Pdv Maria
Le lendemain
J’étais assise avec Arnaud et Abigaël sur une table à la terrasse d’un restaurant. On profitait de la dernière semaine avant le mois de septembre, septembre avec ses températures automnales, ses pluies incessantes et la rentrée des classes. Abigaël et moi, on allait entrer à l’université. On appréhendait un peu cette grande étape dans notre vie. On avait décidé de sortir faire du shopping aujourd’hui pour un peu étoffer notre garde-robe de nouvelles étudiantes. Arnaud nous avait suivies, officiellement histoire de s’acheter un ou deux jeans et tee-shirts, mais c’était surtout pour passer la journée avec nous. Depuis le temps, Abigaël et lui étaient devenus très amis, mais je sentais que parfois Arnaud faisait tout pour que je ne passe pas plus de temps avec elle qu’avec lui. Mais c’était un peu “mission impossible ”, vu qu’Abigaël et moi, on était dans le même lycée. Abigaël était aussi ma meilleure amie. On s’était rencontrées en seconde et ça avait bien “matché” entre nous. J’avais fini par l’intégrer dans le duo que je formais avec Arnaud, mais les débuts de notre trio furent un peu difficiles. Arnaud ne voyait pas de bon œil son entrée dans notre petite bulle. Il faut dire une chose très réelle : Arnaud était très jaloux. Une chose était d’accepter que j’ai des connaissances, des copines, des amis. Une autre était de chercher d’intégrer une autre personne dans notre relation exclusive et de passer d’un duo à un trio. De plus, le fait qu’Abigaël était dans mon lycée, qu’elle était une fille comme moi et qu’on passait donc plus de temps ensemble dans la semaine, lui avaient donné la sensation que je commençais à plus m’attacher à elle qu’à lui. Il avait commencé à faire des crises de jalousie, à lancer des piques à Abigaël et elle non plus ne se laisser pas faire. Bref, il avait fallu plus d’un an pour qu’ils se calment et acceptent de cohabiter et de me partager. Depuis, ils s’entendaient très bien. Parfois même, ils se voient à deux quand je suis empêchée.
Mon portable sonna et me fis sortir de mes pensées. C’était un numéro inconnu. Qui pouvais m’appeler d’un numéro inconnu ? Je décrochai.
Moi : Allô.
Un homme, dont la voix m’était inconnue : Allô. Maria ?
Moi : Oui. C’est moi. Qui est à l’appareil ?
Il rit, amusé.
L’homme : “Qui est à l’appareil ?” Tu as de ses expressions. C’est moi Melvin.
Je me raidis.
Moi, faisant la meuf : Melvin ? Quel Melvin ?
Melvin : Tu connais plusieurs Melvin ? Ce n’est pas bon pour mon égo que tu ne te rappelles plus de moi. C’est Melvin de la piscine.
Moi : Ah. Je vois . Mais comment tu as eu mon numéro ?
Melvin : Qui veut peut ?
Moi : Ça ne peut pas être Khadija, puisqu’elle n’a pas mon numéro. Et les autres filles, n’en parlons pas ?
Melvin : Effectivement, ce n’est aucune d’elle qui m’a donné ton numéro.
Moi : Alors qui c’est ? D’ailleurs, comment va Solène ?
Melvin : Pourquoi tu me poses cette question ? Je suppose qu’elle va bien. Mais je ne t’appelle pas pour parler d’elle. La personne qui m’a donné ton numéro est une personne qui te veut beaucoup de biens.
Moi : Que puis-je faire pour toi ?
Melvin : J’aimerais t’inviter à dîner.
Moi : Je ne pense pas que Solène appréciera.
Melvin, exaspéré : Pourquoi tu me parles encore de Solène ?
Moi : Parce que j’ai bien compris quel genre de sortie en groupe avait été organisé la dernière fois à la piscine.
Melvin : Ok. C’est vrai, je t’avoue que cette sortie était organisée pour essayer de “former des couples d’amis ”. Mais dès que je t’ai vue, Solène n’avait plus aucune chance.
Je vais être franche avec vous. Ça dansait la rumba dans ma tête, parce que j’étais contente que ça soit moi qui lui plaisais. Mais on est tous d’accord que je devais un peu me faire désirer.
Moi : Elle ne va pas très bien apprécier.
Melvin : Je pense qu’elle le sait déjà. Je ne l’ai pas contactée depuis le jour de la piscine. Elle va vite trouver quelqu’un d’autre qui s’intéresse vraiment à elle. C’est une fille magnifique.
