chapitre : 2

2158 Words
La demeure Moretti était plongée dans une lumière tamisée, les lustres de cristal diffusant une lueur dorée sur les visages graves des invités. Elena descendit le grand escalier de marbre, chaque marche résonnant comme un glas dans le silence respectueux qui s'était installé. Elle avait revêtu une robe noire Valentino que Marco avait fait livrer, simple mais élégante, qui épousait ses formes avec une sobriété aristocratique. Ses cheveux auburn étaient relevés en un chignon sévère, dégageant son visage aux traits délicats mais déterminés. En bas, une mer de costumes sombres et de regards scrutateurs l'attendait. Des hommes de pouvoir, des capos, des conseillers, des alliés et des ennemis déguisés en amis. Tous étaient venus rendre hommage à Giovanni Moretti, mais Elena savait qu'ils étaient surtout là pour l'évaluer, elle, la dernière héritière improbable d'un empire bâti sur le sang. Marco l'attendait au pied de l'escalier, impeccable dans son costume trois-pièces anthracite. Il lui offrit son bras qu'elle accepta, se laissant guider à travers la foule qui s'écartait sur leur passage. Les murmures commencèrent immédiatement, un bourdonnement constant de spéculations et de jugements. "La fille prodigue..." "Elle a le regard de Giovanni..." "Huit ans d'absence, et elle pense pouvoir diriger?" "Regardez comme elle marche. Fragile. Les vautours vont la dévorer vivante..." Elena garda la tête haute, le visage impassible. Son père lui avait appris au moins une chose avant qu'elle ne fuie : dans ce monde, montrer la moindre faiblesse était une condamnation à mort. Elle devait être de pierre, de glace, impénétrable. Marco la conduisit jusqu'au salon principal où le cercueil de Giovanni trônait, entouré de couronnes de fleurs blanches et rouges. Une file d'invités attendait pour présenter leurs condoléances. Elena prit position à côté du cercueil, les mains jointes devant elle, et commença le rituel épuisant de recevoir les hommages. "Mes sincères condoléances, Signorina Moretti." "Votre père était un grand homme." "Que Dieu accueille son âme." Des phrases creuses, prononcées par des hommes dont les mains étaient aussi tachées de sang que celles de son père. Elena hochait la tête mécaniquement, murmurant des remerciements sans chaleur. Chaque poignée de main lui donnait envie de se laver. Chaque regard calculateur lui rappelait qu'elle n'était qu'une pièce sur un échiquier qu'elle n'avait pas choisi de rejoindre. Puis, soudain, un changement palpable se produisit dans l'atmosphère. Les conversations s'éteignirent progressivement, remplacées par un silence presque religieux. Elena sentit les regards se détourner d'elle pour se fixer sur l'entrée du salon. Une tension électrique parcourut l'assemblée, ce mélange de crainte et de fascination que seule la présence d'un véritable prédateur pouvait susciter. Elle se tourna lentement vers la porte. Et le vit. Dante Santoro. Il se tenait dans l'embrasure, grand et imposant, vêtu d'un costume noir parfaitement coupé qui moulait sa silhouette athlétique. Ses cheveux d'un noir de jais étaient coiffés en arrière, révélant des traits d'une beauté presque brutale : une mâchoire carrée, des pommettes hautes, un nez aristocratique. Mais c'étaient ses yeux qui captivaient et glaçaient le sang. D'un gris orageux, ils semblaient voir à travers les âmes, percer les mensonges, dénuder les vérités les plus enfouies. Il balaya la pièce du regard avec une nonchalance calculée, et lorsque ses yeux se posèrent finalement sur Elena, elle sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. C'était comme si le temps s'était arrêté, comme si tout le monde autour d'eux avait disparu. Dans ce regard, Elena lut une intelligence aiguisée, une dangerosité à peine contenue, et quelque chose d'autre, quelque chose qu'elle ne parvenait pas à identifier. Dante avança vers elle avec la grâce féline d'un prédateur, la foule s'écartant instinctivement sur son passage. Deux hommes le flanquaient, des gardes du corps aux visages de pierre, mais c'était lui qui commandait toute l'attention. Il s'arrêta devant le cercueil de Giovanni, inclinant légèrement la tête en signe de respect. "Giovanni Moretti était un homme d'honneur," dit-il d'une voix grave qui résonna dans le silence. "Un adversaire redoutable, mais un allié fidèle. Que la terre lui soit légère." Puis il se tourna vers Elena, et leurs regards se verrouillèrent à nouveau. De près, il était encore plus impressionnant. Il la dominait d'une bonne tête, et elle devait lever légèrement le menton pour soutenir son regard, ce qu'elle fit sans ciller. "Signorina Moretti," dit-il en tendant la main. "Mes plus