III
En sueur, Morand enleva son blouson matelassé. Si le capiton protégeait bien les côtes dans une bousculade, il n’amortissait pas les coups de chaleur ! Et le soleil commençait à taper dur. En jean, baskets et bras de chemise, son blouson tenu par un doigt par-dessus l’épaule, Morand allait et venait sur les parkings des quais d’Aiguillon et des Viarmes, lieu de rassemblement des manifestants et point de départ de leur cortège. Il avait une bonne heure d’avance sur l’horaire prévu. Une habitude qu’il avait prise quand il était en poste dans le 9-3 et qu’on pressentait que les choses pouvaient mal tourner. Or, un second radar venait d’être détruit tôt ce matin sur la D 786 en direction de Morlaix, par un cocktail Molotov.
— Il y en aura d’autres, avait philosophiquement commenté Marc. On est encore loin du record de la N12.
Morand n’en avait pas pour autant été rassuré. Un cocktail Molotov, ce n’était tout de même pas une canette de bière qu’on jetait comme ça sur le bord de la route. Ça se préparait, se dosait, se préméditait. Rien voir avec un coup de sang, une blague de potache ou une connerie d’ivrogne. Surtout, ça se transportait facilement, dans un sac à dos, un fourre-tout, même dans une poussette d’enfant. Toujours l’expérience du 9-3. Malgré leur bonne volonté et leur pacifisme, les organisateurs de la manifestation n’avaient pas les moyens de vérifier ce que chaque participant avait sur lui. La police non plus d’ailleurs. Quant aux contrôles que la gendarmerie effectuait aux entrées de la ville, ils ne pouvaient être qu’aléatoires.
Même négocié avec les autorités locales, le parcours du cortège n’évitait pas certains endroits sensibles et passerait devant des symboles de l’État. Tentant pour des énervés de s’en prendre à eux ! La sous-préfecture était d’ores et déjà protégée par un cordon de CRS, mais pas l’Hôtel de Ville, place du général Leclerc. Une prise de parole y étant prévue, les consignes étaient d’éviter toute provocation.
Aussi Morand concentrait-il son attention sur les tenues qui pouvaient vite se muer en tenues de combat. Des capuches – « par ce temps ! » – encore baissées mais qui pourraient se relever, des foulards noués autour du cou qui se changeraient en masque à gaz de fortune contre les lacrymo, des poches trop grandes ou trop lourdes, des b****s adhésives sur des chaussures sans lacets, pour courir plus vite…
Une bonne partie de la basse ville étant interdite à la circulation, même aux bus des lignes A et B, les gens arrivaient à pied, en famille ou par groupes d’affinités. Des gens de tous âges, des lycéens, des étudiants, des retraités, des actifs, des jeunes couples avec leurs enfants, beaucoup de femmes.
— Qu’en penses-tu ? demanda Morand.
— Jamais vu autant de monde, répondit Marc.
Les parkings s’emplissaient en effet d’une foule de plus en plus dense, qui débordait sur la rive gauche du Léguer, quai du maréchal Foch et allée des Soupirs.
Des banderoles se déployaient, des calicots se tendaient. Dessus s’inscrivaient des noms en majuscules, floqués, imprimés ou tracés au feutre rouge : Lannion, Guerlesquin, Poullaouen, Saint-Brandan, Trévé et, par solidarité, les noms d’autres localités bretonnes, Lampaul-Guimiliau, Rosporden, Châteaugiron, La Vraie-Croix…
Même s’il entendait parler pour la première fois de certaines de ces localités qu’il aurait été incapable de situer sur une carte, Morand découvrait sur ces banderoles une géographie de la crise, un annuaire des boîtes qui fermaient ou licenciaient.
Toutes arboraient des chiffres, brandis comme en vrac : 80, 15,140, 13, 889, 36…
Le nombre de gens restés sur le carreau.
« À qui le tour ? », interrogeait amèrement une pancarte.
Les revendications variaient d’une bannière et d’un badge à l’autre : contre le poids des impôts, les plans dits sociaux, l’écotaxe, les délocalisations, les importations de légumes et de viande à bas coût, la réduction des salaires et l’augmentation des cadences, les regroupements, les rachats… Si diverses fussent-elles, la crise et l’angoisse les unifiaient.
Et cela faisait en effet beaucoup de monde.
Il y avait là des ouvriers d’abattoirs, des petites mains du textile, des commerçants, des routiers, des syndicalistes, des patrons, des agriculteurs, des femmes, des enfants, des maris d’épouses virées, des parents anxieux pour leurs enfants, tous venus comme en répétition générale avant la grande manifestation devant la Préfecture de Saint-Brieuc, dans quinze jours. Visages graves sous le soleil de ce samedi après-midi, ils se massaient le long du Léguer, comme pour y trouver un peu de fraîcheur.
