IIIPourquoi la toupie avait-elle brusquement décidé de se promener en forêt de Paimpont ? Celle de Lanvaux, au sud de Locminé, est bien plus près de Lamothe-Saint-Léonard… Très belle aussi, remplie de mystérieuses chapelles, d’une abbaye cachée au fond d’un vallon, de lacs, de sources autrefois bienfaisantes, de bergeries en granit rouge et doré… « Pourquoi aller jusqu’à Paimpont ? » lui avait d’ailleurs fait remarquer le commissaire, la veille au soir.
Marie avait senti chez lui quelque chose comme une réticence. Peut-être se souciait-il de l’état de la vieille voiture que Marie refusait de changer. Elle avait répondu d’un ton vague qu’on lui avait indiqué là-bas un coin à champignons.
— Vous n’aimez pas les champignons ! avait rétorqué le commissaire.
— Oui, mais j’aime les chercher. Et je pourrai en apporter aux Chassagne*. Ils adorent les girolles et on en trouve rarement au marché de Lamothe, avait-elle renchéri.
— Ah ! Bon ! avait-il conclu.
Ce que Marie n’avait pas dit, c’est qu’elle avait commencé à lire des livres que l’ethnologue de l’Institut lui avait recommandés quand elle l’avait rencontré à nouveau à la cafétéria. Il lui avait alors confié qu’il aurait bien aimé faire une petite enquête sur les mythes et sortilèges de la forêt de Brocéliande. Ce qu’il voulait savoir, c’était si les habitants du coin s’en préoccupaient encore, s’ils avaient parfois recours à la puissance de Merlin, s’ils vénéraient certains lieux de la forêt.
— Vous comprenez, avait-il dit, la sorcellerie à laquelle j’ai eu affaire au cours de ma recherche est une pratique plus ou moins formalisée, mais, à ma connaissance, elle n’a pas de lieux de culte. Or Brocéliande est considéré, dans la littérature, comme un espace de sortilèges…
Marie, intéressée par le sujet, s’était dit qu’elle irait voir sur le terrain. Quoi qu’il en soit, le lendemain matin, un samedi, elle partit en voiture pour la forêt de Paimpont** avec Mathilde, munie d’un bâton et d’un panier pour les girolles.
La petite chienne avait toujours un comportement anormal. Elle avait refusé son dîner la veille au soir et hurlé à la mort plusieurs fois dans la nuit.
De guerre lasse, Marie, une lampe à la main, l’avait emmenée faire le tour de la maison. Au moment où elles sortaient, une voiture avait démarré sur le petit rond-point, mais, à part ça, il n’y avait pas un chat, ni dans le petit chemin qui longe la haie du jardin, ni dans le jardin. Après cet épisode, elles s’étaient rendormies toutes les deux et réveillées tard.
Au bout d’une heure de route, Marie traversa Compénéac et arriva à Tréhorenteuc. Elle avait entendu dire que le site était habité depuis le VIIe siècle. Elle s’arrêta. Les vieilles maisons, groupées près de l’église, étaient bâties de schiste alternativement foncé et clair, avec des toits d’ardoises. Ayant garé sa voiture, elle fit quelques pas dans le bourg et s’avança dans la Rue Neuve. Devant l’entrée du Manoir de la Rue Neuve, elle s’arrêta un long moment, fit un croquis. Comme Alice au pays des merveilles, elle avait l’impression d’avoir pénétré dans un monde qui n’appartenait pas au siècle où elle vivait. L’inverse du film Les Visiteurs…
L’église romane de Tréhorenteuc était soigneusement restaurée. Marie entra dans le sanctuaire. Elle fut étonnée de voir les vitraux et la décoration des murs. Un certain nombre de vitraux, superbes et très colorés, reprenaient les péripéties de la Quête du Graal.*** Au fond du chœur, une grande mosaïque moderne figurait la vision que Lancelot**** et son fils Galahad avaient eu du Christ : un cerf blanc, entouré de lions représentant les quatre Évangélistes.
