ce qui ce tait

1528 Words
Le froid s’était installé durablement sur la ville, un froid qui ne mordait plus, mais qui persistait. Helsinki avançait à pas lents, enveloppée dans une lumière pâle, presque fragile. Les journées semblaient suspendues, comme si le temps lui-même hésitait à aller trop vite. Mikael entra dans l’amphithéâtre avant les étudiants. Il aimait ce moment précis, quand la salle était encore vide, silencieuse, intacte. Il posa ses affaires sur le bureau, passa une main sur le bois lisse, inspira profondément. Rien n’a changé, tenta-t-il de se convaincre. C’était juste un b****r. Mais son corps ne l’écoutait pas. Il se souvenait. Trop bien. De la lenteur. De l’absence de violence. De cette sensation nouvelle — être choisi sans être pris. Il secoua légèrement la tête, comme pour chasser ces pensées, puis se tourna vers le tableau. — Les systèmes se nourrissent du silence, dit-il plus tard à voix haute, face aux étudiants. — Pas seulement du consentement, mais de l’habitude. Sa voix était calme, posée. Comme toujours. Pourtant, au fond de la salle, une présence modifiait l’équilibre. Aleksi. Il n’était pas là par hasard. Il s’était installé discrètement, presque anonymement, mais Mikael l’avait senti avant même de le voir. Cette manière qu’il avait d’occuper l’espace sans un mot. Aleksi observait. Les étudiants. Le professeur. Lui-même, parfois. Il avait entendu ce discours mille fois sous d’autres formes. Mais jamais prononcé ainsi. Sans colère. Sans ambition cachée. Mikael ne cherche pas à convaincre, pensa-t-il. Il expose. Il laisse le choix. Cette idée l’irritait presque autant qu’elle le troublait. À la fin du cours, Mikael rangea ses notes avec soin. Il attendit que la salle se vide. Il savait. Il savait qu’Aleksi ne partirait pas immédiatement. — Tu n’as rien dit aujourd’hui, lança-t-il sans se retourner. — Je n’en avais pas besoin. Ils se retrouvèrent face à face, séparés par quelques pas. Une distance calculée. Prudente. — Tu viens vérifier quelque chose ? demanda Mikael. Aleksi hésita. Rarement. Puis répondit : — Je voulais voir si tu étais le même ici que… ailleurs. Mikael soutint son regard. — Et alors ? — Tu l’es. Un silence s’installa. Pas inconfortable. Mais chargé. Aleksi fit un pas. Mikael ne recula pas. Leurs corps étaient proches, sans se toucher. — Ce n’est pas une bonne idée, dit Mikael doucement. — Je sais. Aleksi leva la main, puis la laissa retomber. Le geste resta suspendu dans l’air, comme une phrase inachevée. — Tu rends les choses compliquées. — Elles l’étaient déjà. Leurs regards se croisèrent. Une tension sourde monta, familière désormais. Mikael sentit son cœur accélérer. Il posa instinctivement une main contre le bureau, comme pour s’ancrer. — Pas ici, murmura-t-il. Aleksi acquiesça. — Pas ici. Il se détourna, sans ajouter un mot. Mikael resta seul, troublé par ce retrait presque respectueux. Plus déstabilisant encore qu’une insistance. Le soir, la maison familiale était baignée d’une lumière chaude, presque trompeuse. Tout y semblait calme. Trop calme. La cousine d’Aleksi était installée dans le salon, les jambes repliées sous elle, feuilletant un magazine qu’elle ne lisait pas vraiment. Elle leva les yeux quand il entra. — Tu as l’air fatigué, dit-elle. — Longue journée. — Les longues journées révèlent souvent des choses intéressantes. Elle sourit. Pas méchamment. Mais avec cette lucidité qui donnait l’impression d’être observé à travers une vitre. — Le campus te plaît ? reprit-elle. — C’est un outil. — Tout est un outil pour toi. Elle se leva, s’approcha, tourna lentement autour de lui comme si elle évaluait une œuvre inachevée. — J’aime bien ton professeur, dit-elle finalement. Il parle comme quelqu’un qui croit encore à ce qu’il dit. Aleksi se raidit imperceptiblement. — Tu l’as rencontré ? — De loin. Je regarde beaucoup. Elle haussa les épaules, faussement innocente. — Ne t’inquiète pas. Je trouve juste ça… rafraîchissant. Elle s’éloigna sans insister, laissant derrière elle une impression étrange. Elle n’avait rien demandé. Rien exigé. Mais elle avait vu. Plus tard, Mikael marcha longtemps dans les rues enneigées. Le froid lui piquait les joues, l’aidait à réfléchir. Ou à éviter de trop réfléchir. Son téléphone vibra. Aleksi : Marches-tu encore ? Mikael : Oui. Aleksi : Reste là. Ils se retrouvèrent près de l’eau, là où la ville s’efface. Le vent était fort. La mer sombre. — Je ne suis pas venu pour recommencer, dit Aleksi. — Moi non plus. Ils se tenaient face à face, manteaux serrés, regards accrochés. Le silence entre eux n’était plus un vide. C’était une retenue volontaire. Aleksi tendit la main. S’arrêta. Mikael inspira. Leurs doigts se frôlèrent — un contact bref, presque accidentel. Ils