Morand en oubliait de soupeser du regard sacs et contenants, tâche que l’importance de la foule rendait de toute façon impossible. Langeron le poussa soudain du coude, lui indiquant d’un mouvement de tête la direction du pont Saint-Anne. Des énergumènes – une trentaine, une quarantaine ? – remontaient vers eux l’allée du Palais de justice, braillant et gesticulant, visiblement éméchés, packs de bière à portée de main et de gueule. Les cafés avaient bien reçu la consigne de ne pas vendre d’alcool durant deux heures et la gendarmerie, ordre de confisquer toute bouteille. Mais quel moyen d’interdire de se ravitailler dans les grandes surfaces au large de la ville ? Morand grimaça. Cela n’annonçait rien de bon. Ne brandissant aucune pancarte, ils venaient pour la castagne. Le gros des manifestants s’écartait d’ailleurs sur leur passage, tant par crainte que par réprobation : eux venaient pour manifester leur droit à vivre.
Le cortège s’ébranla comme prévu vers 14 heures, avec à sa tête, sur plusieurs rangs, des bonnets rouges. Le groupe des excités s’en sépara aussitôt, pour emprunter un itinéraire différent de celui qui avait été négocié. Il se dirigea vers la rue Georges Pompidou, pour vraisemblablement prendre sur la droite la rue Le Dantec et redescendre, comme à revers, vers l’Hôtel de Ville.
— L’Hôtel des Impôts ! s’écria Langeron. Ils vont passer devant. Je les suis. Toi, dit-il à Morand, tu vas avec les autres ! On se retrouve sur la place.
Morand renfila son blouson : mieux valait une bonne suée qu’un coup dans le plexus ! Le cortège se scinda vite en deux, une partie prenant la rue Ernest-Renan et l’autre l’étroite rue Saint-Yves. Morand choisit d’emprunter cette dernière. Il piétina jusqu’à l’église Saint-Jean du Baly, au milieu de manifestant silencieux, les banderoles et pancartes qu’ils brandissaient parlant pour eux. Quand il déboucha place du Général Leclerc, il entendit se murmurer quelque chose qu’il ne comprenait pas mais qui, passant de rang en rang, ressemblait à un mot d’ordre :
— Gwenn ha du !
La place se hérissa aussitôt de drapeaux à b****s noires et blanches, au canton supérieur gauche parsemé de mouchetures d’hermine noire. « Gwenn ha du », c’était le drapeau breton ! Morand répéta à son tour « Gwenn ha du » pour mieux s’en souvenir.
Une estrade se dressait au pied de l’Hôtel de Ville, encadrée de deux énormes baffles pour permettre à tous d’entendre les discours et interventions. Quasiment par un réflexe de protection de ses arrières, Morand s’adossa contre un mur.
Un orateur en bonnet rouge parlait de mobilisation réussie, de lutte contre la casse sociale, de la nécessité d’amplifier encore plus le mouvement.
— Plus nous serons nombreux, plus nous parviendrons à nous faire entendre des autorités ! Dans quinze jours, à Saint-Brieuc, nous serons deux fois plus !
Morand l’écoutait d’une oreille, admirant pardessus les têtes, entre les banderoles et drapeaux déployés, les maisons à colombages de la place. L’une d’elles avait une façade toute en ardoises et des fenêtres en s*****e, généreusement fleuries. On ne pouvait pas ne pas la remarquer.
— Elle est belle, hein, la Maison du Chapelier ! lui dit un voisin inconnu.
Morand acquiesça.
— Bevaň divizout labourat e Breizh, poursuivait l’orateur.
Une salve d’applaudissements salua son propos et sa détermination.
— Nous défendrons notre droit à travailler au pays, ajoutait-il. Depuis le XIVe siècle et le chevalier de Pontblanc Lannion possède une solide tradition de résistance ! Nous la maintiendrons !
— Qui c’est, celui-là ? murmura Morand d’une voix qu’il crut à tort suffisamment basse pour ne pas être entendu.
— T’es pas d’ici, toi ! lui répondit le même voisin. T’as qu’à te retourner.
Morand s’exécuta : sur le mur, au-dessus d’une croix, une plaque rappelait le sacrifice du chevalier Geoffroy de Pontblanc défendant la ville lors de la guerre de Succession entre les deux Jeanne.
Et il se figea, comme l’orateur et la foule.
Une explosion. Au nord-est.
Morand en reconnut le claquement et le chuintement s’étirant en traînée : c’était un cocktail Molotov. La sirène d’un camion de pompiers lui en apporta confirmation, quelques secondes plus tard.
L’Hôtel des Impôts brûlait.
De premières fumées noires s’élevèrent par-dessus le toit des maisons à colombages.
La sirène continuait de se faire entendre : on empêchait donc les pompiers d’arriver sur les lieux.
Ce fut une seconde explosion.
— Ça va être comme à Morlaix en 2014, dit une voix anonyme.
