ROLLIN

1449 Words
ROLLIN Paris, l’île de la Cité. Sous un ciel laqué de gris, tellement humide que l’on pouvait se mouiller le bout des doigts rien qu’en les tendant, telle une muraille surgissant entre l’Hôtel Dieu et le palais de justice, se dressait la « PPP » : la préfecture de police de Paris. Une administration unique en France menée et dirigée par une poignée d’hommes, dont le préfet Rollin, assis derrière son bureau, au cœur de l’immense bâtiment vieux de plusieurs siècles. Les mains croisées sous son menton, ses petits yeux chafouins jaugeaient en silence les hommes et les femmes qu’il avait convoqués. Le juge Tranchant, père de la petite Camille, huit ans. Nathalie Ruiz, avocate au barreau de Paris, mère de Salomé, douze ans. Elvio Vitalli, ouvrier à la SNCF, père d’Enzo, onze ans. Et enfin, Erwan Lauterbach, commandant de police à la BRB de Paris, père de la plus petite des cinq, Élisabeth, à peine quatre ans. Un parent pour chaque enfant. Un seul parent, parce que le seul concerné par l’affaire qui les préoccupait. Le préfet ne s’oubliait pas, son fils avait été kidnappé comme les autres, son petit génie, Maxime, onze ans. Trois autres personnes étaient présentes. Assis dans un des somptueux fauteuils cloutés de cuir vert, se trouvaient le procureur général du parquet de Paris, Paul Rami, une directrice de cabinet du ministre de l’Intérieur, Éloïse Miraud, et le conseiller personnel de Rollin, Jean-François Salomo. La belle Éloïse Miraud, Rollin ne la connaissait pas. Elle affichait dans les trente-cinq ans : ENA, Sciences Po, une de ces fameuses âmes grises de l’État. Le ministre la lui avait enjointe afin qu’elle suive les opérations. Cela ne dérangeait pas Rollin, du moment qu’il avait obtenu ce qu’il voulait en échange : avoir les mains libres. Quant aux deux autres, ils lui étaient entièrement dévoués. Et pour cause. Pour le procureur Rami, qui représentait la justice dans toute sa puissance, une belle série de photos – prises lors d’un séminaire entre confrères en Corée du Sud, dans le Grand Hôtel Aston, à Séoul –, le compromettait au plus haut point. On le voyait profiter d’un jeune garçon et de sa sœur, soi-disant femme et garçon de chambre. Une sale affaire pour Rami, d’autant que le préfet s’était procuré les photocopies des cartes d’identité des deux « victimes » : le gamin avait quatorze ans et sa sœur à peine douze. Encore une fois, son fidèle Salomo avait été efficace. Il avait soudoyé le chef d’étage pour planquer une webcam dans la chambre. Salomo, justement. Rollin possédait une vieille cassette de vidéosurveillance où on le voyait tabasser un jeune supporter de Nancy dans les années quatre-vingt-dix. Le garçon avait été retrouvé mort le lendemain, le corps caché sous une voiture en plein centre-ville. À l’époque, « Jef » Salomo était un membre actif des SPSPSG, les « Sang pour sang Paris Saint-Germain ». Grâce à cette vidéo, Rollin l’avait débauché et fait entrer dans ses services, au moment où les supporters du Parc commençaient à sentir mauvais pour le gouvernement. C’était deux années plus tôt, une des premières missions du directeur de cabinet. Comme d’habitude Rollin avait agi – à sa manière – et résolu les problèmes. La violence à Paris lors des matches de foot avait diminué de presque cent pour cent après son intervention. Muni des informations fournies par son nouvel homme de l’ombre, il avait fait arrêter – ou tabasser – les plus tarés des extrémistes qui foutaient la m***e au stade et alentour. Salomo s’était révélé une recrue de choix. L’homme au physique de basketteur avait le sens du commandement et savait trouver des hommes fidèles et compétents lorsque les affaires du préfet se radicalisaient. Le reste du temps, il surveillait de son œil gauche (son droit était en verre depuis une baston à coups de tesson de bouteille lors d’un fameux match de coupe d’Europe en Grèce) les agissements de la division du renseignement de la préfecture de Paris en tant que conseiller spécial à la sécurité publique pour le compte du préfet. Rami, le procureur général de la ville de Paris, ainsi que le commandant Salomo, avaient été mis au courant des intentions du préfet de s’approprier la « gestion » du rapt des cinq enfants. Ce dont aucun des cinq autres invités ne se doutait. Ils étaient dans ce grand bureau aux murs couverts de boiseries, aux tapis d’exception, aux tableaux de maître relatant des batailles napoléoniennes et au bureau immense derrière lequel se tenait l’homme qui allait éclairer leur vie. Le procureur, l’avocate, ainsi que le juge et l’ouvrier étaient assis dans des fauteuils disposés en demi-cercle, alors que Salomo et Lauterbach préféraient rester debout. Quant à la conseillère du ministre, on lui avait