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Rouen, vendredi 11 h 00
LA GRANDE PRÊTRESSE des morts dans la région s’appelait Christiane Delcourt. À cinquante ans, elle était devenue LA médecin légiste incontournable. Sa droiture, son intégrité, son professionnalisme lui avaient valu la reconnaissance de ses pairs au point d’être nommée professeur de l’Université Paris VII, où elle enseignait le droit criminel. Elle n’avait que faire de sa petite taille et de ses rondeurs manifestes. Sa voix de baryton résonnait toujours avec fracas, aussi bien dans les locaux de la morgue que dans les salles des tribunaux. Quand elle parlait, tout le monde l’écoutait, même le président de la séance. Le malotru qui l’interrompait devait avoir une sacrée bonne raison de le faire s’il ne voulait pas s’attirer ses foudres. Ses répliques fusaient comme des scuds et ne faisaient pas de blessés. Elle ne craignait personne et elle le faisait savoir haut et fort du haut de ses un mètre cinquante-cinq.
Les agents de la brigade scientifique la craignaient comme la peste. Chaque fois qu’ils déposaient leurs conclusions en relation avec la victime, ils avaient intérêt à ne pas s’être trompés. Sinon, elle vous massacrait. Pour elle, il n’y avait pas de bon, pas de méchant. Il y avait une procédure, des règles à respecter. La science à l’état pur. Les faits, rien que les faits.
Par le petit bout de la raison, pensa avec ironie Leblanc, en la voyant enfoncer la porte du bureau du procureur.
Elle marcha d’un pas si rapide que Cynthia dut allonger sa foulée pour rester à son niveau. Ils s’engouffrèrent dans la voiture et se dirigèrent sans un mot vers l’Institut médico-légal, rue Stanislas Girardin, derrière l’ancien hôpital Hôtel-Dieu transformé en préfecture. Leblanc jubilait en son for intérieur. Christiane Delcourt bouillonnait sur place. L’explosion n’allait pas tarder.
– Je suis folle de rage, pesta-t-elle en poussant la porte de son bureau. Ce c*****d de Beaulieu a tellement la trouille qu’on le pende avec son pote qu’il a fait faire l’autopsie avant que je ne sois présente. Et ce petit c****n de procureur lui a laissé carte blanche. Des incapables, je vous dis ! Heureusement que Santher a fait du bon boulot.
Elle s’assit sans inviter Leblanc et Flaubert à faire de même, toute à sa plaidoirie contre l’incapacité des hommes à se conduire de façon cartésienne. Elle ouvrit le dossier de Marc Antoine.
– Au moins, vous n’aurez pas à jouir de la traditionnelle séquence de découpage, s’écria-t-elle. Pas besoin de laver le plancher au cas où vous auriez rendu tripes et boyaux. N’est-ce pas, Capitaine Flaubert ?
Cynthia ne répondit pas. Face à Delcourt, mieux valait adopter profil bas, surtout quand elle pestait.
La légiste se tourna vers Leblanc :
– Alors, mon petit Pierre, dans quelle m***e tu t’es encore fourré ! Pourquoi t’as accepté cette mission pourrie ?
Leblanc sourit carrément devant l’expression ahurie du capitaine Flaubert avant de répondre sur le même ton badin, trahissant une longue amitié :
– Tu me connais, Christiane, je ne résiste pas à l’adage qui dit que négliger son talent, c’est favoriser la réussite des médiocres. Alors, quand il s’agit de Beaulieu…
Delcourt éclata de rire. Elle adorait les traits de génie de son ami. Elle ignorait où il puisait ses tirades, mais elle admirait l’homme et l’influence mystérieuse qu’il avait sur elle. Elle lorgna sa coéquipière avec la bouche ouverte.
– T’as pas dit à ta coéquipière qu’on se connaissait, à ce que je vois. Fermez la bouche, Capitaine, pas la peine de gober les mouches. Ici elles sont toutes dans le formol. Ton collègue et moi, on s’est retrouvés à travailler sur plusieurs affaires assez sordides. Tu verras, c’est un type vraiment spécial. Un véritable artiste. Méfie-toi de lui, il fait des ravages.
– Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer, reconnut Leblanc. Beaulieu est survolté.
– Comment tu fais pour le supporter depuis tout ce temps ?
– Moins je le vois, mieux je me porte, il a la rancœur tenace.
– T’as raison, c’est jamais qu’un sale c*n. Et comme son mentor est dans mes tiroirs, il doit être encore plus furibard. Adieu sa promo sous les étoiles de la République.