Sur la place, la stupeur passée, Morand sentit presque physiquement la foule hésiter entre condamnation et rage. Elle n’était pas venue pour ça, elle n’approuvait pas, elle comprenait tout de même un peu. Quand on pousse les gens au désespoir…
Et toujours la sirène, la fumée qui s’épaississait, l’orateur qui hurlait un appel au calme, à la non-violence.
Puis deux, trois, quatre nouvelles explosions, plus sèches et nettes, cette fois. Des CRS, sans doute détachés de la protection de la sous-préfecture, dégageaient, à coups de grenades lacrymo, la route aux pompiers.
La sirène se tut, les fumées s’amincirent. Sur la place, c’était maintenant désordre et bousculade : on voulait aller voir, on cherchait à rentrer chez soi, on se regroupait, envahissait les rues adjacentes.
Morand renonça à rejoindre Marc. C’était inutile et, de toute façon, presque impossible. Il avançait, reculait, heurtait une poussette, un corps, se baissait pour ne pas être éborgné par une banderole qu’on repliait, il fut finalement entraîné vers la sous-préfecture.
Amoindri par l’envoi d’hommes sur l’Hôtel des Impôts, le cordon de CRS qui en assurait la protection lui parut bien léger. De quoi pousser certains à le franchir. Et alors…
Des cris fusaient autour de lui, mêlés, confus, contre la répression, contre l’État, contre l’austérité.
En première ligne une femme hurlait à la face d’un CRS qu’elle avait cinquante ans, qu’elle était licenciée, qu’avec son CDD de seulement six mois, elle n’aurait droit qu’à 350 euros d’indemnité.
— Comment je fais pour vivre avec ça ? J’ai encore un gosse à nourrir, moi !
Un grondement s’ensuivit alentour puis une poussée qui fit faire à Morand deux pas en avant. Voyant les CRS baisser la visière de leur casque, il joua des coudes, remonta jusqu’à la femme pour la faire reculer.
— Bien sûr que je vais les prendre leurs 350 euros, disait-elle. J’en ai trop besoin. Mais j’ai honte de les accepter.
La poussée devint plus forte encore, s’apprêtait à forcer le barrage.
Morand enfila sur la manche gauche de son blouson, son brassard « Police ».
*
— Votre devoir, Morand, était de faire respecter la loi ! Pas de vous donner en spectacle !
Prise par un smartphone, la photo circulait sur les réseaux sociaux et s’étalait sur l’écran de l’ordinateur du patron. On y voyait Morand et son brassard « Police » s’interposer entre la matraque d’un CRS et le visage usé d’une femme. Des tweets l’accompagnaient de commentaires ironiques : un flic empêchant un autre flic de cogner, c’était une première !
Morand laissa passer l’engueulade, ponctuée de vouvoiements distants et méfiants.
À son départ, il salua Marc d’un geste de la main. Aucune envie de lui parler. Celui-ci non plus apparemment. Le capitaine demeura plongé dans la rédaction de son compte rendu de mission. Déjà au courant, bien sûr.
Tout au long de son chemin de retour, Morand pesta intérieurement contre lui, contre tout, contre tous. Se faire savonner par son patron, le premier jour de sa prise de fonctions, fallait le faire ! Contre le boulot à plein-temps de Catherine, qui n’avait jamais été envisagé. Contre l’aide financière de ses beaux-parents. De quoi avait-il l’air ? Du mec même pas capable de subvenir aux besoins de sa famille ! Contre, tiens, la pluie qui se mettait à tomber. Elle pouvait pas tomber plus tôt, celle-là ! Il y aurait eu moins de monde à la manif.
Il pressa le pas. Le capiton humide mettait un temps fou à sécher. Du côté du parc Sainte-Anne, il aperçut une voiture de pompiers stationnant sur une pelouse, portes arrière grandes ouvertes, pour recevoir un brancard. Probablement un candidat au coma éthylique ou au suicide par overdose en ce samedi soir et fin de manif. Morand passa sans ressortir son brassard. Pour aujourd’hui, c’était terminé.
Quand il arriva chez lui, ce fut le monstre qui lui ouvrit la porte. Toujours engoncée dans sa tenue d’éboueuse.
— Excusez-moi, monsieur André, je ne vous tends pas la main. Je finissais de recharger la bouteille d’eau de Javel.
Pour preuve de ce qu’elle avançait, elle lui passa son avant-bras ganté à hauteur du nez.
— Madame n’est pas là ?
— Elle est sortie, il y a une heure à peu près. Elle ne va pas tarder, je pense. Bon, je vous laisse, puisque vous êtes là. Je restais pour les enfants. Au revoir Véro, au revoir Alain.
— Au revoir Dezig, lui répondit Véronique de sa chambre.
Alain, lui, sortit de la sienne et courut jusqu’au monstre qui le souleva sans peine jusqu’à ses joues. Deux grosses bises claquèrent.
— Tu m’emmèneras au stade aquatique ? lui dit-il.
— Promis !
Morand vit son fils repartir aussitôt dans sa chambre et le monstre enfourcher sa mobylette.
Il y avait des jours comme ça.