Sous pression

4729 Words
Pendant qu’Amelia faisait les cent pas sur la plage vers le bungalow de Lucas, elle avait du mal à croire que c’était la réalité. Combien de fois avait-elle élaboré un scénario de rêve dans sa tête où elle et Lucas étaient seuls ? Trop pour les compter. Et ce qui se déroulait sous ses yeux était exactement le genre de fantasme qu’elle adorait inventer : une journée ensoleillée parfaite, pas un autre être humain en vue, la brise douce caressant sa peau. Le rythme de son pouls s’affola. Chaque terminaison nerveuse de son corps était en feu. Elle respirait à fond, et pourtant elle avait l’impression de manquer d’air. Si elle n’était pas prudente, elle allait hyperventiler ou s’évanouir. Voilà l’effet que lui faisait Lucas. C’était comme si la vraie Amelia ne se contrôlait plus et qu’une autre version d’elle-même tirait les ficelles. C’était comme ça depuis ses treize ans, et les seize ans de Lucas. La seule différence est qu’à présent, aucun d’eux deux n’est plus adolescent. Elle avait vingt-huit ans et elle savait ce qui était l’objet de son désir. Elle avait également bien conscience que le monde ne distribuait pas ce genre d’opportunités à tour de bras. Il fallait prendre ce qui nous revenait quand on en avait l’occasion. Et, tandis qu’elle s’approchait du bungalow de Lucas et le regardait sortir de sa piscine, l’eau ruisselant sur son magnifique corps mince et athlétique, elle n’eut même pas à se demander quel était son but ; elle le connaissait au fond de son cœur et de ses tripes. Elle voulait sentir le corps nu de Lucas pressé contre le sien. Elle voulait sa bouche plaquée contre la sienne. Elle devait l’avoir, même si ce n’était que pour quelques jours au paradis. Lucas n’était pas « pour toujours », mais il pouvait très bien être « pour tout de suite ». — Salut, dit-elle en montant sur sa terrasse. Elle passa une petite éternité à la détailler du regard alors qu’il s’essuyait avec sa serviette. Elle ne l’avait vu torse nu que quelques fois, cependant ses épaules étaient aussi fantastiques que dans ses souvenirs. Fermes et sculptées par des milliers d’heures d’entraînement au basket-ball. Son torse était encore plus beau, avec une minuscule touffe de poils noirs juste au milieu. Elle voulait y passer les doigts. Elle avait cette folle envie de l’embrasser juste là. Elle désirait ardemment parcourir chaque centimètre carré de ses pectoraux avec ses lèvres, effleurer la peau chaude de ses abdominaux avec ses ongles et dénouer le lacet de son maillot de bain. — C’est trop bizarre, non ? Lucas la ramena au présent avec sa question. Dans ses rêves, il aurait entamé la conversation avec quelque chose de plus séducteur. Peut-être un truc comme : « Salut, beauté. Je peux t’aider à dénouer ton sarong ? » — On vit à des points opposés des États-Unis, mais on se retrouve chez ton oncle et ta tante au même moment ! — Quelle était la probabilité pour que ça arrive, hein ? Le monde est petit. Ce fut très difficile pour elle de s’empêcher de remarquer son langage corporel : les épaules contractées, les poings serrant la serviette contre son torse, comme s’il voulait se cacher. Il n’y avait rien qui allait, et elle voulait désespérément changer la dynamique. — Je peux te prendre dans mes bras ? — Euh… bien sûr. D’un coup de bras, il attrapa son haut sur l’une des chaises longues près du bassin et l’enfila. Il essayait visiblement de garder ses distances. Il fallait peut-être qu’elle ralentisse. Elle ne voulait pas l’effrayer. Son ego déjà meurtri n’avait absolument pas besoin d’une réaction comme celle qu’il avait eue à la fête d’anniversaire de George. Elle ne pourrait pas supporter qu’il la repousse à nouveau. Elle écarta les bras et lui donna une étreinte que seuls des amis peuvent échanger. Elle fut brève et très correcte, à