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Le Roi de la Foire de Mai
(Port-sur-Saône)
La foire du mois de mai à Port-sur-Saône, était autrefois signalée par un usage antique et singulier. La veille de cette foire, un jeune homme, monté sur un des plus beaux chevaux du pays, et portant des aiguillettes attachées à une large pique, parcourait, précédé de musiciens, les places publiques et les carrefours, au milieu desquels il s’arrêtait en criant :
« Oyez, oyez, Messieurs les bourgeois de Port-sur-Saône, c’est demain la foire, en très grande foule, de Port-sur-Saône, Château-grillot, Château-Lambert, bourg de Vesoul et ville de Port-sur-Saône. Sonnez du cor, sonnez, ô ménestrels ! » De joyeuses fanfares répondaient alors à l’appel du jeune cavalier, et l’accompagnaient jusque dans une prairie voisine, où il était bientôt suivi de tous ceux qui prétendaient au prix de la course à cheval, qui s’ouvrait chaque année, à cet endroit. Les concurrents rassemblés, on enfonçait un pieu en terre. Le cavalier aux aiguillettes répétait une dernière fois son appel, et tous, après s’être éloignés du pieu, s’élançaient ensemble vers ce but. Celui qui était assez fort ou assez adroit, pour enlever le pieu à la course de son cheval était déclaré vainqueur, pourvu qu’il revint au point de départ sans s’être laissé dépouiller de son trophée par ses rivaux. Couronné de laurier, le Roi de la Foire de Mai rentrait dans la ville dont il faisait trois fois le tour au milieu des acclamations et des cris de bienvenue des habitants. Chaque aubergiste lui donnait un pain et une bouteille de vin ; de plus, toutes les marchandises qui restaient étalées dans les rues après le coucher du soleil, lui appartenaient par droit de confiscation ; et pendant toute l’année, le cheval, auquel il devait en partie la victoire, pouvait paître en liberté dans la prairie qui avait été témoin de son triomphe.
C’est au milieu de ces nobles exercices, qui rappellent à la fois les jeux olympiques et les tournois chevaleresques, que les jeunes Francs-Comtois acquéraient avec l’art de dresser et de monter les chevaux, cette habileté qui les fit longtemps passer pour les meilleurs cavaliers de l’armée d’Espagne. Mais le Roi de la Foire de Mai n’existe plus à Port-sur-Saône. Sa royauté éphémère s’en est allée avec tant d’autres royautés, en apparence plus solides, et c’est à peine aujourd’hui si quelques vieillards se rappellent les joutes de la prairie et les privilèges attachés au triomphe du vainqueur.