Ce qui ne se dit qu’à distance

497 Words
Aleksi passa le week-end dans la maison familiale, comme il le faisait depuis toujours. Même façade impeccable. Même ordre silencieux. Rien n’avait changé, et c’était précisément ce qui le mettait mal à l’aise. Le dîner du vendredi se déroula autour de la grande table en bois sombre. Les plats furent servis avec précision. Personne ne parlait pour ne rien dire. — Tu repars quand à Helsinki ? demanda son père sans lever les yeux de son assiette. — Dimanche soir. — Bien. Tu as une réunion lundi matin. Ce n’était pas une question. Sa mère observa Aleksi un instant, attentive à ce qui n’était pas dit. — Tu sembles fatigué, dit-elle calmement. — Le travail, répondit-il. Elle hocha la tête, satisfaite. Le travail expliquait tout. Toujours. — Tu devrais penser à stabiliser certaines choses, ajouta-t-elle après une pause. — Lesquelles ? — Celles qui évitent les distractions inutiles. Aleksi comprit. Il ne répondit pas. Plus tard, dans sa chambre d’enfance — trop grande, trop ordonnée — il sortit son téléphone. Un message l’attendait. Mikael : Ta semaine a été longue ? Aleksi fixa l’écran quelques secondes avant de répondre. Aleksi : Oui. Et la tienne ? Mikael : Chargée. Mais calme. Il relut ce mot. Calme. Il posa le téléphone, puis le reprit presque aussitôt. Aleksi : Je repasse en ville dimanche. La réponse mit quelques minutes à venir. Mikael : D’accord. Rien de plus. Rien de trop. Le lendemain soir, Aleksi retrouva des amis dans un bar discret du centre-ville. Un endroit chic, feutré, où l’on parlait affaires autant que souvenirs. — Toujours aussi insaisissable, Aleksi, lança l’un d’eux en levant son verre. — Tu sais bien qu’il aime garder le contrôle, ajouta un autre en riant. Aleksi sourit à peine. — Tu vois quelqu’un en ce moment ? demanda une amie, faussement désinvolte. Il marqua une pause. — Non. Ce n’était pas tout à fait vrai. Ce n’était pas tout à fait faux non plus. La conversation glissa ailleurs. Projets. Voyages. Noms qu’il connaissait trop bien. Il participait, répondait, mais restait en retrait. À plusieurs reprises, il consulta son téléphone sans raison apparente. Un message arriva enfin. Mikael : Le froid est tombé d’un coup ce soir. Aleksi répondit immédiatement. Aleksi : Couvre-toi. Mikael : Toujours autoritaire. Aleksi : Toujours attentif. Il hésita, puis ajouta : Aleksi : Tu me manques. Il regretta presque aussitôt. Mais le message était parti. La réponse n’arriva pas tout de suite. Quand elle apparut, elle était simple. Mikael : Toi aussi. Rien de plus. Rien de moins. Dimanche soir, sur le trajet du retour, Aleksi regarda la ville réapparaître sous les lumières blanches. Il sentit cette tension familière s’installer, cette attente silencieuse. Il n’avait parlé de Mikael à personne. Il n’avait rien officialisé. Il n’avait rien pris. Et pourtant, quelque chose s’était déjà déplacé. À distance. Par fragments. Par mots retenus. Ce lien-là n’avait pas besoin de présence constante pour exister. Il survivait dans l’intervalle. Dans l’absence. Dans l’attente.
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