l’opposé de ce qu’elle voulait. Ce petit avant-goût de la chaleur de son corps la laissa pleine de désir. Elle en voulait tellement plus. — Alors qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il. — J’avais besoin d’un break, et ma tante insiste depuis longtemps pour que je vienne. — Du stress au boulot ? Elle parcourut les environs du regard à la quête d’une chaise où s’asseoir — Ça te dérange si on s’assied ? dit-elle en désignant l’une des deux chaises longues sous un parasol. — Non. Bien sûr. Tu veux une bière ? — Pour le moment, ça va, merci. Pour être franche, elle en voulait une, mais elle n’était pas sûre que ce soit une bonne idée. Elle devait garder les idées claires le temps de le cerner. Ils n’avaient pas reparlé depuis le b****r échangé quelques semaines plus tôt. Il devait la croire folle. — J’ai rompu avec mon petit-ami. Nous vivions ensemble, du coup ça c’est révélé très compliqué le déménagement… Lucas s’assit sur la chaise à côté d’elle et s’allongea en croisant les jambes. Elles étaient incroyablement sexy et mesuraient un kilomètre de long, mais ce n’était que du muscle, avec juste ce qu’il fallait de poils. — Je suis désolé de l’entendre. Si tu as besoin d’une épaule pour pleurer, il paraît que je sais écouter. Et puis je crois que j’ai une dette éternelle envers la famille Stewart. — Pour quoi ? — Par où commencer ? Pour m’avoir soutenu quand j’étais au plus bas ? Amelia agita la main pour écarter cette idée. Il se raccrochait toujours à cette gratitude envers sa famille, mais la vérité, c’était que Lucas leur avait aussi beaucoup apporté. Il avait toujours été une présence positive. George et Amelia, qui avaient eu une enfance plutôt stable, avaient beaucoup appris sur l’humilité en regardant Lucas traverser les épreuves de sa famille. — T’es entrain de te moquer de moi là ? Mes parents t’adorent. Et, évidemment, George est obsédé par toi. Le téléphone d’Amelia, qu’elle avait glissé dans le haut de son maillot de bain, sonna. La situation au travail était tellement tendue en ce moment qu’elle ne pouvait pas se permettre de l’éteindre, et pourtant elle aurait vraiment voulu qu’on ne l’interrompe sous aucun prétexte. — Je te présente mes excuses. Il faut que je regarde de qui il s’agit. Elle jeta un coup d’œil à son écran. C’était George. Avait-il une sorte de don psychique pour l’interrompre au moment le plus inopportun ? Pendant un instant, elle envisagea de renvoyer l’appel sur le répondeur, mais elle savait qu’il n’arrêterait pas de la rappeler. — Quand on parle du loup, dit-elle à Lucas. C’est mon frère. — Oh. Waouh. — Je sais, dit-elle en décrochant. Tu avais les oreilles qui sifflaient ? On parlait justement de toi. — C’est quoi, cette histoire, Amelia ? Tu es partie à Great House toute seule et Lucas y est aussi ? Evidemment, il ne m’a pas joint juste pour prendre des nouvelles, il se fait du mordant juste parce que je suis avec Lucas. — Oui. Je fais ce truc qui consiste à aller à un endroit où tu ne vis pas et à te détendre. Ça s’appelle des vacances. Tu devrais essayer. Elle jeta un coup d’œil à Lucas en espérant qu’il sourît. Sauf que non. Le beau visage de Lucas était empreint de bien trop d’inquiétude. Elle l’avait déjà vu avant et elle n’aimait pas ça. — Est-ce qu’il se passe quelque chose entre vous ? demanda George. Ne va pas croire que je n’ai pas remarqué comme vous étiez bizarres à mon anniversaire. Être constamment surveillée par George devenait vraiment lassant. — On passe du temps ensemble. C’est aussi mon ami. Lucas s’éclaircit la voix. — Passe-le-moi. Amelia secoua la tête et plaqua son téléphone contre sa poitrine. — Non. J’ai la situation sous contrôle. Il est ridicule. Nous sommes juste assis au bord d’une piscine en train de discuter. Il faut qu’il se calme, dit-elle en remettant son téléphone contre