ENZO
Après le départ des hommes, les enfants étaient restés tétanisés, partageant leurs craintes et leurs angoisses du regard. Puis l’ambiance s’était détendue et chacun avait repris ses esprits, enfin, sa nature intime.
Pour commencer, Maxime s’était dirigé vers le frigo, y dégottant une canette de Coca. Camille, du haut de ses huit ans, se rapprocha de lui tandis qu’il décapsulait la canette et commençait à se l’envoyer.
— Hé, tu m’en donnes un peu ?
L’autre pencha un peu plus la tête en arrière.
— Hé, insista-t-elle, attends, bois pas tout…
Salomé suivait la scène de l’autre bout de la pièce. Elle se dirigea vers eux:
— Oh, le gros, t’entends pas ? Elle te demande d’en laisser pour les autres.
Maxime se dépêcha de vider le reste de Coca en la regardant approcher par-dessus sa boisson, au risque de s’étouffer, puis il tendit la canette presque vide à Camille en poussant un grand :
— Afffffff, ça fait du bien !
— Mais p****n, l’engueula la grande, à quoi tu joues ?
— Quoi, je lui en ai laissé, non ?
Son sourire niais donnait envie à Salomé de lui arracher la tête.
Enzo s’était approché à son tour. Ce petit bourge commençait à lui taper sur les nerfs.
— Écoute-moi bien, c*****d. Si tu recommences un truc comme ça, je te casse la gueule.
— Si tu me touches, je le dirai aux ravisseurs, et à mon père, et il fera un procès à ta famille, et il les mettra sur la paille.
Il disait ça, bravache, mais ses joues pleines et rondes comme les fesses d’un nourrisson tremblaient à mesure qu’Enzo le toisait, le regard de plus en plus sombre.
— Ha oui, fit-il. On va voir.
Il le saisit par le colbac et le projeta contre la cloison, Maxime se mit à hurler :
— Au secours, au secours ! À l’aide, à l’ai…
Hors de lui, Enzo lui serrait le cou. Maxime commença à étouffer en battant des bras comme pour s’envoler. Ses yeux crachaient des larmes.
— Laisse-le, intervint Camille d’une voix apeurée. Laisse-le.
La violence lui faisait peur, et il fallait reconnaître qu’avec son visage cramoisi, Maxime commençait à ressembler à une tomate trop mûre prête à éclater.
Le garçon aux yeux noirs relâcha son emprise, il avait les bras crispés de colère. Il se recula tandis que le petit Rollin reprenait son souffle. Il venait d’avoir la peur de sa vie, mais ce c****n ne pouvait s’empêcher de la ramener :
— Je… Je vais le dire, je vous jure que je vais le dire.
Salomé soupira. Elle rejoignit Enzo qui était retourné se coller à un des hublots en grommelant.
— Laisse tomber, dit-elle. Tu vois pas qu’il est débile ?
— Un sale bourge de m***e, oui ! répondit-il sans la regarder.
— Hééé, rigola la fille, moi aussi je suis une bourge.
Le garçon tourna son visage vers elle. Il avait rougi.
— Ha… Je… ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Un sale c*n, comme y’en a partout.
— Je vous entends ! gueula Maxime qui s’était affalé dans le canapé à deux mètres d’eux.
— Occupe-toi de tes affaires, le prévint Salomé.
Elle jeta un œil de l’autre côté de la pièce. Camille et la petite Élisabeth – elle avait dit qu’on la surnommait Choupette – regardaient toutes les deux une b***e dessinée. La plus grande racontant l’histoire à l’autre.
D’un coup, il y eut un brouhaha terrible. Maxime venait d’allumer la télé et regardait une émission de la « Nouvelle Star », le volume à fond.
— Baisse un peu ! gueula Salomé.
Camille s’était emparée de la télécommande, elle baissa le son et changea de chaîne, pour mettre un dessin animé.
— Hé, remets ma chaîne !
Enzo s’était précipité.
— Je te préviens, tu laisses le dessin animé, t’as compris ? Mais d’abord… Heu, Camille tu veux bien me donner la télécommande ?
