IV
Le cadavre gisait dans l’enclos paroissial entre le calvaire et le flanc ouest de l’église Saint-Jean-du-Baly : sur le dos, les bras le long du corps, les jambes serrées, bien parallèles, en un impeccable garde-à-vous.
Et décapité.
La tête avait été déposée sur le socle du calvaire. Plantée dans un mélange de terre et de gravillons, elle se tenait droite, telle une pièce exposée dans un musée. Une bouille ronde, les yeux grands ouverts, la langue pendante. Un bonnet rouge enfoncé de travers sur son crâne lui donnait un air de clown.
Morand en eut le haut-le-cœur. Si ce n’était pas son premier cadavre, c’était son premier décapité.
Une demi-heure plus tôt, la sonnerie de son portable l’avait réveillé. Un dimanche matin, à six heures ! Il avait grogné. Catherine avait réagi la première. C’était Marc. Un joggeur venait de prévenir la permanence du commissariat de sa découverte d’un cadavre. Le patron intervenant à Brest dans un colloque sur la sécurité, il lui revenait de faire procéder aux premières constatations.
— Faire venir la police scientifique de Rennes, à l’aube, un dimanche, ça va prendre du temps. Je contacte les techniciens en identification criminelle de la gendarmerie. Eux, on les a quasiment sous la main. Toi, André, tu files sur les lieux et tu les protèges. Saint-Jean-du-Baly, tu connais ? T’es passé devant hier lors de la manif.
— À vos ordres, mon capitaine !
— c*****d ! Fonce !
Ne pas vomir : Morand s’efforçait de respirer profondément et de déglutir lentement. Par chance, tant que les constatations ne seraient pas effectuées, le respect de la procédure lui épargnait de trop s’approcher.
À l’odorat et à vue d’œil, la mort ne devait pas remonter à plus de six ou sept heures. Il n’y avait pas d’excréments dans l’entrejambe du jean et l’air n’était pas encore empuanté. Le corps était plutôt bien proportionné, dans le mètre 75. Dans les trente ans. Autour de lui, la terre gravillonnée avait absorbé tout le sang qui s’était répandu par la veine jugulaire tranchée. Cela faisait une grande flaque sombre à hauteur des épaules, qui s’effilochait ensuite en traînées. La tête avait des yeux d’un bleu méditerranéen. Du cou tombaient encore à des intervalles de plus en plus longs des gouttes de sang qui tachetaient le socle du granit. C’est fou le temps qu’un corps humain mettait à complètement se vider. Morand battit de l’air pour éloigner les mouches qui, bien décidées à ne pas renoncer à leur festin, revenaient presque aussitôt en plus grand nombre. Maintenant qu’il s’habituait à bien regarder ce décapité, les questions se précipitaient.
C’était certes beaucoup trop tôt pour savoir qui avait procédé à cette découpe et pourquoi. Mais comment le corps avait-il été transporté jusque-là ? Car on l’avait assurément transporté. Et vu sa taille, il fallait être au moins deux. Le bonhomme ne s’était vraisemblablement pas allongé de son plein gré. Il n’avait pas dû non plus gentiment attendre qu’on lui tranche la gorge. Où étaient les traces de pas, les traînées sur le gravier, les filets de sang ? Des traces de pas, il y en avait tout au long de l’allée, sauf autour du cadavre. Comme si on avait pris soin de ratisser le gravier. Comme si… Une voiture de gendarmerie arriva, lentement et gyrophare éteint. Morand apprécia cette discrétion. La curiosité du voisinage s’éveillerait bien assez tôt. Il était inutile de la provoquer. Apparemment personne n’était encore au courant. Alentour, les volets des maisons restaient clos. Même le localier du Trégor ne semblait pas informé. Sinon il mitraillerait déjà la scène de son appareil photo. De la voiture descendirent trois gendarmes.
— Lieutenant Morand ? interrogea l’un des hommes présents. Caporal Bernard. On s’est encore jamais vus. Vous êtes en poste depuis longtemps à Lannion ?
— Trois jours.
— Ah ! Degemer mat e Lannuon. C’est du breton.
— Je sais. Merci.
— Vous voilà avec un beau cadeau d’accueil, reprit le caporal en contemplant le cadavre. Belle mise en scène ! On a affaire à un artiste.
— À un dérangé du plafond plutôt ! rectifia Morand. À quoi peut bien rimer ce… spectacle ?
— À vous de le découvrir, Lieutenant ! C’est votre boulot. Nous, on va tenter de vous aider en relevant un maximum d’indices.
— Et ça ne vous gêne pas de…
— C’est souvent bien pire quand nous intervenons sur un accident de voiture, répondit le caporal. Là, au moins, ce n’est pas de la bouillie. C’est du travail bien fait. C’est propre.
Le caporal sortit d’une sacoche un gros appareil photo. Avec la virtuosité d’un paparazzi, il tourna autour du cadavre pour en multiplier les vues : côté gauche, côté droit, en plongée depuis le cou sectionné jusqu’aux pieds, en contre-plongée des pieds au cou, zoom sur la tête. Il s’allongeait à même le gravillon, mettait un genou à terre, se relevait, se tenait en équilibre sur le muret de l’enclos pour varier l’angle de ses prises, sans jamais s’approcher à moins d’un mètre du corps.
Cette zone était le domaine des deux autres gendarmes qui avaient revêtu leur blanche tenue de croque-mort scientifique : surchaussures, combinaison, gants, masque sur la bouche, afin d’éviter toute contamination de la scène de crime.