Cette fois, cette dernière phrase me faisait l’effet d’une pique.
Melvin, se rendant compte de la manière dont pouvait être interprétée sa phrase : Mais tu es beaucoup plus jolie qu’elle. C’est juste impossible de poser les yeux sur elle après t’avoir vue.
Je souris, mais vraiment un sourire qui venait du cœur.
Melvin : Alors tu acceptes qu’on se voit ?
Moi : Excuses-moi, Melvin, mais je suis actuellement au restaurant avec des amis. Tu pourrais me rappeler plus tard?
Melvin, surpris et gêné : Euh… Ok. Je vais t’ajouter sur w******p comme ça on parlera longuement ce soir.
Moi : Ok.
Melvin : À ce soir.
Moi : Ok.
Je raccrochai. Quatre yeux super globuleux me fixèrent.
Abigaël, la Sherlock Holmes du trio : Melvin ? C’est qui ce Melvin dont je n’ai jamais entendu parler et pourquoi tu as souri joyeusement en lui parlant ?
Arnaud, encouragé : Oui. C’est qui ce Melvin dont moi non plus je n’ai jamais entendu parler ?
Moi : C’est juste un mec que j’ai croisé la dernière fois, quand je suis allée à la piscine avec Angela et Jacob.
Arnaud : Attends, tu as rencontré un mec et tu ne nous dis rien ?
Moi : Tout de suite, les “mots de cinéma” ! Je n’ai pas “rencontré” un mec. Je l’ai croisé à la piscine. Et je ne vous ai rien dit, parce que jusqu’à il y a une dizaine de minutes, j’étais persuadée qu’il s’intéressait à une autre et que je n’aurai jamais de ses nouvelles.
Abigaël : Donc tu confirmes qu’il s’intéresse à toi. Pas la peine de te demander si c’est réciproque, la manière dont tu as réagi quand tu lui parlais au téléphone est une réponse.
J’allais répliquer, mais mon téléphone sonna de nouveau. Cette fois, c’était mon père.
Moi : Allô, Papa.
Papa : Allô, Maria. Tu es où ? Ta mère m’a dit que tu es sortie.
Moi : Je suis avec mes amis, on fait du shopping.
Papa : Rejoins-moi chez ta mère, je suis chez elle, c’est urgent.
Moi, inquiète : Il est arrivé quelque chose de grave ?
Papa : Non. Ce n’est pas très grave, mais il faut qu’on est une réunion à trois. C’est très sérieux.
Moi : Ok. J’arrive.
Je raccrochai.
Moi, en me levant : Les gars, je dois partir.
Abigaël : Mais attends, on n’a pas encore acheté les bottes super classes que je rêve d’avoir.
Moi : Je suis désolée. Mon père a convoqué une réunion d’urgence chez ma mère et vous savez tous les deux que si mon père met les pieds chez ma mère à l’improviste comme ça, c’est que ça doit être pour une raison très grave. Il faut que je parte. Juste pour éviter qu’ils se trucident.
Arnaud, en se levant : Alors, je vais te ramener en scooter.
Moi : Je te rappelle que ma mère m’a interdit de monter sur ton scooter.
Arnaud : Si tu veux arriver chez toi avant que les choses s’enveniment entre tes parents, tu n’as pas d’autres choix que de monter sur ma bécane. Je suis sûre que ta mère ne te demandera pas par quel moyen tu es arrivée aussi vite.
Moi : Tu as raison. Mais et mes courses ?
Abigaël : C’est clair, elle fait quoi de ses sacs ? Elle ne peut pas monter sur ton scooter avec.
Arnaud : Je …
Abigaël : J’ai une solution. Je vais appeler Fabien pour lui demander de me rejoindre. Peut-être qu’il pourra même venir avec la voiture de sa mère. Laisses-moi tes sacs, je te les amène plus tard.
Moi : Sérieux ?
Abigaël : Oui. Ne t’inquiètes pas.
Arnaud : Je te conseillerais de ne passer chez elle que demain, parce qu’aujourd’hui, j’ai peur que ça soit no man’s land, après leur réunion familiale d’urgence.
Moi : Non. Mais Arnaud, tu ne nous as pas respectée.
Arnaud : Bin. Ça fait des années que c’est un peu la guéguerre entre tes parents.
Moi : Pff. On peut y aller ?
Arnaud : Oui. C’est mieux.
Arnaud me déposa devant ma maison une vingtaine de minutes plus tard . Effectivement, en scooter, le trajet avait été plus rapide. Même si j’avais eu un peu peur, c’était une expérience que j’aimerais bien retenter. Je glissai la clé de la porte et entrai. Les cris de joie et les pleurs de ma mère me surprirent. Quelle nouvelle avait pu la mettre dans cet état ?