appris à l’ENA la « stratégie de table », donc la manière de se positionner dans une pièce en fonction de son pouvoir, et elle avait déplacé un tabouret rembourré de cuir jusqu’à la perpendiculaire du bureau de Rollin, juste entre les deux parties, imitant un arbitre de tennis. Elle n’avait, normalement, pas son mot à dire, mais se devait de collecter un maximum d’informations. D’ailleurs, un large cahier de maroquin était ouvert sur ses genoux alors que ses doigts fins et manucurés serraient un stylo Bic vert. Cela faisait cinq minutes que les quatre parents avaient été introduits et les présentations ainsi qu’un rapide résumé des événements avaient été faits par le commandant Salomo. La première grosse surprise pour chacun, fut d’apprendre que d’autres enfants, d’autres familles étaient dans la même situation que la leur. Personne n’osait dire un mot, choqués par ce qu’ils venaient d’apprendre et attendant les révélations de leur hôte. Cependant, dans leur esprit, ils essayaient de comprendre ce qui se passait. Pourquoi ces kidnappings ? Quel en était le lien, et quel rôle chacune des personnes présentes dans cette pièce allait-elle avoir à jouer ? Et surtout, pourquoi la presse n’en parlait-elle pas, plus de vingt heures après les faits ? Lauterbach, de même que Tranchant, qui connaissaient tous deux la « Maison », se demandaient ce que Salomo faisait avec eux : cette affaire aurait dû concerner l’Office central de lutte contre le crime organisé, et non les renseignements intérieurs, qui, certes, travaillaient avec tous les services de la PJ, mais pas sur ce genre de dossier… Quant à la présence du procureur, c’était une bonne nouvelle. Lui seul avait le pouvoir de faire ouvrir et mener une enquête en s’appuyant sur tous les moyens dont disposait la préfecture. Dans le cerveau du commandant Erwan Lauterbach, un scénario se mettait en place. Il avait presque deviné la raison de leur présence à tous, à l’exception peut-être, de l’avocate. Mais dès qu’il avait vu le cheminot, il avait compris. D’ailleurs, le préfet ne les fit pas languir plus que ça. — Madame, messieurs, je viens de vous expliquer quand et comment nos cinq enfants ont été enlevés et vous vous demandez qui a bien pu faire cela et pourquoi. Je pense être en mesure de répondre à ces deux questions. Par contre, je vous prierais de ne pas m’interrompre le temps que je vous expose les informations que j’ai reçues, ainsi que les mesures que nous, le parquet et la préfecture de police, comptons mettre en place avec le soutien des ministères concernés. Afin d’appuyer ses propos, il avait désigné Éloïse Miraud, qui, le regard grave, avait salué les parents qui l’observaient. Il continua en se levant de son fauteuil et saisissant une télécommande. — Nos enfants ont été enlevés dans le courant de la journée d’hier. Le soir même, j’ai reçu un courrier par coursier qui contenait un DVD nous exposant, disons, les exigences des ravisseurs. Certains ici présents, la plupart je crois, remettront tout de suite la personne à qui nous avons affaire, ainsi que le propos qu’il soumet. Je vous demanderais de vous abstenir de commentaires sur ses allégations. La justice a tranché et nous n’y pouvons rien. Cependant, nous répondrons, avec le procureur et le commandant, aux questions, qui ne manqueront pas, je pense. Ensuite, je vous informerai des mesures qui sont en cours afin que nous puissions, rapidement, retrouver nos enfants. Tout en parlant, il avait dévoilé un grand écran de télévision en faisant glisser sur des rails un tableau de la bataille de Friedland le long du mur au-dessus de son bureau. Salomo avait tiré les rideaux et les yeux des quatre parents pétillaient dans l’obscurité comme des mèches de dynamite. Sur l’écran, il y eut quelques secondes de grésillements noirs pointillés de blanc, puis une image apparut. On y voyait une sorte de bureau fait d’une large planche posée sur deux tréteaux. N’étaient visibles ni le sol, ni le plafond et l’éclairage aurait pu provenir d’un néon. Un homme vint s’asseoir derrière le bureau. Grand, costaud, il portait un pantalon de treillis et un pull marin bleu foncé qui serrait ses pectoraux. Ses cheveux noirs et frisés lui donnaient une coupe afro, quant à sa barbe, c’était la même que celle du Che. Trois des parents – Tranchant, Nathalie et Elvio Vitalli –, sentirent leur cœur se soulever, alors que Lauterbach acquiesçait intérieurement à son pressentiment. Il s’agissait bien de Vigo Vasquez, dit Vigo le Noir. Comment était-ce possible ? Il était enfermé depuis trois ans ! Avait-il fait cette vidéo depuis sa prison ? Aucun n’eut le temps d’approfondir la question. Vigo Vasquez allait prendre la parole.
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