Marie apprit ensuite, par un petit dépliant déposé à l’entrée, que cette décoration avait été voulue par un prêtre de la paroisse, l’abbé Gillard, et exécutée aux alentours de 1940. Elle se demanda ce qu’en pensaient les fidèles d’aujourd’hui. Est-ce que les mythes de la forêt étaient mêlés aux croyances religieuses ?
En sortant, elle vit que l’arbre en face du porche était couvert de petits rectangles de papier blanc. Certains étaient protégés par une enveloppe de plastique.
Elle s’approcha, vit que chacun portait une inscription.
Elle en lut quelques-unes :
« Eowen, sra-tu à la discotec samedi ? Je t’atan, Loïs. »
« Morphée passe
Le chien aboie
J’ouvre un œil. »
« Rendez-vous au tombeau de Merlin. Je serai en retard, Louise. »
« Écoute s’il pleut. »
« Loïs, c’est non et non ! Eowen »
« Le chien est fou, l’oiseau est mort. »
« Donne-moi un fiancé, ô Merlin, toutes les autres en ont, même Divona qui a un nez en patate. »
« Belle lurette que j’attendais
N’est pas venue
Les feuilles tombent. »
« Prends garde à toi, qui te promènes solitaire parmi les arbres, ton chien et ton bâton ne te seront d’aucun secours quand ton pas chancellera, quand ta vision te brouillera. Tu es sous l’effet d’un sort. »
Un objet au pied de l’arbre intrigua Marie. Elle le ramassa. C’était une petite figurine en paille tressée, avec une chevelure longue en laine blanche. D’énormes yeux bleus et une petite bouche rouge étaient brodés sur le visage de la poupée. Le corps était percé d’aiguilles. Pensive, Marie reposa l’objet par terre.
Elle regarda ses mains. Elles étaient pleines de sang. Haussant les épaules, elle alla les plonger dans l’eau glacée de l’ancien lavoir sur la place de l’église.
Marie aurait bien aimé en savoir plus long sur l’arbre aux papiers, même si la plupart des messages ou des poèmes qui étaient attachés aux branches n’avaient pas de rapport avec les sortilèges de la forêt ou des croyances bien ancrées. Elle alla quand même sonner à la porte du presbytère pour s’informer davantage. Personne ne répondit. Le syndicat d’initiative était fermé. Au café, on lui dit que les jeunes aimaient bien l’arbre aux papiers, que le syndicat d’initiative les encourageait à s’exprimer et qu’on avait de la chance qu’ils n’écrivent pas de cochonneries dans leurs messages. C’était pas comme Internet, ah, non, ma petite dame… D’ailleurs, il n’y avait pas que les jeunes qui aimaient ça… Pas plus tard que ce matin, une dame avait accroché des papiers à l’arbre… Celle-là, elle avait bien cinquante ans…
L’ethnologue de l’Institut avait parlé à Marie du tombeau de Merlin et des ex-voto***** que les gens y déposaient. Elle décida de s’y rendre.
Elle prit la direction de Concoret. En route, elle aperçut la pancarte indiquant le Château de Comper.
Tout d’un coup, elle se souvint des histoires que son père lui racontait le soir quand elle était toute petite. La fée Viviane avait habité là, au fond du lac, dans un château de cristal. L’enchanteur Merlin, amoureux de Viviane, l’avait imaginé et bâti pour elle. Papa décrivait les remparts, les tours transparentes, le chemin de ronde sous lequel frétillaient les poissons. Il n’y avait pas de fenêtres. Pourtant Viviane voyait tout de sa maison. Mais les simples mortels, sur la berge du lac, scrutaient en vain les profondeurs de l’eau. Ils ne voyaient que des ombres…
— Est-ce que Viviane portait des pantoufles de verre ? avait un jour demandé Marie.
— Toujours ! avait répondu Papa. Même en semaine ! Viviane marchait sur des parquets transparents, ne l’oublie pas !