Maman, en pleurs : Merci, Jésus.
Je restai en silence devant la porte du salon. Ma mère continuait de pleurer. Mon père et mon beau-père l'observaient silencieusement, chacun assis à distance. Il y avait vraiment peu d'occasion où ils étaient réunis comme ça dans la même pièce.
Maman : On a retrouvé mon bébé. Merci Seigneur.
Elle se retourna et me vit.
Maman, en se précipitant vers moi, toujours en larmes : Oh, Maria. On a retrouvé ta jumelle.
Elle me prit dans ses bras. Mais de quoi elle parlait ?
Moi : Maman, de quoi tu parles ?
Elle me relâcha, en essuyant ses larmes.
Papa : Lisa, elle n'était pas au courant de cette jumelle. Il y avait une meilleure manière de lui apprendre cette nouvelle.
Les informations n'arrivaient vraiment pas à monter au cerveau. Mon père se leva et vint me faire asseoir sur le canapé.
Papa : Maria, quand tu es née, il y a 18 ans, tu n'étais pas seule. Ta mère et moi, nous étions fous de joie, quand on a appris que vous alliez être parents de non pas un, mais deux enfants. Mais quelques heures après l'accouchement, quelqu'un a volé ta sœur jumelle. Ça a été une vraie déchirure pour nous. On l'a cherchée partout, mais elle était introuvable pendant toutes ces années. Mais la vie nous l'a rendue.
Maman : La vie? Non, c'est Dieu qui me l'a rendue. Merci, Seigneur. Il a entendu mes prières.
Elle se remit à pleurer.
Papa : Oui. Dieu est grand.
Maman : Est-ce qu'on peut l'appeler ? Je veux lui parler et la voir.
Papa : Moi aussi, j'aimerais bien, mais c'est un peu compliqué. Il y a quelques différends avec la famille avec qui elle vit, il faut...
Maman : Il faut quoi? C'est MA fille, cette famille nous l'a volée et il faut... quoi? Non, mais Michel, boul ma yap ( ne te moques pas de moi). On va voir s'ils vont continuer à faire les intéressants quand on les mettra tous en prison. D'ailleurs, pourquoi ils ont pris notre fille ? Qui sont ces gens et quels sont nos liens avec eux ? Je ne comprends pas. Pourquoi ils nous ont fait endurer tout cela ?
Papa : Nestor dit que les tuteurs actuels de notre fille jurent ne pas être du tout impliqués dans son e********t. Ils ont toujours cru que c'était la fille biologique de la voleuse. Mais la police vérifiera vraiment s'ils ignoraient sincèrement que c'était un bébé volé. La voleuse est décédée, mais si elle a des complices, ils paieront.
Maman: Mais pourquoi nous ? Il y avait deux autres femmes qui avaient accouché ce soir-là.
Papa : Il vaut mieux que tu le saches par ma bouche. Cette femme était mon ex. Elle..
Maman, se levant de colère : QUOI ? KONE SA GUEL LA WONE? LIMA DADJ YEUP YOW LA WONE? (C'ÉTAIT UNE DE TES EX? C'ÉTAIT DONC À CAUSE DE TOI QU'ON AVAIT VÉCU TOUT CE CAUCHEMAR ?) TU M'AS REPROCHÉE PENDANT DES ANNÉES D'AVOIR CHOISI DE RENTRER ACCOUCHER À DAKAR. MAIS EN FAIT, CE N'ÉTAIT PAS À CAUSE DE MOI QU'ON NOUS AVAIT VOLÉS NOTRE FILLE ?
Elle recommença à pleurer. On resta tous, silencieux, même mon beau-père, qui se leva à son tour et l'entoura de son épaule pour la consoler. Ils se rassirent. Elle pleura, amèrement.
Papa, honteux : Pardonnes-moi, Lisa. Une erreur de parcours peut avoir plus de conséquences qu'on l'imagine.
Maman : Il faut que j'aille à Dakar. Je veux récupérer ma fille.
Papa, en tendant son portable : Voilà à quoi elle ressemble, en attendant que tu la vois.
Maman prit le portable.
Maman, à moi : Oh. C'est toi tout craché, Maria. Regardes.
Je me levai et allai regarder. Je fus toute surprise de me découvrir en tresses américaines. Elle était assise sur un fauteuil, mais c'était moi sur la photo. J'étais choquée. Alors cette histoire de jumelle était vraiment réelle ?
