Chapitre II

872 Words
IIÀ Lamothe-Saint-Léonard, le lendemain matin, Marie sortit de bonne heure promener Mathilde. Il pleuvait. Elles partirent à pied pour le petit bois tout proche. Mathilde avait un comportement bizarre. Elle partait comme une flèche dans les buissons, revenait en aboyant comme si elle avait le diable aux trousses, se réfugiait dans les jambes de Marie en gémissant, repartait… Encore une journée où la pauvre bête resterait longtemps enfermée dans un bureau à l’Institut, puisque Marie devait aller déjeuner au siège de l’Agence Nationale de la Recherche avec le directeur… Une occasion où elle devrait à nouveau faire preuve de diplomatie pour obtenir une petite rallonge de crédits. C’était, cette fois, pour l’organisation du Colloque d’Intelligence Artificielle qui devait avoir lieu au printemps. Quand elles montèrent en voiture, en route pour l’Institut, Mathilde renâcla carrément. Marie s’aperçut alors qu’elle avait oublié le doudou, un vieux châle, que la petite chienne traînait toujours avec elle. Elle revint dans la cuisine, chercha dans toutes les pièces, s’énervant, ne trouvant rien. Elle finit par saisir au passage une écharpe en laine du commissaire, repartit au galop. « Lafitte, tu n’as pas honte ? », pensa-t-elle furtivement en montant en voiture. « Tu la laveras ce soir même, tu entends ? » La journée se passa mal. Mathilde s’agitait sans cesse. A la fin de la matinée, elle s’échappa dans le couloir, se faufila à travers les portes palières, dégringola les escaliers, poursuivie par Marie. Marie la perdit de vue au rez-de-chaussée. Après l’avoir longtemps cherchée, elle dut quitter l’Institut pour son rendez-vous sans l’avoir retrouvée. Avant de partir, elle avait ameuté tout l’étage, l’administrateur de l’Institut, le personnel de la cafétéria, tous les chercheurs qu’elle connaissait. Quand elle revint de déjeuner sans avoir réussi à extorquer le moindre centime au directeur de l’ANR, on lui dit que Mathilde était à la loge. Elle avait, paraît-il, pincé au doigt un professeur qui voulait la traîner hors de la cafétéria – de quoi je me mêle, pensa Marie – vomi au milieu des tables, aboyé dans les couloirs jusqu’à ce que monsieur Pleven, le gardien, l’emmène. « Merci, mon Dieu, elle adore monsieur Pleven ! » se dit Marie. Dans la loge, Mathilde était tranquillement couchée dans un coin sur l’écharpe du commissaire. — Elle est bien sage, maintenant, dit monsieur Pleven. Elle a été malade parce qu’ils l’ont gavée, à la cafétéria ! Oui ! Ça n’a pas de bon sens, ces… — Mathilde est bizarre depuis ce matin, dit Marie. Je vais l’emmener chez le vétérinaire. — Vous savez ce que vous pourriez faire ? Allez donc voir madame Mériadec à Auray. Elle sait s’y prendre avec les animaux. * Quand Marie rentra chez elle, il faisait noir. Le commissaire l’appela assez tard. Il ne savait pas quand il rentrerait. — Qu’allez-vous faire de votre week-end ? demanda-t-il. — S’il fait beau, je vais peut-être aller promener Mathilde en forêt de Paimpont et chercher des champignons. Il y a longtemps que je voulais vous y emmener, Commissaire. — Je vous promets que nous irons dès mon retour, poussin. On emportera un pique-n***e, s’il fait beau. Pendant que le commissaire parlait, elle se sentait des ailes. L’avenir avec lui paraissait plein de soleil, de nouveauté, d’aventure. Ses avatars à l’Institut, les frasques de Mathilde lui paraissaient légers. Elle les raconta avec entrain. Il la félicita d’avoir obtenu une nouvelle salle pour les ordinateurs, lui donna carte blanche pour les futurs travaux de peinture dans la maison de Lamothe-Saint-Léonard, le choix des couleurs, des matériaux. Elle l’accusa d’être une sorte d’homme des bois, qui se soucie peu de l’aspect de sa cabane. Il rit, reconnut qu’il était incapable de concevoir la décoration d’une pièce. — Mais je sais apprécier la beauté quand je l’ai devant moi, ajouta-t-il d’un ton flagorneur. Elle rit à son tour : — Vous pourriez quand même me dire quelle couleur vous aimeriez pour les murs de votre bureau ! — Je vous laisse deviner ! Elle soupira : — Bon ! Ce sera rose, alors ! Mais pas rose jambon ! — Je veux du rose commissaire, rien d’autre ! Un peu comme votre robe de mariée, mais en plus… en moins… Vous voyez ce que je veux dire ? Après cette conversation, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de raconter l’histoire de son ecchymose au bras. Aussi, son accrochage en voiture sur la route du retour, le soir même. À l’entrée de Lamothe-Saint-Léonard, au rond-point, une voiture lui avait coupé la route et éraflé l’avant gauche de sa vieille AX, avant de disparaître dans la nuit. Ça avait été si rapide qu’elle n’avait pas eu le temps d’avoir peur. Et pourquoi ne pas avoir dit à son mari qu’elle avait perdu une de ses boucles d’oreilles favorites ? Elles étaient en or et turquoise, le commissaire les avait rapportées du Mexique pour elle… « Tu ne voulais pas lui faire de peine. Tu es lâche, Lafitte ! Tu remets à plus tard quand ça t’embête ! » Le corbeau mort qu’elle venait de trouver sur l’appui de fenêtre, ça, elle avait jugé que ce n’était pas la peine d’en parler… Quand on a un jardin, trouver un oiseau mort de temps en temps, c’est normal. Même si le cadavre n’était pas à proprement parler dans le jardin. Même s’il était gigantesque, avec une plaie sanguinolente au niveau du cœur, comme si on avait enfoncé un clou dedans… Marie n’avait pas pu l’enterrer sous le forsythia, parce que Mathilde creusait toujours des trous aux endroits où la terre est meuble. D’ailleurs, la lampe crépusculaire qui s’allumait quand on allait du côté du forsythia venait de tomber en panne… Mais l’idée que ce cadavre allait rester dans la maison ne lui plaisait pas. Comme c’était la veille du passage des éboueurs, elle avait mis le corps dans la poubelle, après l’avoir pieusement entouré de papier journal. Elle s’était efforcée ensuite d’oublier les énormes pattes raides et crochues de la bête, les yeux vitreux, le bec noir entrouvert, comme menaçant.
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