Ils n’avaient jamais décidé d’être ensemble.
C’était peut-être ça, le plus dangereux.
Les semaines s’étaient mises à glisser les unes dans les autres avec une facilité presque indécente. Aleksi voyageait beaucoup — Helsinki, Stockholm, Berlin — et Mikael avait fini par faire partie de ces déplacements comme une évidence silencieuse. Un sac préparé à la dernière minute. Un billet ajouté. Un regard échangé qui disait viens sans le prononcer.
Dans les hôtels, ils partageaient la même chambre sans en parler. Deux lits parfois. Un seul, souvent. Ils se frôlaient plus qu’ils ne se cherchaient. Aleksi faisait semblant de lire des rapports tard dans la nuit, Mikael corrigeait des copies sur le bord du lit, les jambes repliées, concentré… mais toujours un peu tourné vers lui.
Il y avait ces moments où le silence devenait trop dense.
Alors Aleksi posait une main. Sur une épaule. Une hanche. Le bas du dos. Rien de brutal. Rien de pressé. Juste assez pour rappeler qu’ils étaient là. Ensemble.
Les nuits n’étaient jamais calmes.
Pas parce qu’elles étaient bruyantes — mais parce qu’elles vibraient. Des baisers profonds, parfois lents, parfois affamés. Des souffles mêlés dans l’obscurité. Des corps qui se rapprochaient, s’apprenaient, se reconnaissaient dans la chaleur de l’autre.
Ils s’arrêtaient souvent avant de basculer complètement.
Par choix.
Par peur.
Par respect, aussi.
Et pourtant, au matin, ils se réveillaient enlacés sans se souvenir quand ni comment c’était arrivé.
Mikael devenait différent.
Il suivait Aleksi dans les aéroports comme un chat apprivoisé — silencieux, présent, toujours à portée de regard. Il s’asseyait près de lui dans les salons privés, touchait distraitement la manche de son manteau, glissait ses doigts autour de son poignet quand il riait trop fort.
Il s’attachait sans défense.
Aleksi le voyait. Et ça l’effrayait autant que ça le rendait férocement possessif.
Un soir à Copenhague, lors d’un dîner avec des partenaires, Mikael avait posé la main sur l’avant-bras d’un collègue en parlant. Un geste naturel. Innocent. Chaleureux.
Aleksi avait souri. Poli. Parfait.
Mais à l’intérieur, quelque chose s’était durci.
Dans le taxi du retour, il n’avait pas parlé tout de suite. Mikael l’avait senti. Il s’était rapproché, presque timidement.
— Tu es silencieux, avait-il murmuré.
Aleksi avait serré la mâchoire.
— Tu touches beaucoup les gens, parfois.
Mikael avait cligné des yeux. Surpris.
— Je… je ne m’en rends pas compte.
Le regard d’Aleksi s’était posé sur lui, sombre, brûlant.
— Moi, si.
Le silence qui suivit était chargé. Pas de reproche. Pas de dispute. Juste une vérité nue.
Dans la chambre, Aleksi avait attrapé Mikael par la taille. L’avait embrassé sans douceur cette fois. Pas violemment — mais avec une intensité qui disait à moi. Mikael avait répondu aussitôt, comme s’il attendait ça depuis toute la journée.
Ils avaient fini sur le lit, habillés, enlacés, essoufflés. Les mains d’Aleksi s’étaient calmées les premières. Toujours lui. Toujours celui qui freine quand ça devient trop réel.
— Tu me rends jaloux, avait-il avoué à voix basse.
Mikael avait souri, un peu tremblant.
— Tu n’as pas besoin de l’être.
— Si.
Aleksi avait enfoui son visage dans son cou.
— Parce que je tiens trop à toi.
Les cadeaux avaient suivi. Pas ostentatoires. Des choses choisies avec une précision presque intime : un livre rare, une écharpe en laine douce, un stylo gravé de ses initiales. Mikael ne savait jamais comment réagir. Il rougissait. Il protestait. Puis il les gardait toujours près de lui.
Dans les lieux publics, ils restaient discrets. Des regards prolongés. Des sourires échangés au-dessus d’un verre. Un genou qui frôlait l’autre sous la table. Rien qui attire l’attention. Tout ce qui nourrit le manque.
Et le soir, dans l’intimité, tout redevenait brûlant.
Mikael s’endormait souvent avant Aleksi, lové contre lui, une main accrochée à son t-shirt comme à une ancre. Aleksi restait éveillé, le regard perdu dans l’obscurité, conscient que ce qu’ils vivaient n’était plus un jeu.
Ce n’était pas une aventure.
C’était une habitude.
Un besoin.
Un risque.
Et au fond de lui, Aleksi savait déjà :
ce genre d’attachement ne disparaît pas sans laisser de traces.
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