Pdv Maria
Hier, après la grande nouvelle que nous avions apprise, il régna à la maison une ambiance bizarre. Comme d’habitude, nous avions dîné en famille. Mais Maman était restée très silencieuse, plongée dans ses pensées. Le bavard de Nathan, d’ailleurs, ne cessa de demander avec inquiétude, si tout allait bien. Il n’avait pas assisté à notre “réunion familiale d’urgence”. Visiblement, Maman lui avait demandé d’aller chez son ami Jeff qui vivait à quelques pâtés de maison, parce qu’elle avait deviné que mon père venait apporter des nouvelles désagréables et qu’elle voulait l’épargner. Après le dîner, elle était montée dans sa chambre. J’avais fait la vaisselle avant de monter moi aussi m’isoler dans ma chambre. J’en avais profité pour faire un briefing à Cédric et à Abigaël. Ils étaient tous les deux choqués par la nouvelle et ils avaient promis de passer ce soir me voir. Je m’étais réveillée ce matin, la tête dans le brouillard et j’avais préféré traîner un peu dans mon lit.
Des coups à la porte me firent asseoir sur mon lit. Ma mère entra et referma la porte.
Maman, en restant adossée à la porte : Ça va, ma chérie ?
Moi : Oui, ça va.
Elle vint s'asseoir sur le lit : Tu dois être bouleversée par toutes ces choses surprenantes que tu as apprises hier.
Je fis un oui de la tête.
Maman : Moi aussi. Je ne m'attendais tellement plus à la retrouver. J'ai tellement prié pour que Dieu m'exauce.
Moi : Maman, pourquoi tu ne m'as pas dit que j'avais une jumelle ?
Maman : Parce que je voulais protéger ton innocence et ton âme d'enfant. C'était une douleur trop lourde pour un petit être comme toi. Je la connaissais cette douleur et en tant que mère, je ne pouvais pas te laisser grandir avec cette douleur. Je me devais de t'épargner de toute cette sordide histoire.
Moi, un peu perdue : Et comment ça a été possible, Maman? Je veux comprendre comment on a fait pour la voler? C'était aussi facile de voler un bébé et pourquoi elle et pas moi?
Maman : Crois-moi, il y a encore des zones d'ombre, des questions auxquelles je ne pourrai pas répondre dans cette histoire. Mais je me rappelle juste qu'après avoir accouché, on m'avait montrée vous deux. Vous étiez née vers 2h du matin par césarienne. C'était une clinique qui était censée être une très bonne clinique. Mais il a été plus tard prouvé qu'il y avait eu une série de négligence qui avait permis ce vol. Après mon accouchement, j'étais très fatiguée et encore sous l'effet de l'anesthésie, alors je m'étais vite endormie dès qu'on m'avait amenée dans ma chambre. Mamie Chantal qui m'accompagnait cette nuit-là, était retournée à la maison pour me laisser me reposer.Vous étiez arrivées trois semaines plus tôt que prévu, alors ton père était encore à Paris. Ce n'est que le lendemain vers 5h, qu'avait été constatée qu'il manquait un bébé. Il n'y avait qu'une seule sage-femme pour surveiller les huits bébés de la nurserie. Les deux autres sages-femmes étaient occupées en salle d'accouchement. En fait, ta jumelle avait disparu entre 3h et 5h, on n'a jamais su comment et pourquoi la sage-femme n'avait pas remarqué qu'il manquait une des jumelles. C'était quand il avait fallu faire téter les bébés qu'elle s'était rendue compte de la disparition. Je me rappelerai toujours de cette porte qui s'était ouverte lentement, de cette jeune sage-femme qui m'avait demandée avec gêne où était ma deuxième fille et de ma panique quand j'ai compris qu'une de mes filles avait disparu. À l'époque, il n'existait pas de téléphone portable, pas d'internet , pas de réseaux sociaux pour relayer l'information. Même pour prévenir ma famille, il avait fallu attendre l'arrivée de ma mère à 8h. La police avait aussitôt ouverte une enquête et commencé les recherches. Ton père, aussi avait été prévenu. Il avait appris en même temps, mon accouchement et la disparition d'une de nos jumelles. On pensait que ça allait être facile de retrouver notre fille. Un bébé volé, ça devait normalement être facile à remarquer. Mais très vite, on a commencé à réaliser que le ravisseur ne devait pas être un amateur. Des mois après, on était encore sans aucune nouvelle de ta jumelle. Quand tu as eu six mois, je n'ai pas eu d'autres choix que de revenir à Paris. L’enquête n’avait jamais pu trouver les auteurs de ce rapt. La sage-femme responsable de la nurserie avait été limogée et la clinique avait dû nous présenter des excuses officielles, tout en nous payant une forte somme pour le préjudice subi, comme si l’argent pouvait réparer ma peine. Mais ma peur qu'on te prenne toi aussi, était insoutenable. Je n’avais donc pas d’autres choix que de rentrer et de laisser ma famille sur place continuait le combat pour la retrouver . D'ici, j'ai attendu que la nouvelle qu'on a reçue hier me parvienne, mais ça avait pris 18 ans : 18 longues années. Mais tu le vois, ma prière a fini par être exaucée.