son oreille. À moins que tu aies quelque chose de gentil à me dire, je vais te dire au revoir et profiter de mes vacances. — Il est parti faire ce voyage pour sortir avec des femmes, lâcha George. Il me l’a dit comme ça. Et je ne veux pas que tu succombes à ses charmes. Il n’en résulterait rien de bon. En plus, tu te remets tout juste d’une mauvaise rupture. Amelia marmonna. Comme si elle avait besoin qu’on lui rappelle qu’un milliard d’autres femmes attendaient leur tour auprès de Lucas. Son frère ruinait ses rêves, et elle n’allait pas le laisser continuer sans rien faire. — D’accord. Super. — Tu ne m’écoutes pas. Tu dis ça juste pour que Lucas ne sache pas que je parle de lui. — Ouais. T’as tout vrai. Autre chose ? Il faut que j’y aille. — Tu as vu la météo ? Une dépression est en train de se former dans l’Atlantique. La chaîne météo dit qu’elle pourrait passer par les Caraïbes. Elle pourrait se transformer en tempête tropicale d’ici la fin de la journée et facilement devenir un ouragan. Amelia leva la tête. Il n’y avait pas un nuage dans le ciel. — Je ne me préoccupe pas d’un truc qui se passe à un océan de là, d’accord ? En plus, on est en juin. La saison des ouragans vient juste de commencer. Je suis sûre qu’Evelyn et Tyler nous le diront si on doit s’inquiéter. Maintenant, retourne à ta vie pour que je puisse essayer de me détendre. Embrasse les enfants pour moi. — Je t’appelle demain. Et pince Lucas s’il tente quoi que ce soit. Ou rappelle-lui que je le tuerai s’il te touche. Amelia ne voulait pas dire à George que, s’il devait y avoir des contacts physiques, elle serait ravie. — Compris. Je t’aime. Elle appuya sur le bouton rouge de son téléphone et le reglissa dans son haut de maillot. — Désolée. Je crois qu’il est parano et craint qu’il y ait quelque chose entre nous. Lucas se leva et passa sa main dans ses cheveux. Les rides de son front étaient creusées par l’inquiétude. — Alors il faut que tu le rappelles pour lui dire qu’il n’y a absolument rien. Ou c’est moi qui vais le faire. Donne-moi ton téléphone. Amelia se rassit sur sa chaise longue et ne prit pas la peine de se couvrir quand son sarong s’ouvrit, révélant toute sa jambe nue et une partie de son ventre. Elle apprécia de voir que Lucas essayait de ne pas regarder… en vain. La désirait-il comme elle le désirait ? Mourait-il d’envie de la toucher ? De l’embrasser ? L’idée de libérer tout son désir refoulé, surtout dans ce cadre paradisiaque où ils pouvaient être parfaitement seuls, était si tentante qu’elle sentait tout son corps vibrer. Il aurait été si facile de défaire le nœud du morceau de tissu qui la couvrait et de le laisser tomber. De laisser Lucas la voir. De passer ses doigts le long de son haut de bikini, juste là où la forme de ses seins pouvait attirer le plus l’attention. Elle voulait tellement le faire que sa main se contracta. Mais elle devait y aller doucement. — Il ne faut surtout pas que mon frère t’impressionne. C’est juste qu’il veille sur moi. C’est une mauvaise habitude. Il doit comprendre que je suis une adulte à présent. — Tu sais très bien pourquoi il est aussi protecteur avec toi. Il a une bonne raison. Amelia le savait, mais elle était petite quand elle avait été malade. Elle s’en rappelait à peine, c’était il y a si longtemps. Le plus important, c’était qu’elle allait parfaitement bien aujourd’hui et qu’elle avait vaincu son cancer depuis plus de vingt ans. Toute sa famille devait arrêter de la surveiller comme une poupée de porcelaine. — Vu que ma famille n’est habituellement jamais très loin, je pense qu’on devrait profiter de cette occasion pour passer du temps rien que tous les deux. Parler. Comme des amis. Nous sommes amis, non ? — Je ne sais pas. — Quoi ? Tu ne sais pas si nous sommes amis ? Pour toute réponse, il secoua la tête avec un air