17 juillet

1202 Words
17 juilletMe voilà revenue des Réservoirs. Tout s’est bien passé. J’étais cependant gênée et anxieuse en franchissant le seuil de l’hôtel. Dans l’escalier, je croisai une grande jeune femme blonde, très élégante, qui me regarda avec curiosité, me parut-il. Le domestique qui me conduisait me remit, au premier étage, entre les mains d’un valet de pied en livrée bleu sombre à parements filetés d’argent. Je fus introduite dans un salon d’attente où, presque aussitôt, apparut une corpulente dame aux cheveux gris, à la mine souriante, qui m’annonça que le prince m’attendait. À sa suite, je pénétrai dans un second salon. Sur une chaise longue était étendue la jeune fille vêtue de blanc que j’avais vue quelques jours auparavant. Elle me tendit la main et un sourire vint donner un peu plus de vie à son visage émacié, à ses yeux noirs comme ceux de son frère, mais souffrants, mélancoliques. – Je suis bien heureuse de vous connaître, mademoiselle. J’espère qu’avec vous j’apprendrai à parler tout à fait correctement votre belle langue que j’aime tant. Elle était si simple, si gracieuse en disant cela que tout mon embarras disparut. Je répondis très spontanément que je ferais de mon mieux pour la distraire et l’aider à se rétablir complètement. – Oh ! je vais déjà mieux depuis que je suis ici, dit-elle tout en me désignant un siège près d’elle. C’est ce qui a décidé mon frère à prolonger notre séjour pour le mois d’août probablement... Chère madame de Griehl, vous pouvez nous laisser jusqu’à l’heure du thé. Mlle Herseng me tiendra compagnie. La grosse dame dit avec sollicitude : – Cela ne va-t-il pas vous fatiguer ? – Non, non, je serai raisonnable. Mme de Griehl sortit et je restai seule avec la princesse. Nous causâmes d’abord de Versailles, qu’elle aimait beaucoup. Elle parle le français correctement, mais non aussi purement que son frère. Son enfance, comme elle me l’expliqua, a été maladive et, de ce fait, son instruction s’est trouvée négligée. Sa santé paraissant meilleure depuis un an, le prince céda cette année à un désir depuis longtemps exprimé par elle et l’emmena à Paris, qu’elle ne connaissait pas. Mais, peu de temps après son arrivée, elle tomba malade, très gravement. Quand elle fut hors de danger, les médecins conseillèrent de lui faire quitter Paris pour terminer sa convalescence. Et voilà comment elle se trouvait avec sa tante à Versailles, où le prince, presque chaque jour, venait déjeuner ou dîner avec elle. Quand elle parle de lui, on la sent toute frémissante de tendresse admirative. Orpheline depuis plusieurs années, elle s’est attachée passionnément à ce frère unique, si bon, si affectueux, assure-t-elle. Pendant sa maladie, il ne l’a pas quittée, pour ainsi dire, et aussitôt qu’elle se trouva en convalescence, il s’ingénia à lui procurer toutes les distractions compatibles avec son état. – C’est ainsi, ajouta la princesse, qu’il a songé à me donner une compagne jeune et gaie, instruite en même temps, capable de m’intéresser et de m’aider à suppléer sans fatigue aux lacunes de mon instruction. Mais il me sait très difficile. Je déteste les personnes poseuses, les pédantes, les frivoles, et surtout... oh ! surtout les flatteuses ! Là-bas, dans notre principauté de Drosen, je n’ai pu encore trouver mon idéal. Ici, les personnes qui sont venues se présenter ne m’ont pas plu. Un jour, miss Hobson, ma gouvernante anglaise, me montra votre annonce dans le journal. Je lève les épaules en disant : « Elle sera comme les autres ! » Mais le prince, qui était là, lit à son tour et dit : « C’est à examiner ; je m’en occuperai. » Et il tenait tellement à me voir rapidement assistée qu’il entreprit lui-même la démarche auprès de vous. Je crois qu’il a parfaitement réussi. Vous me plaisez beaucoup, mademoiselle. J’ai des sympathies spontanées qui, chose rare, ne me trompent guère. Vous devez être très bonne, très loyale. Et comme vous êtes jolie ! Cela, mon frère me l’avait