2.
La lune et une étoileJadis, vivaient un homme, sa femme et leurs trois enfants. Le père mourut. Sept ans après sa mort, la mère alla prier sur sa tombe, laissant les trois fils à la maison. Elle leur dit avant de partir :
– Dans ces montagnes habite une horrible ogresse, yama-uba. Si quelqu’un vient, n’ouvrez surtout pas la porte !
Peu de temps après, l’ogresse se présenta :
– Votre maman est revenue, fit-elle.
– Montrez votre main voir ! dirent les enfants.
Elle tendit la patte. Ils virent qu’elle était très poilue.
– La main de maman est lisse. Tu es une ogresse ! dirent-ils.
L’ogresse s’en alla, emprunta un rasoir, se rasa les poils. Elle prit de la farine, se polit les mains, revint à la maison :
– Votre mère est revenue, dit-elle.
– Montrez-nous vos mains !
L’ogresse montra sa main. Les enfants la tâtèrent. Elle était bien lisse et belle, mais l’haleine de l’ogresse était forte ; sa voix résonnait comme des bouilloires roulant dans un ravin.
– Notre mère a une voix plus douce, dirent les enfants.
L’ogresse s’en alla, but une eau où avaient mariné des haricots rouges. Elle revint, frappa, tonton, et dit :
– Votre mère est enfin arrivée, en retard mais…
Cette fois, la voix de l’ogresse semblait bien celle de la mère. Ils ouvrirent la porte. L’ogresse, déguisée comme leur mère, entra.
Ils allèrent se coucher : les deux aînés dans une chambre séparée, le cadet avec l’ogresse dans le même lit. Au milieu de la nuit, les deux aînés entendirent un bruit, korikori, sorte de grincement venant de la pièce voisine.
– Mère, que manges-tu ? demandèrent-ils.
– Je mange des tsukemono, cornichons, navets et radis fermentés, répondit l’ogresse.
– S’il te plaît, donnes-en-nous ! implorèrent les enfants.
Elle arracha les doigts du cadet, et les leur lança. Ils les ramassèrent, et virent que c’étaient les doigts de leur petit frangin.
Alors, ils comprirent que c’était l’ogresse et non pas leur mère. Sans faire de bruit, les deux garçons se levèrent, prirent un pot d’huile, et s’enfuirent. Ils grimpèrent à l’arbre du jardin, en enduisirent le tronc avec de l’huile.
Dès que l’ogresse découvrit que les deux garçons avaient filé, elle partit à leur recherche. Arrivée à la mare près du portail, elle vit leur reflet dans l’eau. Elle alla prendre un filet, et tenta de les pêcher dans la mare. En vain. Elle jeta un coup d’œil en l’air, et vit les garçons perchés dans l’arbre. Elle tenta de grimper à l’arbre, glissait toujours.
– Comment parviendrai-je à grimper à cet arbre ? hurlait-elle.
Les garçons avaient si peur, qu’ils lui dirent de se ménager des entailles dans le tronc pour se faire des marches. L’ogresse alla dans la remise, prit une faucille, fit des entailles au tronc, et y grimpa.
Les deux garçons épouvantés, prièrent :
– Dieu du ciel, laissez descendre une chaîne de fer, ou quelque chose !
Aussitôt, du ciel tomba doucement, surusuru, une chaîne d’or, auprès d’eux. Ils la saisirent et grimpèrent.
Voyant cela, l’ogresse pria :
– Dieu du ciel, laissez descendre une chaîne ou une corde !
Aussitôt, une corde pourrie tomba près d’elle. Elle saisit la corde pourrie et se mit à grimper. La corde cassa. Elle tomba à terre. En tombant, son sang jaillit, et coula sur un plant de sarrasin. C’est pourquoi de nos jours, les racines de sarrasin sont rouges.
Les frères montèrent au ciel. L’aîné devint la lune et le puîné une étoile.