Papa : Elle s'appelle Victoire.
Maman, énervée : Non. Mais elle est sérieuse ? Victoire ? VICTOIRE ?
Elle se leva, hystérique.
Maman : ELLE A OSÉ L'APPELER ''VICTOIRE''. MA SOUFFRANCE, C'ÉTAIT SA ''VICTOIRE''? ELLE A VOULU ME NARGUER, PARCE QUE J'AVAIS APPELÉ LA FILLE QU'IL ME RESTAIT MARIA DOLORES ?
Je restai, figée. J'apprenais trop de choses en même temps.
Maman, se maîtrisant pour ne pas exploser encore plus : S'il te plaît, Michel, va-t-en. J'ai besoin de rester seule.
Papa, se levant : Je comprends, Lisa. Mais s'il te plaît, recontactes-moi quand tu seras plus calme. Il faut qu'on aille à Dakar pour régler cette histoire.
Il se retourna vers moi.
Papa : Maria, je t'appellerai plus tard. Au revoir.
Moi : Au revoir, Papa.
Il s'en alla.
Mon beau-père, qui délia enfin sa langue : Mon Amour, ils ont retrouvé ta fille, c'est déjà ça. Tu n'avais pas besoin de te mettre en colère.
Maman, en larmes et en colère : Oui. Mais cette femme s'est fichue de nous. ''VICTOIRE'', j'hallucine.
Me levant discrètement, je quittais la pièce. Ils ne remarquèrent même pas mon départ, trop perturbés pour se rendre compte que j'étais moi aussi trop bouleversée.
Je m'assis sur le lit, après avoir déposé mon sac sur le sol. J'étais abasourdie. Une jumelle ? L'origine de mon nom? Les tensions entre mes parents ? Toutes les pièces du puzzle se remirent en place. Je comprenais mieux cette ombre douloureuse que j'avais toujours ressenti dans nos vies. Mes anniversaires ont toujours été fêtés avec une certaine mélancolie. Je pensais que c'était moi qui m'imaginais des choses. Je sentais que les sourires de Maman à mes anniversaires étaient toujours ''forcés''. Cette année, pour mes 18 ans, elle s'était mise à pleurer et je savais que ce n'était pas juste '' le trop plein de bonheurs et de joies ''. Maintenant c'était clair, c'était parce qu'elle pensait à ma jumelle. Ma jumelle ? Mes larmes commencèrent à couler, d'abord par petites larmes, puis ça finit clairement en fontaine. Je pleurais, non-stop pendant une heure. Mon portable posé juste à côté de moi sur le lit, sonna au bout d'un moment. C'était sûrement Arnaud qui venait aux nouvelles. Ça tombait bien, j'avais besoin de parler. Je décrochai sans trop regarder le nom qui s'affichait, mes larmes brouillant ma vue.
Moi: Oh. Arnaud, c'est horrible.
Une voix inconnue : Euh. Ce n'est pas Arnaud. C'est Melvin.
Moi, honteuse, essayant de calmer mes larmes : Euh, Melvin. Pardon. Je pensais que c'était quelqu'un d'autre. Pourrais-tu appeler un autre moment ?
Melvin : Non. Je t'en prie. Ne raccroches pas. Qu'est-ce qui t'arrive ?
Je gardai le silence.
Melvin : Je sais que je suis juste un inconnu pour toi. Mais crois-moi, ce qui te touche me touche vraiment. Tes beaux yeux ne méritent pas de verser des larmes.
Moi, pourtant pas du genre à me confier vite : On vient de retrouver ma jumelle qui avait disparu depuis des années.
Melvin, d'une voix douce : C'est censé être une bonne nouvelle, n'est-ce pas ?
Moi : Oui. Mais c'est un peu bouleversant pour moi.
Melvin : J'imagine et ça l'est pour moi, parce que je découvre que tu as une doublure. Moi qui pensais qu'il n'y avait pas deux aussi belles que toi.
Je ris, amusée.
Melvin : Tu vois que je suis arrivé à te faire passer des larmes au rire.
Je gardais le silence.
Melvin : Je suis content pour toi. Retrouver une jumelle, perdue de vue pendant longtemps, c'est une bonne nouvelle. Mais c'est étonnant que tu l'aies perdue de vue. Je sens que ta vie est aussi rocambolesque que la mienne.
Je gardais toujours.
Melvin : Un jour, quand je ne serai plus un inconnu. Tu me la raconteras.
Moi : Qui te dit qu'on sera un jour plus que des inconnus ?
Melvin : Mon sixième sens.