frustré, ce qui n’était pas ce qu’elle attendait. Ce qu’elle autre désirait, c’était qu’il se détende. Qu’il soit à l’aise. — Je ne sais pas si c’est une bonne idée de passer du temps ensemble. — De quoi as-tu peur, Lucas ? Que je t’embrasse à nouveau ? Elle éprouvait une pointe de regret à aborder le sujet comme ça, mais peut-être qu’il valait mieux crever l’abcès. S’il devait la rejeter, autant que ce soit clair dès le départ. — Oui. Amelia pinça les lèvres. Elle décida alors que, si un geste devait être fait, ce serait à lui de le faire en premier. S’il la désirait comme elle le désirait, il devrait le lui montrer. Elle ne mettrait pas son cœur et sa fierté à nu pour la deuxième fois, d’autant qu’il semblait craindre ce qu’elle pourrait faire. — Je te promets que je ne t’embrasserai pas, d’accord ? Alors arrête d’agir comme si tu avais peur de moi, parce que je sais que ce n’est pas le cas. — Evidemment que je n’ai pas peur. — Si c’est le cas, prouves le alors. Laisse-moi te préparer à dîner. Lucas passa sa langue sur sa lèvre inférieure avec hésitation. C’était l’une des excentricités les plus adorables chez lui, et il l’avait toujours fait quand il n’arrivait pas à se décider. Amelia n’aimait pas que sa proposition nécessite autant de délibérations, mais elle appréciait clairement ce qu’elle voyait. — Un dîner ? Rien de plus ? Amelia referma son sarong et se leva de sa chaise. — Ne t’en fais pas, j’ai bien cerné le concept. Grâce à ma cuisine tu pourras retourner chez toi dans une meilleure forme.. *** Au moment où Amelia s’en alla, tout le corps de Lucas vibrait et son cerveau tournait à cent à l’heure. Si George avait su ce qui se passait dans la tête de Lucas à cet instant et à quel point sa sœur était le centre de toute ces pensées, il l’aurait fait passer de vie à trépas en l’espace de quelques secondes. Et cela n’aurait pas été une mort rapide mais plutôt une agonie longue et douloureuse, durant laquelle George lui aurait fait comprendre un point essentiel : approcher Amelia était interdit. Il en a toujours été ainsi. Et rien au monde n’allait changer ça. Sauf qu’ici, coincé sur ce petit morceau de terre, à plus de mille cinq cents kilomètres de son meilleur ami, Lucas ne pouvait nier ses pensées bouillonnantes ni le courant électrique constant dans son corps. À la seconde où le sarong d’Amelia s’était ouvert et avait révélé le haut de ses cuisses pulpeuses, son ventre plat et le point sur sa hanche où était posé le nœud de son bas de bikini, tous les paris étaient permis. Ou presque. Il avait résisté à l’afflux de sang inavouable en bas de son ventre, si puissant qu’il avait failli le faire tomber. En y repensant, il visualisait plus précisément ce qu’il avait voulu lui faire : se mettre à genoux devant elle, commencer par les chevilles et embrasser chaque centimètre carré de sa jolie jambe, remonter jusqu’à atteindre le nœud sur sa hanche. De tout point de vue, le plus logique, s’il parvenait jusque-là serait de tirer sur la ficelle, probablement avec les dents, défaire lentement le nœud et utiliser sa bouche pour lui donner envie de l’attraper par les cheveux et crier son nom. A force de penser ainsi il allait finir par perdre tout ce à quoi il tenait. Tout peinard dans son bungalow, il ouvrit le réfrigérateur en espérant profiter du souffle d’air froid contre sa peau brûlante, mais cela ne fit rien. C’était peut-être même pire, parce qu’il subissait un autre conflit corporel entre la fraîcheur et l’air doux iodé. Tout sur cette île était agréable. Trop agréable. Il décapsula une autre canette de bière et en prit une gorgée, mais ce n’était qu’un mélange de douceur et d’amertume, un choc de froid mousseux suivi par une vague de chaleur qui lui donna un doux vertige. L’érection qu’il avait essayé de combattre était maintenant au