sincères condoléances pour votre perte." Elena observa sa main un instant, cette main qui avait probablement ordonné des dizaines de morts, peut-être des centaines. Puis elle la prit, sentant la fermeté de sa poigne, la chaleur de sa peau contre la sienne. "Signor Santoro," répondit-elle d'une voix qu'elle voulait neutre. "Merci d'être venu." "Il fallait que je vienne," dit-il, et quelque chose dans son ton suggérait une signification plus profonde. "Votre père et moi avions... des affaires inachevées." Elena retira sa main, mais l'empreinte de son contact semblait persister sur sa peau. "Oui, j'en ai entendu parler." Un sourire imperceptible effleura les lèvres de Dante. "Je n'en doute pas. Marco a toujours été très... informatif." Il fit un pas de côté, permettant à une femme qui l'accompagnait de s'avancer. Elle était grande et élégante, vêtue d'un tailleur gris perle qui contrastait avec les tenues noires environnantes. Ses cheveux noirs étaient coupés au carré, encadrant un visage aux traits raffinés et à l'expression indéchiffrable. "Ma sœur, Isabella Santoro," présenta Dante. Isabella tendit la main à Elena avec un sourire poli mais distant. "Mes condoléances, Signorina Moretti. J'espère que nous aurons l'occasion de mieux nous connaître dans les circonstances moins... tragiques." "J'en suis sûre," répondit Elena, détectant une nuance dans le ton d'Isabella qui suggérait que cette future connaissance n'était pas négociable mais obligatoire. Marco s'approcha discrètement, se penchant vers Elena. "Peut-être serait-il approprié d'offrir un moment privé à Signor Santoro? Il a fait un long voyage." Elena comprit immédiatement. Ce n'était pas une suggestion, mais une nécessité diplomatique. Dante Santoro n'était pas un invité ordinaire. Il était l'homme auquel elle était liée par un accord qu'elle n'avait pas signé mais qui avait force de loi dans leur monde. "Bien sûr," dit-elle en se tournant vers Dante. "Peut-être préféreriez-vous vous entretenir dans un endroit plus tranquille?" Dante inclina légèrement la tête. "Ce serait apprécié." Elena guida Dante et Isabella hors du salon principal, traversant le couloir jusqu'au bureau de son père. La pièce était exactement comme Giovanni l'avait laissée : des bibliothèques de bois sombre chargées de livres reliés en cuir, un bureau massif couvert de documents, l'odeur persistante de cigare et de cognac. C'était le cœur de l'empire Moretti, le lieu où tant de décisions fatidiques avaient été prises. Marco les suivit et ferma la porte derrière eux. Le silence qui s'installa était lourd de non-dits et d'attentes. Dante fit lentement le tour de la pièce, ses doigts effleurant le dos des livres, s'attardant sur une photographie de Giovanni dans sa jeunesse. "Votre père avait du goût," remarqua-t-il. "Ces éditions sont rares." "Il aimait les choses rares et précieuses," répondit Elena, restant près de la porte, maintenant une distance physique entre eux. "Cela lui donnait l'impression de posséder quelque chose d'unique." Dante se tourna vers elle, un sourire énigmatique aux lèvres. "Comme sa fille?" Elena sentit une bouffée de colère monter en elle. "Je ne suis pas une possession." "Non," concéda Dante en s'approchant lentement. "Vous êtes bien plus que cela. Vous êtes un héritage, un symbole, une clé." "Une clé?" Elena fronça les sourcils. Isabella prit la parole pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans le bureau. "Une clé pour unifier deux des familles les plus puissantes d'Italie. Votre père et le nôtre avaient une vision, Signorina Moretti. Une vision d'un empire unifié qui pourrait rivaliser avec n'importe quelle organisation criminelle du monde." "Je ne m'intéresse pas aux empires," rétorqua Elena sèchement. "Je ne veux rien avoir à faire avec tout cela." "Et pourtant, vous êtes ici," souligna Dante, s'arrêtant à quelques pas d'elle. "Vous auriez pu rester à Paris, ignorer l'appel de Marco, laisser votre famille s'effondrer. Mais vous êtes revenue." "J'ai été forcée de revenir," corrigea Elena. "Il y a une différence." "Vraiment?" Le regard de Dante la transperça. "Ou peut-être qu'une partie de vous savait que c'était inévitable. Que vous ne pouviez pas échapper à votre sang, à votre nom, à votre destin." Elena serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. "Vous ne me connaissez pas." "Pas encore," admit Dante. "Mais je vais vous connaître, Elena. Intimement." Le prénom prononcé avec cette voix grave et cette intensité troublante fit frissonner Elena malgré elle. Elle se ressaisit rapidement, relevant le menton avec défi. "Parlons franchement, Signor Santoro. Vous êtes ici pour parler de cet... arrangement que