Marie gara donc sa voiture dans une petite allée près de l’entrée du château de Comper. Les énormes remparts en brique rose, la poterne et la tour d’angle, imposants mais presque en ruine, devaient bien dater du XIVe siècle. Elle eut envie de voir l’intérieur. Elle pénétra sous la poterne.
— Nous allons fermer, lui dit une dame dans un petit bureau au guichet vitré, installé dans les remparts. Mais elle autorisa Marie à se promener avec Mathilde dans le parc, après lui avoir vendu un ticket d’entrée.
Les remparts entouraient une cour gazonnée. Le corps de logis, lui aussi imposant avec ses tours rondes, avait été restauré, peut-être au XIXe siècle.
Marie avança dans la cour, s’approcha d’une courtine toute rongée par le temps, se hissa sur des pierres écroulées, aperçut les douves très larges où stagnait une eau verdâtre.
Elle suivit les douves sur le côté du château, arriva à un petit pont en bois sur l’arrière du bâtiment et là, enfin, était le lac de la fée Viviane.
Le soleil sortit brusquement des nuages poussés par le vent. Marie soupira de plaisir.
Le lac était immense, circulaire, entouré de chênes, de hêtres, de bouleaux argentés et de châtaigniers. Elle voyait dans l’eau défiler les nuages, en forme de tours, d’échauguettes, de créneaux.
Un pont-levis se forma, se déchira, devint une silhouette féminine en hennin… Elle entendait la voix de son père : « Ne t’endors pas encore, Marie, je vais te dire comment Viviane entrait dans son château en cristal… » Elle ne se rappelait jamais la suite…
Marie et Mathilde se promenèrent longuement autour du lac. Elles étaient loin de l’autre côté quand Marie regarda sa montre. Et si la poterne était déjà fermée ? Marie siffla Mathilde et reprit la direction du château. Mais de Mathilde, point. Marie rebroussa chemin, appelant longuement la chienne. Et puis l’inquiétude la saisit.
Elle quitta le chemin du bord du lac pour s’enfoncer dans la forêt, tourna en rond sans s’en apercevoir. Au bout d’un moment, elle ne savait plus où était le château. Trempée par la pluie, couverte de boue, griffée par les ronces, elle essayait de se raisonner : « Tu vas retrouver le château et attendre, Lafitte. Mathilde revient toujours au point de départ… Oui, mais comme elle est bizarre en ce moment… »
Sans s’en apercevoir, elle s’éloignait de plus en plus du lac. Une heure passa, une deuxième… La fatigue s’abattit sur elle et elle finit par s’écrouler au pied d’un gros chêne pour reprendre des forces. C’est là qu’elle aperçut l’homme au fusil.
* Henri et Marguerite Chassagne, des amis de longue date, qui habitent la maison à côté de celle de Marie.
** Située à 60 kilomètres au nord-est de Vannes, la forêt de Paimpont a été identifiée à Brocéliande, là où vivait l’enchanteur Merlin, né du diable et d’une femme. C’est lui qui apprit au jeune roi Arthur comment gouverner son pays. Guidé par le magicien, Arthur fonde la Table Ronde et entreprend la quête du Graal.
*** Graal ou Saint Graal : vase qui aurait servi à Jésus-Christ pour son dernier repas (la Cène). Joseph d’Arimathie aurait recueilli dans ce vase le sang du Christ sur la Croix. Les Chevaliers de la Table Ronde consacrèrent leur vie à la recherche du Graal, symbole de vie, de bien-faits et de notre quête de l’au-delà.
**** Lancelot du Lac : un des chevaliers de la Table Ronde. Il fut élevé par la fée Viviane au fond du lac de Comper où Merlin avait bâti pour elle un merveilleux château de cristal.
***** Ex-voto : inscription ou objet placé dans un lieu de culte, à la suite d’un vœu ou en remerciement d’une prière exaucée.