les lignes invisibles

828 Words
Chapitre 2 Le matin s’installa lentement sur Helsinki, gris et silencieux, comme s’il hésitait à commencer. La lumière filtrait à peine à travers les vitres épaisses de l’appartement d’Aleksi, vaste, froid, impeccablement ordonné. Tout y était à sa place. Rien n’y respirait vraiment. Aleksi était éveillé depuis longtemps. Il se tenait immobile, debout devant la baie vitrée, une tasse de café oubliée dans sa main. Son reflet lui renvoyait une image familière : contrôle, distance, autorité. Mais quelque chose clochait. Son regard n’était pas aussi net que d’habitude. Ses lèvres. Il les pressa l’une contre l’autre, comme pour effacer une sensation persistante. Le b****r. Il n’avait pas été faible. Il s’en convainquait. Il avait simplement… cédé un instant. Une erreur isolée, pensa-t-il. Un écart maîtrisé. Pourtant, son corps n’était pas d’accord. Une chaleur sourde remontait dès qu’il fermait les yeux. Une douceur dangereuse, presque humiliante. Il posa la tasse avec un peu trop de force. — Ridicule, murmura-t-il pour lui-même. De l’autre côté de la ville, Mikael n’avait pas dormi du tout. Il était assis sur le bord de son lit, les épaules légèrement voûtées, les doigts noués ensemble. Le jour entrait timidement dans sa chambre, éclairant les livres empilés, les rideaux clairs, le désordre discret d’une vie simple. Il porta deux doigts à ses lèvres. Elles brûlaient encore. Ce b****r n’avait rien eu de brutal. Rien de pressant. Et c’était précisément ce qui le bouleversait. Il aurait su gérer un geste déplacé. Une domination claire. Une transgression évidente. Mais ça… Ça ressemblait à un choix partagé. Je savais, pensa-t-il. Je savais que je ne devais pas. Il se leva enfin, se força à suivre une routine normale. Douche. Vêtements sobres. Pull clair. Rien qui attire l’attention. Rien qui trahisse la tempête intérieure. Sur le campus, l’atmosphère avait changé. Ou peut-être était-ce lui. Chaque regard lui semblait plus lourd. Chaque silence, plus parlant. Il évitait instinctivement certaines allées. Certains bâtiments. Et pourtant, quand il entra dans la salle des professeurs, il sentit immédiatement cette présence. Aleksi était là. Assis. Calme. Parfaitement à sa place — comme s’il avait toujours appartenu à cet espace. Plusieurs membres de l’administration l’entouraient, attentifs. Trop attentifs. Mikael s’arrêta net. Aleksi leva les yeux. Leur regard se croisa. Rien ne se passa. Et tout, en même temps. Aleksi ne sourit pas. Mikael non plus. Mais quelque chose circula. Un fil invisible. Tendue. Vivant. Aleksi détourna le regard en premier. Mauvaise idée, encore. La réunion fut longue, technique, saturée de mots creux. Mikael parlait peu. Aleksi, quand il prenait la parole, imposait le silence sans élever la voix. Autoritaire. Tranchant. Fidèle à lui-même. Mais parfois, au milieu d’une phrase, son regard glissait vers Mikael. Une fraction de seconde. Assez pour troubler. Mikael sentait ces regards. Ils lui faisaient l’effet d’un contact à distance. Une pression silencieuse. À la fin de la réunion, Aleksi se leva le premier. — Mikael, dit-il simplement. Un ordre déguisé en appel. Ils se retrouvèrent seuls dans le couloir. — Ce qui s’est passé hier… commença Mikael. — N’a pas à se reproduire, coupa Aleksi aussitôt. Mikael hocha lentement la tête. — D’accord. Ce consentement rapide surprit Aleksi. Une pointe d’agacement, presque de déception, traversa son regard. — Bien, dit-il. C’est plus simple ainsi. Ils se regardèrent encore une seconde de trop. Puis Aleksi partit. Mikael resta immobile, le cœur serré, incapable de dire s’il venait d’éviter un danger… ou de le provoquer. Le soir même, Aleksi se retrouva dans la grande maison familiale, en périphérie de la ville. Une demeure ancienne, austère, chargée d’histoires et de règles non dites. Elle était déjà là. Sa cousine. Assise nonchalamment sur l’accoudoir d’un fauteuil, téléphone à la main, un sourire trop sûr d’elle aux lèvres. Adolescente encore, mais déjà façonnée par le monde des adultes. Regard vif. Attitude provocante. Intelligence aiguisée par l’ennui. — Toujours aussi ponctuel, lança-t-elle sans lever les yeux. — Toujours aussi insolente, répondit Aleksi. Elle sourit, satisfaite. — J’ai entendu parler de ton nouveau projet, dit-elle. Le campus. Les réformes. Le professeur. Aleksi se figea imperceptiblement. — Fais attention à ce que tu dis. Elle se leva, s’approcha lentement. — Je fais toujours attention, murmura-t-elle. C’est toi qui sembles… distrait. Elle l’observa, attentive, presque prédatrice. — Tu caches quelque chose. — Tu te trompes. — Peut-être. Mais tu sais que j’adore les secrets. Aleksi soutint son regard. — Ce ne sont pas tes affaires. Elle rit doucement. — Tout ce qui touche à toi finit toujours par me concerner. Il tourna les talons. Mais elle avait déjà planté une graine. Ailleurs, Mikael corrigeait encore des copies, essayant d’échapper à ses pensées. Mais chaque mot le ramenait à ce regard sombre, à cette voix basse, à ce b****r qu’il ne regrettait pas — malgré lui. Ce n’est pas fini, pensa-t-il avec une lucidité douloureuse. Et quelque part, dans la nuit finlandaise, les systèmes se remettaient en place. Les jeux commençaient. Et l’innocence, déjà fissurée, allaitement être mise à l’épreuve. --
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