle accepta le café de madame Mériadec, soulagée de ne pas avoir à affronter la brume tout de suite. * Dans le bus vers Vannes, une sorte de torpeur l’envahit. Mathilde était sur ses genoux, tiède et soyeuse. Marie s’assoupit un peu, pensant à son étrange conversation avec madame Mériadec. Tout en faisant le café, la vieille dame avait dit d’un ton brusque : — Julien est un bon garçon. Vous le connaissez depuis longtemps ? — Non, dit Marie. Je l’ai rencontré ce matin. Mon mari avait entendu parler de lui par un collègue. Comme il faut faire des travaux à la maison, il l’a appelé pour lui demander un devis. C’est mon mari qui l’a reçu quand il est venu prendre ses mesures. — Vous me devez vingt euros ! Marie prit un billet dans son sac et le posa sur la table. Madame Mériadec poursuivit : — Les animaux, je ne les fais pas payer. — Ah ! Pourquoi ? — C’est un chien qui m’a fait comprendre que j’avais un don. Quand j’étais enfant, le jeudi, j’allais passer l’après-midi chez une camarade de classe. On jouait aux cartes. Une fois, je tenais sur mes genoux son petit chien. Il avait le train arrière paralysé. Je le caressais de temps en temps. Les jeudis suivants, j’ai fait la même chose. Au bout de trois semaines, il trottait comme vous et moi. — Qu’est-ce qui s’est passé après ? — Rien. J’ai eu peur. Je ne suis pas revenue chez mon amie. J’ai voulu oublier. Je ne me suis souvenue de tout ça que lorsque ma fille s’est plainte de maux de tête. J’ai réussi à la guérir. Après, mon mari est tombé malade. Il souffrait beaucoup. Il n’y a que moi qui pouvais le soulager. — Vous l’avez guéri ? — Il s’est bien porté pendant des années. Mais il était beaucoup plus âgé que moi. Il est mort il y a trois ans. Il avait 93 ans… * La journée de Marie à l’Institut se passa sans incident. Le téléphone sonna sans arrêt, bien sûr, mais elle n’eut pas le temps de penser à la douleur de son bras. Au cours de la réunion des directeurs de laboratoire, elle dut ferrailler dur avec ses collègues – mi-fermeté, mi-battements de cils – mais à la sortie, le résultat était là, elle avait obtenu la salle 216, un peu petite, mais qui donnait sur le square par de grandes baies… L’administrateur avait promis de la faire repeindre pour elle. « Les chercheurs vont être contents », pensa-t-elle en montant dans le bus pour rentrer à Lamothe-Saint-Léonard. Une fois assise, elle réfléchit à son devenir personnel. Elle dirigeait depuis quatre ans un laboratoire d’informatique et n’avait plus le temps de faire de recherche comme par le passé. L’aspect intéressant de ce poste était d’évaluer la qualité des travaux en cours, de contrôler leur déroulement. Mais les triomphes ordinaires de Marie ressemblaient à celui de l’après-midi qui venait de se dérouler. Elle passait la plus grande partie de son temps à tenter d’arracher à l’Agence Nationale de la Recherche des crédits ou du matériel pour que les chercheurs puissent progresser. Elle assurait quelques séminaires d’enseignement, ce qui la forçait à rester dans le bain, mais l’essentiel de son travail, c’était la diplomatie, l’intendance, la gestion… Elle soupira. « Il serait temps que tu lâches la direction du labo, Lafitte », se dit-elle en bâillant. « Si tu veux former des étudiants, il faut que tu fasses toi-même de la recherche. Qu’est-ce que tu vas leur raconter l’an prochain ? » Elle se remémorait sa journée. Au déjeuner, à la cafétéria de l’Institut, elle avait rencontré un ethnologue qui faisait une enquête sur la sorcellerie en milieu rural. Une bouffée d’air… Il avait parlé avec passion de son travail de terrain. Marie, qui était assise à côté de lui, lui avait demandé s’il avait dû s’impliquer lui-même dans certains drames pour avoir accès aux procédures de sorcellerie. Il avait hoché la tête. — J’ai joué un rôle dans plusieurs cérémonies de désenvoûtement… J’y ai été obligé, pour inspirer confiance aux protagonistes… Sous les rires de ses voisins, il avait confié qu’il n’avait pas hésité à aller dans une grande surface pour acheter un cœur de bœuf, destiné à des fins sorcières. Il avait raconté ensuite qu’une de ses collègues, étudiante en ethnologie, était devenue, pour les mêmes raisons, l’assistante d’une désenvoûteuse. Comme par hasard, elle avait été en proie à toutes sortes d’ennuis de santé et d’accidents de la circulation. La désenvoûteuse soignait la jeune fille, lui indiquait les précautions à prendre pour éviter les ennuis. — Mais, ajouta l’ethnologue, ma collègue s’est toujours demandé s’il ne s’agissait pas d’un montage destiné à démontrer le pouvoir de la dame… Tout d’un coup, Marie pensa à madame Mériadec et réalisa qu’elle n’avait plus mal au bras. Elle remonta discrètement sa manche. L’enflure avait disparu. * Lafitte : nom de son premier mari, décédé quelques années auparavant. Depuis, elle a épousé le commissaire Cazaubon, mais Lafitte est son nom d’usage. ** Marie Lafitte est née Ligier de Clairefontaine.
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