garde-à-vous, en demande d’attention et impatiente de trouver le soulagement. Pour lui il n’y avait pas trente-et-six solutions, et l’option de la douche froide n’en faisait pas partie. Il ne pouvait pas se débarrasser de l’effet que lui faisait Amelia. Il se précipita dans sa chambre, retira ses vêtements et se glissa dans le lit magnifique. Même si les draps étaient souples et doux contre sa peau, il ne savoura pas ce plaisir. C’était le seul moyen de s’empêcher d’agir de manière idiote plus tard dans la soirée quand il verrait Amelia. A présent, il lui fallait prendre son érection en main à proprement parler. Dans sa hâte de se débarasser de cet érection, il ne perdit pas son temps avec les préliminaires et enroula rapidement ses doigts autour de son s**e. Il ferma les yeux et s’autorisa le luxe d’imaginer Amelia, ses cheveux brillants encadrant ses yeux profonds et expressifs, ses lèvres pulpeuses et son sourire qui pouvait faire fondre la glace. Ses jambes galbées et ses hanches plantureuses. Ses seins ronds. Il faisait de grands mouvements avec sa main, imaginant l’embrasser à nouveau, mais cette fois il ne s’arrêtait pas. Dans sa tête, il fit le premier pas et elle fit monter la température, leurs langues se mêlant ; leurs bouches chaudes et mouillées étaient avides d’en avoir plus. A force d’avoir de ces pensées pas très catholiques, tout son corps devint solide à l’image d’un bloc de caillou rigide guidé par un seul et unique désir. Il n’allait pas pouvoir continuer très longtemps. Pour se rapprocher de la jouissance, il invoqua dans son esprit l’image d’Amelia nue et la sensation de son corps, chaud et doux, sur lui. Il s’imagina en elle et évoqua son parfum sucré et capiteux tandis qu’il se figurait en train de la faire jouir. Avec cette pensée, il trouva la libération et cambra le dos, emporté par les vagues de plaisir. Le souffle court, il s’installa sur l’oreiller et ouvrit lentement les yeux pour découvrir non pas Amelia mais le plafond blanc et le ventilateur qui tournait au-dessus de lui. Il regarda le réveil sur la table de chevet. Il avait quatre heures avant le dîner. Avec un peu de chance, ce moment solitaire l’aurait préparé. Maintenant il allait prendre une douche, lire quelques chapitres d’un livre, faire une sieste et espérer qu’il pourrait contrôler sa libido. Lorsqu’il sonna 18h moins cinq minutes, Lucas se rendit au bungalow d’Amelia, vêtu d’un jean et d’une chemise avec les manches remontées jusqu’aux coudes. Il portait ses tongs à la main et marchait pieds nus dans le sable, qui était encore chaud. Sur l’eau, le soleil descendait, colorant le ciel de teintes vives de rose et d’orange. C’était évident et facile à dire, mais Great House était vraiment un paradis. Il ne voulait pas partir. Prendre ses distances avec son passé et David Young était fantastique. S’il n’y avait pas son entreprise et George, ça aurait pu arriver qu’il ne retourne jamais à Rentals. Il s’étonna lui-même à marcher tout lentement et peinard sur la plage. Toutes les fenêtres et les portes du bungalow d’Amelia étaient ouvertes, ce qui lui permit de la voir dans la cuisine. Il espérait vraiment qu’elle n’allait pas lui mettre la pression ce soir et que sa seule intention était qu’ils passent quelques heures ensemble. Il était temps de laisser « le b****r » où il était : dans le passé. Les circonstances ne lui permettaient pas d’y retourner. S’il y avait une chose qu’il avait apprise quand ses parents avaient tout perdu au profit de Market Deal et du père de David Young, il était beaucoup mieux de vite accepter sa situation personnelle et de faire avec ce qu’on est. — Coucou ici, dit Lucas devant la double porte du bungalow d’Amelia. Je suis venu avec une bouteille de vin, en revanche je ne peux pas garantir qu’il sera bon. C’est ta tante qui a rempli mon