dit. Oh ! la vilaine bouffée d’amour-propre qui m’est montée au cerveau ! Si peu portée à la coquetterie que soit une femme, il est certains suffrages qui la touchent cependant, en lui faisant prendre conscience d’un charme physique dont elle ne se souciait pas auparavant. Le prince de Drosen, fort mondain, d’après ce que m’a dit sa sœur, est certainement accoutumé à voir nombre de jolies femmes très élégantes. Si, en dépit du cadre et de la tenue également modeste, il ne m’a pas trouvée trop insignifiante, c’est que... je ne suis vraiment pas mal partagée sous ce rapport. Petite vaniteuse que je suis ! Bien vite, j’ai regretté ce mouvement d’orgueil. La princesse, sans s’apercevoir de l’effet produit par sa dernière phrase, continuait à m’entretenir avec une grâce aimable. Elle m’interrogea discrètement sur mes goûts, mon enfance, mon genre d’existence. Je l’ai jugée très vite une âme délicate, aimante, mais aisément raidie devant qui ne lui plaît pas. Sa santé languissante lui a donné une tendance à la mélancolie, qu’elle se reproche comme peu chrétienne. Catholique, elle m’a paru animée d’une foi vive, d’une piété très profonde. Je l’ai trouvée fort attachante, cette frêle princesse, et ma tâche près d’elle m’apparaît bien facile. Un peu plus tard, entra miss Hobson, la gouvernante anglaise, une bonne personne très simple que la princesse semble aimer beaucoup. Elle venait de préparer un remède que celle-ci doit prendre chaque après-midi. Une femme de chambre apporta le thé, précédant de quelques minutes Mme de Griehl qui allait le servir. Puis apparut la princesse Charlotte, petite femme mince, aux cheveux gris, aux yeux doux et distraits. Elle était suivie de sa dame d’honneur, la baronne de Warf, en qui je reconnus la jeune femme blonde croisée tout à l’heure dans l’escalier. La princesse Charlotte me serra la main en se déclarant enchantée de me voir près de sa nièce qui avait tant besoin de distractions. Elle est aimable, mais semble toujours un peu dans les nuages. En tout cas, elle n’est aucunement intimidante. Mme de Warf aida Mme de Griehl à servir le thé. Ce sont la tante et la nièce. Mme de Griehl, ainsi que je l’ai compris, est la dame d’honneur de la princesse Hilda. Je ne sais trop pourquoi cette grosse dame souriante ne me plaît pas. Peut-être parce qu’elle semble appartenir à l’espèce des flatteurs si peu appréciée de la princesse. La belle baronne paraît aussi bien insinuante, mais avec plus d’habileté. Elle est excessivement élégante, et elle a une aisance d’allures qui montre combien elle est accoutumée à évoluer dans ce milieu. Je suis rentrée un peu avant sept heures, très satisfaite de cette première journée. Pendant le dîner, ma tante ne m’adressa pas une question à ce sujet. De tout le repas, nous restâmes silencieuses. Je lui lus ensuite le journal. Au moment de me retirer pour monter dans ma chambre, je lui dis franchement, car ces bouderies ne sont pas dans mon caractère et je souhaitais que la situation fût bien établie une fois pour toutes : – Voyons, ma tante, ne continuez pas votre fâcherie. J’ai peut-être eu tort hier en vous parlant comme je l’ai fait. Je le regrette vivement. Oubliez-le, voulez-vous ? La princesse est charmante, et je suis bien sûre de n’avoir rien à craindre près d’elle. Mme Herseng tricotait à la lueur de la grosse lampe voilée d’un odieux abat-jour au crochet. Elle ne leva même pas les yeux en me répondant : – Je me désintéresse de ce que vous allez faire là. Ne m’en parlez donc jamais, et n’accusez que vous de ce qui pourra arriver. Je suis sortie du salon, froissée, irritée, avec des larmes de colère et de chagrin plein les yeux. Non, elle ne m’aime pas, cette femme, ma seule parente ! J’en ai toujours eu l’intuition au cours de mon enfance ; je le sens aujourd’hui surtout, devant cette indifférence qui me repousse. Pourquoi, alors, cette subite sollicitude, hier ? Pourquoi ? Pourquoi ?
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