se retirèrent aussitôt. Mais aucun ne sourit. Aucun ne s’excusa. — On devrait s’arrêter, dit Mikael. — Oui. Ils ne bougèrent pas. La tentation n’était pas l’acte. C’était le silence. Ne rien dire. Ne rien décider. Laisser le temps faire le travail du système. Et pourtant, chacun savait que ce silence-là serait le plus dangereux. La semaine suivante imposa son rythme sans demander la permission. Aleksi se retrouva entouré de visages familiers, tous parfaitement polis. Un dîner familial, organisé à la dernière minute — comme toujours. La table était longue, trop grande pour l’intimité. Les conversations glissaient d’un sujet à l’autre avec une aisance calculée. — Le campus fait beaucoup parler, dit une voix masculine, posée, depuis l’autre bout de la table. — Les médias aiment les mots comme réforme et modernisation. Aleksi hocha la tête, mécanique. — C’est une étape nécessaire. — Et les visages qu’on met devant ces projets comptent autant que les chiffres, ajouta une tante, sourire maîtrisé. Il sut immédiatement de quoi — ou plutôt de qui — elle parlait. — Le professeur, reprit quelqu’un. — Celui qui plaît beaucoup aux étudiants. Un silence léger suivit. Pas hostile. Curieux. Aleksi sentit la cousine poser sur lui un regard attentif. Elle ne disait rien. Elle observait les réactions, les micro-expressions. Elle semblait presque amusée. — Il a une bonne présence, dit-elle enfin, d’un ton neutre. — Les réseaux l’adorent. Aleksi leva les yeux vers elle. — Les réseaux adorent tout ce qu’ils peuvent projeter. — Justement, répondit-elle doucement. Personne ne releva. Mais Aleksi comprit : le monde extérieur avait déjà commencé à s’immiscer. De son côté, Mikael vivait une toute autre agitation. Ses étudiants parlaient plus que d’habitude. Pas en classe — autour. Dans les couloirs. Sur les écrans. Il surprit son nom sur des publications partagées à la hâte : « Le prof le plus inspirant du campus » « Enfin quelqu’un qui parle vrai » Des photos circulaient. Rien d’intime. Des captures prises pendant les cours, des extraits de conférences. Mikael les découvrit par hasard, envoyé par un collègue bienveillant. — Tu deviens populaire, lui lança un ami ce soir-là, attablé dans un bar discret du centre-ville. — Fais attention, ajouta une autre, mi-sérieuse, mi-taquine. Ça attire toujours des regards… inattendus. Mikael sourit, gêné. — Ce n’est pas ce que je cherche. — Personne ne cherche ça, répondit son ami en haussant les épaules. Ça arrive quand même. Il but une gorgée, son esprit ailleurs. Et si quelqu’un faisait le lien ? Son téléphone vibra. Une notification. Un message d’Aleksi, bref, sans émotion apparente. Tu es sorti ? Mikael hésita avant de répondre. Oui. Avec des amis. Une pause. Puis : Bien. Rien de plus. Pourtant, toute la soirée, Mikael sentit cette présence invisible. Pas oppressive. Observatrice. Il rit, parla, écouta. Mais une part de lui restait tendue, comme si un fil le reliait à quelqu’un qui n’était pas là. Plus tard, en rentrant, il ouvrit les réseaux sociaux presque malgré lui. Les publications défilaient. Puis il tomba sur une photo du dîner familial. Pas publiée par Aleksi — par un tiers. Aleksi, debout, sérieux, impeccable. La cousine, à ses côtés, souriante. Mondes parallèles, pensa Mikael. Aleksi, lui, regardait une toute autre image au même moment. Une photo floue, partagée par un étudiant : Mikael, de dos, en train de parler, cheveux légèrement en désordre, posture ouverte. Il resta longtemps dessus. — Tu devrais faire attention, dit la cousine en passant derrière lui. — Les images racontent toujours plus que ce qu’on voudrait. — Tu t’intéresses beaucoup à ce que je fais, répondit-il sans se retourner. — Je m’intéresse à ce qui t’affecte. Elle posa le téléphone à côté du sien, sans insister. Toujours ce pas de côté. Cette manière de ne jamais franchir la ligne — pour l’instant. Les jours suivants, Aleksi et Mikael se croisèrent rarement. Trop rarement pour être un hasard. Trop souvent pour être confortable. Un regard dans un couloir. Une pause trop longue avant de détourner les yeux. Un message bref, parfois, jamais explicite. Rien de répréhensible. Tout de dangereux. Un soir, Mikael écrivit dans son carnet, sans vraiment réfléchir : Il n’a rien fait de mal. Et pourtant, tout en moi sait que je m’approche d’un point de non-retour. De son côté, Aleksi comprit qu’il perdait quelque chose de plus précieux que le contrôle : l’illusion qu’il pouvait rester invisible. Les systèmes observaient. Les familles attendaient. Les écrans enregistraient. Et au milieu de tout ça, deux hommes continuaient de se taire — non par peur, mais parce que le silence était devenu leur dernier refuge.
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