– Eh, de quoi parlez-vous ? s’écria Cynthia. C’est quoi cette histoire ? Pourquoi parlez-vous du commissaire de la sorte ?
– Ma petite, répondit Delcourt, ne t’offusque pas. Beaulieu ne s’est jamais plu dans notre belle ville de Rouen. Il n’a qu’un rêve : monter à la capitale. Et il se servait de Marc Antoine comme d’un tremplin. c*l et chemise tous les deux. C’est tout. Ne me dis pas que t’es pas au courant…
Elle mit fin brutalement à la conversation d’un geste autoritaire. Elle reprit le dossier et tendit une copie à Leblanc.
– Tiens ! Ce n’est pas croyable ! s’exclama la Médecin légiste au bout de quelques secondes. T’as vu ça, Pierre ?
Leblanc confirma, ahuri :
– À peine croyable.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’impatienta Cynthia, vexée d’être tenue à l’écart.
– En d’autres termes, reprit Delcourt, notre ami Antoine avait trois problèmes. Si le coup de fusil est bien la cause première de sa mort, il avait aussi un taux d’alcoolémie de 2,1 grammes !
– Pas mal. À ce stade, je serai incapable de me lever.
– Très juste, confirma Christiane. Quoique son analyse sanguine révèle un taux de triglycérides trois fois supérieur à la moyenne, ce qui indique que notre ami picolait depuis un bout de temps.
– À ce stade, tu n’es pas non plus complètement inconscient. Surtout quand tu as un fusil braqué sur toi. Non, le plus grave, c’est cette EMA. Où a-t-il bien pu se procurer cette m***e ?
– De quoi s’agit-il ? demanda Cynthia.
La médecin légiste lui tendit une feuille, soudain très sérieuse, voire préoccupée.
– Notre homme avait une dose très élevée de Thiopental et d’un dérivé synthétique de curare. Une dose mortelle. C’est une d****e assez récente, apparue depuis peu sur Paris et Rouen. Il associe un barbiturique agissant sur le système nerveux central à un dérivé synthétique, un paralysant musculaire. Cette saloperie serait utilisée par des sectes ou des individus pratiquant l’EMA : l’Expérience de Mort Approchée. D’où son nom.
– C’est quoi, ce délire ?
– C’est le trip le plus fou, le départ volontaire pour un voyage astral. C’est ce désir d’entrer dans le tunnel, vortex qui transporte vers l’au-delà, pour tenter de voir ce qu’il se passe de l’autre côté. À ne pas confondre avec l’EMI, l’expérience de mort imminente, qui elle est fréquemment reprise dans les médias. Le sujet est vaste et très polémique. Il existe toute une littérature sérieuse et de nombreux romans et films, comme Lux Tenebrae, Les Thanatonautes, ou le film L’Expérience interdite (avec Julia Roberts). L’EMI fait état de personnes cliniquement mortes ayant vécu l’approche de l’Éternel et étant revenues à la vie. Ils évoquent les longs tunnels, les lumières flamboyantes, les rivières de l’oubli. On pourrait en parler pendant des heures. Ce sujet touche de près à la religion et à la condition humaine. Mais il y a une différence entre les deux cas. L’EMA est une démarche initiatique et volontaire. C’est une tentative de décorporation, de modification des états de conscience. C’est le voyage le plus intense. À côté, la c*****e est un voyage en calèche. Les adeptes ne cherchent surtout pas à mourir, ils ne veulent pas aller au Paradis, même pour une visite guidée. Ils veulent juste voyager aux frontières de la vie. Le trip total. Le voyage de l’extrême. Mais avec cette m***e, en cas d’overdose, les chances de retour sont faibles. En cas de tétanie, le cœur s’arrête. Faut vraiment être raide dingue pour aimer cela.
– Ce qui signifie ? frissonna Cynthia.
– L’absorption de cette d****e empêche le corps de bouger, le penthotal libère l’esprit et exacerbe les sensations psychiques. Avec l’alcool, les effets hallucinogènes sont encore accentués. Il n’y a pas « d’état temporaire de mort » contrairement à l’EMI. Le sujet reste bien vivant.
– Est-ce que cela signifie qu’il était plus ou moins conscient quand le meurtrier a bloqué le fusil dans la chaise avant de tirer ?
– C’est à peu près cela… Il s’est vu mourir sans pouvoir réagir… Une bien vilaine mort, en tout cas…