réfrigérateur. Amelia se tourna et sourit, le visage frais et hâlé, portant une jupe noire chic et un débardeur bleu roi. Elle était aussi pieds nus, et ses cheveux étaient attachés en queue-de-cheval haute. Il n’y avait rien d’artificiel chez elle, et cela la rendait parfaite, même s’il aurait sincèrement souhaité ne pas le remarquer. C’est la petite sœur de ton meilleur ami. Ne sois pas idiot. C’était son nouveau mantra. Il s’engagea à le répéter encore et encore jusqu’à ce qu’il fasse partie intégrante de son psychisme. — Je suis contente que tu sois venu. Elle prit la bouteille et la posa sur le comptoir de la cuisine. Pas de b****r sur la joue pour le saluer. Pas d’étreinte. Lucas était soulagé, même s’il percevait une certaine déception. — Eh bien, tu sais, je suis tellement sollicité que je n’étais pas sûr de pouvoir. Il s’assit devant l’îlot d’où il pouvait voir la plaque de cuisson où mijotait un plat qui sentait délicieusement bon. Amelia rit avant de lui tendre le tire-bouchon. — Tiens. Rends-toi utile. — Oui, m’dame. Il se leva et ouvrit la bouteille, puis prit la liberté de trouver des verres à vin, ce qui ne fut pas difficile puisque la cuisine était disposée exactement comme la sienne. — À l’amitié. Il lui tendit un verre et leva le sien pour trinquer. — Oui. À l’amitié. Elle prit une gorgée en le regardant à peine. Intérieurement, il se posait la question à savoir s’il s’était montré trop distant cet après-midi. Tout ce qu’il désirait lui c’était que personne ne souffre. Il ne voulait pas perdre toute la chaleur qu’il y avait entre eux. Juste une partie. Que la situation reste amicale mais pas trop. — As-tu vu d’autres vacanciers sur l’île ? demanda-t-il. Elle secoua la tête et souleva le couvercle d’une casserole. — Non. Evelyn s’est arrêtée pour me dire que plusieurs personnes avaient annulé leur réservation à cause d’une annonce d’ouragan. — C’est ce dont tu parlais avec George, non ? Tout ça commençait à déplaire à Lucas. Ce serait bien sa veine, que le temps se gâte et ruine ses vacances idylliques. Pire que ça, ils seraient vulnérables si une grosse tempête passait par là. — Tu n’as pas du tout à t’en faire. Evelyn et Tyler m’ont dit qu’il y avait souvent des erreurs. Les bulletins météo manquent souvent cruellement de précision, et les modèles prévoient des trajectoires complètement différentes. Regarde ce coucher de soleil, dit-elle en désignant le paysage. Je pense que cette histoire de tempête est une arnaque. Très vite il risqua le coup d’oeil, même s’il était déjà en train de l’admirer quelques minutes plus tôt. — J’ai la conviction que tu n’as pas tort. — Il faut que tu te détendes, Lucas. Tout l’intérêt d’être ici est de se relaxer. Le dîner est presque prêt. Lucas pensait être détendu. Mais c’était raté de toute évidence. — Qu’est-ce que tu nous as fait ? — Un ceviche de conque au citron vert et piment frais pour commencer, puis du crabe au four avec du riz et des pois d’Angole. Selon des recettes de la famille de ma mère. — C’est pour ça que ça sent terriblement bon. Ça me fait penser à ta mère et à l’époque où je venais chez toi. — Bien sûr. Elle a dû te faire ça un jour où tu dormais à la maison. Amelia servit le ceviche dans deux petites assiettes et déposa des herbes fraîches sur le dessus. — A force d’y penser j’ai comme l’impression que c’était il y a une éternité. Être avec Amelia alors que des souvenirs de moments passés avec sa famille refaisaient surface plongea Lucas entre la nostalgie et la douleur liée à cette période de sa vie. Il y avait bien plus que les problèmes financiers. Ce qui lui avait fait le plus mal, c’était de voir le mariage de ses parents péricliter sous ses yeux. Amelia lui rappelait à la fois ce qu’il chérissait le plus et ce qu’il aurait aimé ne jamais vivre, et il savait que cela expliquait