nos pères ont conclu. Un arrangement auquel je n'ai jamais consenti." "Le consentement n'était pas nécessaire," intervint Marco d'un ton grave. "Dans notre monde, les accords entre familles ont force de loi. Votre père a donné sa parole, et cette parole engage la famille Moretti." "Mon père est mort," cracha Elena. "Ses promesses sont mortes avec lui." Un silence glacial s'abattit sur la pièce. Isabella échangea un regard avec son frère, puis avec Marco. C'était Dante qui finalement rompit le silence, sa voix plus dure qu'auparavant. "Vous pensez vraiment pouvoir simplement annuler un accord qui a nécessité des années de négociations? Un accord sur lequel repose l'équilibre fragile entre nos deux familles?" Il s'avança encore, réduisant la distance entre eux à quelques centimètres. "Laissez-moi vous expliquer ce qui se passera si vous refusez cet arrangement, Elena." Il leva un doigt. "Premièrement, les Santoro considéreront cela comme une insulte mortelle. Nous serons en guerre dans les quarante-huit heures." Un deuxième doigt. "Deuxièmement, les autres familles verront cela comme une faiblesse. Les Castellano, les Russo, les De Luca, tous fondront sur les Moretti comme des loups sur une brebis blessée." Un troisième doigt. "Troisièmement, vous n'avez pas l'infrastructure, les alliances, ni l'expérience pour défendre votre territoire. Dans un mois, le nom Moretti sera rayé de la carte." Il laissa retomber sa main. "Et quatrièmement, vous serez morte. Peut-être pas tout de suite, peut-être pas de mes mains, mais quelqu'un finira par vous trouver, et ce jour-là, vous regretterez de ne pas avoir accepté ma protection." Elena sentait son cœur battre à tout rompre, mais elle refusa de montrer sa peur. "Vous appelez ça de la protection? Un mariage forcé avec un homme que je ne connais pas, dans un monde que je méprise?" "J'appelle ça de la survie," répliqua Dante froidement. "Et au-delà de la survie, une opportunité. Ensemble, les Moretti et les Santoro seraient intouchables. Nous pourrions redéfinir les règles, moderniser les opérations, éliminer la violence inutile. Votre père avait compris cela. C'est pourquoi il a accepté cet arrangement." "Mon père était un tyran qui utilisait les gens comme des pions," siffla Elena. "Oui," acquiesça Dante, la surprenant. "Il l'était. Tout comme mon père. Mais nous, Elena, nous ne sommes pas obligés d'être comme eux. Nous pouvons être différents. Meilleurs." Elena le dévisagea, cherchant le mensonge dans ses yeux gris, mais n'y trouvant qu'une sincérité troublante. "Pourquoi devrais-je vous croire?" "Parce que je n'ai aucune raison de vous mentir," dit Dante simplement. "Je pourrais vous forcer. Je pourrais menacer, intimider, utiliser tous les leviers à ma disposition. Mais je préfère l'honnêteté. Voici la vérité : j'ai besoin de cette alliance autant que vous. Les temps changent, Elena. Les vieilles méthodes ne fonctionnent plus. Nous devons évoluer ou disparaître. Et je crois que vous et moi, ensemble, nous pourrions bâtir quelque chose de nouveau." "Et si je refuse quand même?" demanda Elena, sachant déjà la réponse mais voulant l'entendre. Dante la regarda longuement, et dans ce regard, Elena vit tout : la détermination, le pragmatisme, mais aussi une lueur de quelque chose qui ressemblait presque à du regret. "Alors j'irai aux funérailles de votre famille dans six mois," dit-il doucement. "Et je regretterai sincèrement que les choses n'aient pas pu être différentes." Le silence qui suivit était suffocant. Elena se tourna vers Marco, cherchant du soutien, un conseil, n'importe quoi. Mais le vieil homme se contenta de hocher légèrement la tête, confirmant ce qu'elle savait déjà : elle n'avait pas vraiment le choix. "Combien de temps?" demanda-t-elle finalement, sa voix à peine plus qu'un murmure. "Pour quoi?" demanda Dante. "Avant le mariage. Combien de temps ai-je?" Dante échangea un regard avec Isabella. "Trois mois. Assez pour organiser quelque chose d'approprié, pour que vous vous habituiez à l'idée, pour que nous apprenions à nous connaître." "Trois mois," répéta Elena, laissant le poids de ces mots l'envahir. Trois mois avant que sa vie ne lui soit définitivement arrachée. Trois mois avant de devenir Signora Santoro. "Très bien," dit-elle enfin, relevant les yeux vers Dante avec un mélange de résignation et de défi. "J'accepte votre arrangement. Mais sachez ceci, Signor Santoro : vous aurez peut-être mon nom, mais vous n'aurez jamais mon cœur." Dante la regarda intensément, et un sourire lent, presque triste, se dessina sur ses lèvres. "Nous verrons bien, Elena Moretti. Nous verrons bien."
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