Moi, hésitant, puis prenant courage : Maman, c'est à cause de ça que Papa et toi, vous avez toujours eu des tensions ?
Maman : Oui. C'était une des causes de nos différends. On a vécu chacun différemment cette disparition. Moi, j'ai beaucoup culpalisé d'avoir choisi de rentrer accoucher à Dakar et lui, il n'avait jamais digéré le fait qu'il était à des milliers de km quand cette histoire a eu lieu.
Je restai silencieuse, méditant cette dernière phrase.
Moi, après ce petit moment de silence : Et tu comptes aller à Dakar ?
Maman : Oui. Je vais commencer à chercher un billet d'avion pour la semaine prochaine.
Moi: Je veux aussi venir.
Maman : Ma chérie, je sais que c'est important pour toi d'aller rencontrer ta sœur et si c'était un moment favorable, on serait partie ensemble. Mais tu vas commencer tes cours à l'université, la semaine prochaine. Je ne veux pas que tu rates tes premiers cours de ta vie d'étudiante, d'autant plus que je n'ai aucune idée de combien de temps, je vais rester là-bas. Je te promets de tout faire pour que ta sœur puisse te parler dès que ce sera possible. De plus, Papa (mon beau-père) veut partir aussi avec moi, il faut que quelqu'un reste avec ton frère. Il faut que je m'organise pour que vous ne restiez pas seuls ici. Ça va être un casse-tête chinois, mais j'espère qu'on va trouver quelqu'un qui pourra s'installer ici avec vous, le temps de notre absence.
Moi : Tu sais, Nathan et moi, on est assez grands pour nous gérer seuls. Je te rappelle que j'ai 18 ans et lui, 15 ans bientôt.
Maman : Je ne peux pas vous laisser seuls comme ça. En tout cas, je ne le ferai que si je n'ai pas d'autres choix.
Mme Perrault ne serait pas Mme Perrault, si elle ne faisait pas du ''Mme Perrault''♀️.
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Cédric et Abigaël étaient chez moi à quelques minutes de différence vers 16h. Je leur fis un résumé de la situation.
Cédric : Je comprends mieux pourquoi ta mère a toujours été surprotectrice avec toi. C'est fou, cette histoire. Tu as une jumelle, toi, Maria?
Moi : Je t'assure, même moi, j'ai dû mal à le croire. Oui. C'est clair, ça explique beaucoup de choses que je ne comprenais pas.
Abigaël : Et ça devait juste être horrible pour elle de t'avoir sous les yeux et de devoir continuellement penser à ta jumelle.
Moi : Oui. J'imagine l'horreur que ça devait être pour elle. C'est pour cela que je ne lui en veux pas de m'avoir cachée son existence. Ça aurait été insoutenable pour moi de me regarder dans un miroir et de penser à ma jumelle. Regardez comme elle me ressemble.
Je leur montrai sa photo dans mon portable.
Cédric : Mais c'est toi. Du coup, j'en ai deux pour le prix d'une.
Abigaël : Calmes ta joie, Cédric. Ce n'est pas parce qu'elle ressemble comme une goutte d'eau à ta meilleure amie, qu'elle va devenir ta meilleure amie. Les jumelles n'ont pas forcément le même caractère, ni les mêmes centres d'intérêts.
Cédric : Pourquoi tu es rabat-joie ?
Abigaël : Je ne suis pas rabat-joie. Je veux juste que tu ne t'attendes pas à une Maria n°2. Sa jumelle est une personne à part entière, d'autant plus qu'elle a été élevée par d'autres personnes et donc elles n'ont pas eu la même éducation.
Cédric : C'est vrai, elles sont deux personnes différentes à part entière, mais je suis sûr qu'elle est aussi merveilleuse que Maria.
Abigaël : Je l'espère aussi. Comment elle s'appelle ?
Moi: Victoire.
Abigaël : C'est très joli comme prénom.
Moi : Moi aussi, je le trouve très joli. Mais il y a toute une polémique sur ce prénom.
Abigaël : Ah bon ?
Moi : Oui. C'est le prénom que cette femme qui l'a volée lui a donnée et ça, c'est un peu ''too much'' pour ma mère.
Abigaël : Ça se comprend. Ce n'était pas forcément le prénom que tes parents avaient prévu.
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À Dakar, quelques jours après
Pdv Victoria
J'étais assise sur le lit de Khoudia, pensive.