en partie pourquoi ses sens étaient affûtés en sa compagnie. — A cette époque là tu n’étais qu’une petite fille. Quel âge avais-tu quand nous nous sommes rencontrés ? Treize ans ? Elle lui lança un regard désapprobateur. — J’adore les retours aux sources, mais on pourrait éviter de parler de l’époque où j’étais une ado maladroite ? — Pourquoi ? Tu étais la gamine la plus cool que j’aie jamais rencontrée. Tu avais de super goûts musicaux. Tu lisais toujours tous ces livres dont je n’avais jamais entendu parler. Tu avais ton propre sens de la mode. Tu portais ces robes à fleurs avec des Dr Martens noires. Ou des T-shirts avec des groupes qui m’étaient inconnus. Amelia rougit et essaya de cacher un sourire. — Tu veux bien te taire ? C’est embarrassant. Lucas ne pouvait pas s’empêcher d’aimer le fait qu’ils partagent ce passé et qu’il puisse la taquiner à ce propos. Elle avait toujours eu une carapace et l’air mécontent. Elle voulait que le monde croie qu’elle se fichait de ce que les autres pouvaient penser d’elle, mais Lucas avait longtemps subodoré que ce n’était pas le cas. — C’est la vérité. C’est la première chose qui m’a frappé chez toi. Tu as toujours eu ta propre personnalité. Je ne suis pas sûr que ça ait été mon cas un jour. — Je pense que tu as toujours su exactement qui tu es. Le problème, c’est que cela ne te plaisait pas. Pendant un instant, l’air dans la pièce sembla se figer. Était-ce ça, son problème ? Ou était-ce que les blessures infligées par la famille Young avaient été très longues à guérir ? — Eh bien, si c’est le cas, c’est parce que je suis facile à cerner. Donne-moi à manger et je suis heureux, dit-il avec le sourire en espérant alléger l’atmosphère. Il n’avait pas eu l’intention de les diriger vers des sujets aussi sérieux. — Alors je suis faite pour toi. Elle attrapa les deux assiettes de ceviche. Lucas déglutit, mais pas à cause du plat, qui avait l’air succulent. Il surinterprétait tout ce que faisait et disait Amelia. Et cela allait lui causer des problèmes s’il n’était pas prudent. Encore une fois, il se rappela qu’il devait se détendre. Il était bien capable d’apprécier un magnifique repas maison préparé par une vieille copine. — On mange sur la terrasse ? — Où tu veux et quand tu veux. Amelia pouvait se féliciter : le repas était délicieux. Sa mère et tante Evelyn auraient été fières. Lucas se rassit dans l’une des chaises longues sur la terrasse en se frottant le ventre et en regardant les étoiles. — C’était incroyable. Je crois que je n’aurai pas besoin de remanger avant longtemps. — Tu t’es resservi deux fois. Je suis impressionnée. A présent il la regardait avec le sourire aux lèvres, et, même dans l’obscurité, avec la lumière de l’intérieur pour seul éclairage, elle fut frappée par sa beauté : ses lèvres à baisers, ses yeux ténébreux et son sourire à briser des cœurs. Le simple fait de le voir lui bloquait la respiration d’une manière douloureuse et familière. C’était exactement comme toutes les autres fois où elle s’était tourmentée en prenant conscience de sa perfection. — Comme je t’ai dit, donne-moi à manger et je suis heureux. Tu m’as bien nourri, et je dois dire que je suis béat. C’était rassurant de savoir qu’elle pouvait le rendre heureux, mais toute cette soirée faisait trop écho au passé ; leur amitié était bien là, mais elle voulait plus. Elle voudrait toujours plus. L’envie d’être avec lui ne disparaîtrait jamais, à moins qu’elle ait la chance de le conquérir. — Et si on allait éliminer ce repas, demain ? Elle savait qu’il y avait un peu trop de sous-entendus dans la formulation de sa question, mais c’était censé être un test. — Qu’as-tu en tête ? Une fois encore, il se mit à contempler le ciel sans profiter de l’occasion pour flirter avec elle.
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