Chapitre 3Elle laissa le silence s’installer, puis elle reprit la parole :
— Revenons à notre première visite à l’atelier de carrosserie… Nous intervenons avec les gendarmes, nous saisissons une Clio bleue en cours de réparation et nous la faisons transporter au laboratoire de police scientifique… Le procédé n’est pas fréquent et il y a quelqu’un qui s’en est inquiété. Là-dessus, nous recherchons Bertrand Lostelier et nous visitons le mobile-home qui a été mis à sa disposition. Nous ne trouvons rien de probant, mais nous promettons de revenir le lendemain avec les techniciens de la police scientifique. Nous ne trouvons pas non plus trace de Lostelier et il y a encore quelqu’un que cet acharnement inquiète.
Elle le regarda sous le nez :
— Quelles substances prohibées ont été entreposées dans ce mobile-home ?
Le voyou gueula :
— J’en sais rien, moi !
Le gendarme intervint :
— Ho là ! Deux tons plus bas, bonhomme !
Mary lui fit signe de ne pas intervenir et poursuivit :
— Il ne fait pas l’ombre d’un doute que les gars du labo vont découvrir ce qui a transité dans ce mobile-home. Alors l’individu qui tire les ficelles prend peur : il faut absolument détruire cet abri le plus rapidement possible, de sorte qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il a contenu. Pour cela, rien de mieux que le feu. Reste à trouver quelqu’un pour l’allumer. Une poire, un branquignol qui, s’il est pris, portera le chapeau. Alors si j’ai utilisé le mot branquignol pour vous désigner, Rivoal, c’est tout à fait à dessein. Vous êtes d’une crédulité et d’une niaiserie rares, mon pauvre garçon. Pour quelques billets, vous ferez l’affaire. Je suppose qu’on vous a dit que Lostelier avait disparu, que c’est lui qui habitait là, et que c’est donc lui qui porterait le chapeau. Et que vous pourriez même, pour la circonstance, utiliser une voiture de la boîte.
Elle regarda Rivoal.
— C’était quelle voiture ?
Rivoal ne répondit pas.
— Bon, poursuivit Mary, laissons cela, ce n’est pas important. On sait qu’elle est de couleur blanche et on va la trouver. Vous vous procurez un bidon d’essence et vous passez par l’arrière en traversant les champs. Vous n’avez aucune peine évidemment à verser l’essence, qui se répand rapidement sur le plancher en pente. Il ne vous reste plus qu’à craquer l’allumette. Vous le faites et vous la balancez mais, manque de chance, elle s’éteint avant d’atteindre le sol. Alors vous vous penchez, et là, ça prend d’un seul coup, en explosion, et le retour de flamme vous roussit les cils, les cheveux, et les manches de la veste que j’ai saisie sur votre étagère. Vous n’êtes pas trop brûlé, vous avez juste pris un petit coup de chaud. Dans huit jours, il n’y paraîtra plus. Tandis que le mobile-home s’embrase, vous vous défilez par-derrière, vous reprenez la voiture qu’on vous a confiée et vous rentrez chez vous, comme vous l’avez dit. Vous passez probablement la nuit dans la paille comme quand vous rentrez ivre à la maison et, au matin, lorsque votre mère part au marché vendre ses légumes, vous montez dans votre chambre et vous vous changez, non pas parce que vos vêtements sont souillés, mais parce qu’eux aussi sont roussis. Et enfin, vous planquez le magot.
Rivoal lui lança un regard mauvais :
— Quel magot ?
Comme un prestidigitateur, Mary sortit la poche plastique qui contenait l’enveloppe.
— Cinq cents euros, mon cher Rivoal, cinq cents euros qui vont vous ramener en prison, sauf…
À la vue de l’enveloppe, Rivoal blêmit et bredouilla, éperdu :
— Sauf quoi ?
— Sauf si vous me dites qui vous les a donnés.
— C’est mes économies ! glapit Rivoal.
— Vos économies ? ironisa Mary. Gagnées en prison, probablement. Dites donc, ça paye bien, la prison. Je ne m’étonne plus que vous vouliez y retourner. Alors, quel est le nom du généreux donateur ?
La question resta sans réponse.
Mary bâilla, la journée avait été longue. Elle souffla :
— Vous commencez à me fatiguer, Rivoal. Maintenant, vous allez avoir le choix. Le brigadier-chef Florentin va imprimer la seconde version de votre nuit, celle que je vous ai donnée et qui est, j’en jurerais, bien plus proche de la vérité que la vôtre, celle que vous nous avez servie. La première est un tissu de mensonges, et vous le savez bien.
Vous pouvez la signer, mais je n’aurai aucun mal à prouver que vous avez menti. Les juges n’aiment pas ça et, dès lors, la note risque d’être salée. J’ai oublié de vous dire que des empreintes de pas ont été moulées dans la terre meuble du champ que vous avez traversé pour regagner votre voiture. Je n’aurai aucun mal à prouver qu’elles correspondent à celles des bottes qui sont dans votre armoire. Les analyses de vos vêtements prouveront que vous ne les avez pas souillés en vomissant, comme vous l’avez prétendu, mais qu’ils ont été roussis par l’explosion de l’essence quand vous l’avez enflammée. On ne peut pas nier l’évidence, Monsieur Rivoal. De nos jours, les analyses scientifiques sont d’une telle précision et d’une telle fiabilité que même le plus retors des avocats ne se risquerait pas à les mettre en doute.
Elle recula sa chaise et se leva.
— La nuit porte conseil, Monsieur Rivoal, reposez-vous et réfléchissez. Votre sort est entre vos mains.
Mary sortit, suivie de Florentin, et passa de l’autre côté du miroir, où l’adjudant-chef Bouguéon et son adjoint Le Braz avaient suivi l’interrogatoire.
— Je crois, dit Bouguéon, que vous avez mis le doigt sur le véritable déroulement de la mise à feu du mobile-home.
— Bof, fit Le Braz, ce n’est pas pour autant qu’il va avouer.
— Homme de peu de foi ! s’exclama Mary en le menaçant de l’index. On verra ça demain matin.
— C’est tout vu ! répondit Le Braz. Je connais ce genre de gazier, ça n’obéit qu’à la force. Tant qu’il n’aura pas les chocottes, il restera fermé comme une huître.
Mary s’adressa à Bouguéon :
— Qu’en dites-vous, adjudant-chef ?
— J’aurais tendance à penser comme Le Braz…
Elle sourit et cita :
— « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », vous connaissez ?
Le gendarme Florentin dit avec un demi-sourire :
— La Fontaine, Le lion et le rat.
Le Braz ne parut pas apprécier et le foudroya du regard :
— Pff, fit-il, « la patience est une vertu de petit-bourgeois ».
Mary ne s’était pas attendue à cette citation de la part d’un gendarme. Elle apprécia :
— Joli, adjudant ! C’est de qui ?3
— Je ne sais pas, dit Le Braz soudain embarrassé, j’ai dû lire ça quelque part.
C’était probable, le roi de la taloche, le frustré du passage à tabac n’avait pas pu l’inventer.
3. Arne Garborg, Hommes las.