Khoudia, en me donnant une petite tape sur l'épaule : Eh, arrêtes de rêver.
Moi: Je ne rêve pas.
Khoudia : Tu penses à ta mère, c'est ça ?
Moi : Oui. Un peu, mais c'est plutôt la situation bizarre où elle m'a mise avec son décès qui me tracasse.
Khoudia : Comment ça ?
Je lui fis un résumé des derniers événements.
Khoudia, choquée : Vicky, tu me racontes le film que tu as regardé hier sur Syfy ou quoi?
Moi : Ce n'est pas de la science-fiction, c'est vraiment ma vie. Ma mère m'a vraiment volée à ces personnes et je ne sais pas quoi faire. Tu vois, je me sens perdue. Dans ma vie, Sandra Coly a toujours été le pilier, le principal socle de ma vie et là, j'apprends qu'elle est entrée dans ma vie par le vol. Depuis je suis tiraillée par deux familles qui revendiquent chacune leur amour pour moi. Moi, je ne veux rien d'autre qu'avoir ma vie comme avant, ne plus être dans ces disputes, ces accusations mutuelles. Ma famille, c'est la famille Coly. Ils m'ont toujours aimée et choyée. Je me rappelle encore, la jolie robe et les magnifiques chaussures blanches que mon parrain et ma marraine m'avaient offertes pour ma communion et qui avaient fait bien des jalouses parmi mes camarades. Pendant les un ans qu'on avait vécus ici, chez ma marraine Maman et moi, on avait été choyées. Je le suis encore aujourd'hui. J'ai accompagné ma mère jusqu'à son dernier souffle et on a partagé des moments intenses où quand elle était trop faible pour parler, elle me faisait comprendre certaines choses par son regard. Et aujourd'hui, on veut que je jette tout cela pour m'attacher à des gens que je ne connais pas ? C'est impossible, Khoudia. Et ce qui est le plus frustrant pour moi, c'est que je ne peux rien faire pour empêcher cela. Pour le moment, j'ai pu jusque-là éviter de reparler à cette famille, mais il paraît que la semaine prochaine mes ''vrais'' parents vont arriver de la France et ma tante m'a déjà prévenue que je le veuille ou non, je les rencontrerai. Je me sens un peu trahie par ma tante qui se sent obligée de me pousser vers ces gens, parce qu'elle a honte de ce que sa sœur a fait.
Khoudia : Non. Encore une fois, ta tante pense à ce qui est bon pour toi. Vicky, walay, tu ne vois pas la chance que tu as.
Moi, énervée : Tu trouves vraiment que ce merdier est une chance ?
Khoudia : Tu me surprends vraiment. Pourtant de nous deux, tu es celle qui sait le mieux tirer profit de tout et là, tu ne vois pas les opportunités qui sont devant toi? Déjà, avec le décès de ta mère, tu n'étais plus qu'une simple ''orpheline''. C'est vrai qu'il te restait ta tante, tes oncles, tes cousins et cousines, mais aujourd'hui, tu vas avoir une mère, un père, des sœurs et des frères. En plus, tu auras carrément une jumelle. Ensuite, tout ce beau monde vit en France. C'est clair que tes parents vont vite te chercher tout ce qu'il faut pour que tu puisses les rejoindre. Et waye diokh ma sa place, ma am sekh té dème France (donnes-moi ta place afin que j'ai une jumelle et que je parte en France).
Je la dévisageai, surprise. Je n'avais pas vu les choses sur cet angle.
Moi : Non. Khoudia, ya (tu es) sadique.
Khoudia, en riant : Vicky, venant de toi, c'est un compliment. Parce que d'habitude, c'est toi le cerveau de nos combines.
Khoudia, c'était mon amie de longue date. Elle et moi, c'était depuis Cap. On était voisines et on allait dans la même école. Quand une fille de notre classe en 3ème, nous avait proposées d'entrer dans son réseau de ''mbarane'' , on y était entrées à deux. Mais c'est vrai que j'étais un peu plus maline qu'elle et c'était souvent moi qui l'aidais à sortir son épingle du jeu, quand elle était à deux doigts de se faire prendre. Après notre échec au Bfem, elle avait été envoyée vivre avec son père à Dakar, mais on avait gardé le contact. Je l'avais rejointe l'année dernière, après deux ans de séparation et notre duo de choc avait repris nos 400 coups. C'était vrai, je ne manquais jamais d'imaginer pour trouver une combine pour la sortir d'une impasse, mais aujourd'hui, elle me dépassait en ingéniosité.
Khoudia : Vicky, arrêtes de réfléchir. Ce n'est pas toi. Tu sais toujours profiter de tout et tu ne t'es jamais laissée dépasser par une situation. Ça ne va pas commencer aujourd'hui ?
Moi, en souriant : Non. Ça ne va pas commencer aujourd'hui.