Centimètre carré par centimètre carré, “l’illuminateur” la balayait de son crimescope, une sorte de grosse lampe dont le faisceau laser bleuté révélait des traces invisibles à la lumière naturelle : sperme, empreintes, poils, résidus biologiques en tous genres et produits de nettoyage. Du sang, il était évident que l’assassin n’avait pas cherché à effacer les traces. Il avait même dû éprouver une certaine jouissance à le voir s’écouler et teindre le gravier. Une auréole apparut pourtant à la base du socle, comme si on avait voulu laver le granit. Il y avait là une nette différence de couleur. Le caporal en prit immédiatement plusieurs photos.
Avec d’infinies lenteurs et précautions, la seconde combinaison blanche, une dactylo-technicienne, passait des écouvillons sur les quatre faces du socle, qu’elle glissait ensuite dans de petites pochettes transparentes. Comme une esthéticienne avec ses pinceaux de maquillage, elle effleurait de ses cotons-tiges le contour des yeux, du nez, des lèvres, insista sur la base du cou.
— Ah ! Seigneur ! hurla une voix.
Morand se retourna et vit s’enfuir une petite dame proprette et endimanchée. Son sac à main tourna sur son avant-bras quand elle fit son signe de croix.
— Mais qu’est-ce qu’elle fout là, à cette heure ?
— C’est dimanche matin, lui répondit le caporal. La première messe est dans une demi-heure. Les vieux viennent toujours en avance pour se recueillir et prier pour leurs défunts. Vous êtes en Bretagne, Lieutenant.
— Ça va donc rappliquer de partout.
Donnant raison à Morand, le curé de la paroisse accourait.
— Que se passe-t-il ? On vient de me pré… Ah ! Mon Dieu !
Le temps de se reprendre, le curé récita à voix basse la prière des morts puis bénit discrètement le corps.
— Je ne peux pas le laisser partir comme un chien, expliqua-t-il.
Morand tiqua : il aimait trop les chiens pour admettre qu’on se servît d’eux comme d’une insulte. Il se retint toutefois de répliquer. Après sa bévue de la veille, ce n’était pas le moment de se mettre à dos les notabilités locales.
— Vous le connaissiez, Monsieur le curé ? se contenta-t-il de demander. Sa… tête… ne vous dit rien.
— Non. Je ne l’ai jamais vu. Mes paroissiens vont arriver maintenant. On ne peut pas laisser ce… malheureux…
— Désolé, Monsieur le curé, répondit le caporal. Nous devons d’abord achever nos constatations et attendre la venue du juge d’instruction.
— Je viens de prévenir le substitut du procureur, intervint Langeron qui venait d’arriver. J’ai aussi informé le patron. Puis se tournant vers le curé : on va interdire l’accès de l’enclos et tendre des bâches tout autour du calvaire. En principe, vous avez ce genre de matos dans la gendarmerie ?
Le caporal acquiesça, passa un appel radio.
Dix minutes plus tard, les bâches étaient livrées et cinq minutes plus tard encore, elles formaient un mur de toile tout autour de la victime et du calvaire.
Il était temps.
“L’illuminateur” en avait fini avec son balayage laser sans rien déceler de nouveau. La dactylo-technicienne restait concentrée sur le buste et la base du cou. Pour découper la tête, il avait bien fallu que le ou les assassins immobilisent le malheureux, répriment ses soubresauts quand il avait senti la pointe de la lame s’enfoncer dans sa chair. Avec un peu de chance, cela avait dû laisser des empreintes et des traces ADN.
Entre répulsion et fascination, Morand la regardait passer ses pinceaux autour de l’ovale rouge où affleuraient, nettement sectionnés, les tubes des veines et la face supérieure d’une vertèbre, parfaitement intacte. Le couteau était passé entre deux vertèbres sans érafler l’une ou l’autre. Le caporal ne s’était pas trompé. C’était du travail propre, du travail de professionnel de la découpe anatomique.
La poudre étendue sur la chemisette et le jean du cadavre laissa apparaître quantité de traces.
— Du même type ? demandèrent en même temps Morand et Langeron.
— Trop tôt pour le dire, articula la technicienne sous son masque. Seule l’analyse en labo le dira.
Quand elle arriva aux mains, elle gratta sous les ongles, doigt après doigt. Sous ceux du médius et de l’annulaire de la main gauche, elle retira des brins de cheveux qu’à l’aide d’une pincette, elle brandit en signe de victoire, avant de les déposer dans une pochette. Les chimistes allaient pouvoir en faire leurs délices !
L’idée que ces cheveux fussent ceux des agresseurs, réjouit Morand et Langeron. Si tel était le cas, leur enquête s’en trouverait facilitée. Des traces ADN, ça finit toujours par déboucher sur un nom.
La technicienne grattait la semelle des chaussures – des baskets – quand arriva le juge missionné par le procureur adjoint.
Après un rapide conciliabule, on convint de transférer le corps à l’Institut médico-légal de Rennes pour un examen approfondi, mais de continuer à protéger la scène du crime. Les bâches resteraient tendues. Un policier monterait la garde et éloignerait les curieux.
Langeron appela sur son portable l’un de ses hommes.
— Désolé, l’entendit dire Morand, je sais que c’est dimanche. Mais faut que tu viennes !
Tous attendirent l’arrivée d’une ambulance qui repartit sitôt après avoir chargé le corps.
Le localier du Trégor disparut de la fenêtre d’où il avait tout observé. Du porche de l’église sortit, faussement indifférente, la dizaine de fidèles qui venait d’assister à la messe de 7 heures 30.