Le garçon changea plusieurs fois de chaîne, zappant sur celles d’information, des mini flashs de quelques minutes où l’on parlait d’otages en Afrique, de braquage en Seine-Saint-Denis, de procès politique, de sport aussi, mais rien sur la disparition de cinq gosses. Il redonna la zappeuse à la petite.
Salomé paraissait sonnée.
— Comment ça se fait qu’ils parlent pas de nous ?
— Je sais pas. C’est bizarre, peut-être qu’on leur a demandé de ne rien dire.
— Quoi ? Co… comment ça ? s’exclama Maxime, perturbé, lui aussi.
Il semblait changer d’attitude comme de polo Lacoste.
— Ou alors, peut-être qu’ils ne sont pas au courant, reprit la jeune fille. Ils restèrent silencieux pendant un moment.
Enzo finit par se lever en déclarant à voix basse :
— En attendant, faut pas qu’on reste ici, il faut qu’on trouve le moyen de s’enfuir. Une étincelle brilla dans les yeux de Salomé qui n’échappa pas au garçon, pendant que Maxime s’exclamait :
— Hein ? Mais t’es fou toi !
Il jetait des regards affolés vers la porte.
— S’ils nous entendent, on va aller au cachot. Et puis… Et puis, ils nous ont dit d’attendre, c’est sûr que mon père va payer, et qu’ils vont nous libérer. Non, non, non ! Faut rien tenter. Je te préviens que je vais le dire, je vais le dire !
Enzo soupira. Salomé gardait la bouche fermée. Il retourna se planter près d’un hublot et la jeune fille le rejoignit.
— Il a raison, tu sais. On devrait attendre. On est en sécurité, et puis, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, avec les petites ?
Enzo avait déjà sa petite idée. Si lui seul réussissait à s’échapper, il pourrait prévenir les flics. Ils étaient sur un cargo, c’était sûr, et le bateau ne bougeait pas, donc, il se trouvait dans un port. Une pensée vint s’imposer à son esprit : il faudrait que Salomé vienne avec lui. Il se tourna vers la jeune fille.
— Non, nous ne sommes pas en sécurité, enfin… tu n’es pas en sécurité ici.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Le gardien, le gros, t’as pas vu comme il te regardait ?
— Et alors, je suis une fille, il n’en a peut-être pas vu beaucoup dans sa vie.
Elle tentait de le faire sourire.
— Non, je sais ce que je dis. Il ne faut pas que tu restes ici. Il faut qu’on s’évade, tous les deux, et on préviendra les flics.
— Pffff… Et comment tu comptes faire ? Un regard, ça veut rien dire. Et puis, si nos parents font ce qu’ils demandent, ils nous libéreront. Sinon, pourquoi ils porteraient des cagoules ?
Salomé pensait à son père. Elle savait qu’il allait se mettre en route et tout faire pour la retrouver.
Enzo ne trouvait rien à répondre. Mais il était persuadé d’avoir raison, parce que, ce regard, justement, il le connaissait.
Il fallait qu’il la sorte de là.
— Si je trouve un moyen, tu viendras ? insista-t-il.
L’adolescente acquiesça en soupirant, elle n’osait pas casser ses illusions.
— Si tu veux. Si seulement on pouvait communiquer avec l’extérieur…
Le garçon eut une illumination.
— Heu, attends, excuse-moi.
Il la quitta pour se rendre dans la salle de bains. Dès que la porte fut refermée derrière lui, Enzo fit glisser son pantalon de survêtement et récupéra son portable entre ses cuisses. Ses doigts se serrèrent de dépit sur le clavier lorsque l’écran s’alluma, il n’y avait pas de réseau. Rien, pas la moindre petite barre. Mais il y avait un message de son père : « Où es-tu ? » Un rictus de haine déforma ses lèvres, il avait envie de jeter le cellulaire sur le sol. Sachant que le message ne partirait pas, il tapa une réponse « Et toi ? Où étais-tu ? » et appuya de toutes ses forces sur la touche « envoyer ». Puis rangea le téléphone dans son slip, pour s’asseoir sur les toilettes et réfléchir.
Il fallait qu’il les fasse évader, lui et Salomé. Il fallait qu’il prenne soin d’elle.