Chapitre 3

2798 Words
« Mais à deux je les regagnais et trente mille de plus, » répondit-il en riant. —- « C’est encore pis, » reprit-elle ; et, pour se conformer au programme qui justifiait seul un entretien de cette intimité, voici qu’elle commença un gentil sermon d’amie inquiète, et Casal l’écoutait avec une componction qui n’était qu’à moitié menteuse, — lui, le fringant, le scandaleux Casal, qui avait subi dans tous les clubs, voire dans les tripots, des différences de plus de cent mille francs vingt fois dans sa vie, — lui qui faisait école parmi les apprentis viveurs, dont ils citaient les mots, dont ils portaient la fleur à leur boutonnière !… Certes, ces jeunes habitués de Phillips, qui se donnaient des maux d’estomac à s’indigérer des c**k-tails et des brandy and sodas à côté de lui pour attirer son regard, eussent été bien étonnés de le voir assis en face d’une jeune et charmante femme et en train de se laisser faire de la morale ! L’unique dé avec lequel ils jouaient leurs boissons de la soirée, — « Herbert le voit toujours double, » disait Casal, — en fut demeuré immobile de stupeur dans son cornet ! Et à cette morale ce prince de la fête répondait par des phrases analogues à celles qui lui avaient si bien réussi lors du dîner, rue de Tilsitt, sur les tristesses de sa vie manquée, ses lassitudes intimes, son besoin de s’étourdir, enfin des discours de mauvais sujet repentant dans les vaudevilles vertueux ! Il convient d’ajouter que, pendant cette conversation édifiante, il reconstituait mentalement sa nuit du vendredi au samedi afin de deviner qui l’avait si bien servi auprès de Mme de Tillières. Il se voyait sortant de l'Opéra si heureux de la réponse de Juliette qu’il en avait eu un accès de tendresse pour Candale, et il avait reconduit ce lourdaud, à pied, jusqu’à la rue de Tilsitt. Il avait passé au cercle ensuite. Qui donc y avait-il vu qui connût Mme de Tillières ? Parbleu, d’Avançon, debout parmi les spectateurs qui faisaient galerie aux pontes. Le vieux Beau s’était empressé de venir le dénoncer à la rue Matignon. Le procédé était de ceux que les hommes pardonnent le moins, et avec raison. Une loi de franc-maçonnerie masculine veut qu’ils n’initient jamais les femmes aux scènes qui ont pour théâtre l’intérieur des clubs. Les maris et les amants ont trop d’intérêt à cette discrétion pour ne pas l’observer et tenir la main à ce que tous l’observent. Mais Raymond eût volontiers donné à l’ex-diplomate la moitié de son gain, dans cette partie si perfidement incriminée, pour le récompenser de ce grand service. Ne venait-il pas de saisir à cette occasion une preuve nouvelle de la sympathie que lui portait déjà la marquise, et puis quelle plate-forme pour manœuvrer que ce sermonnage féminin ! Il lui suffisait de l’accepter docilement pour avoir le droit de dire, sur la fin de la visite : — « Si je pouvais m’abonner à causer seulement ainsi une heure par jour, je donnerais bien ma parole de ne pas jouer au moins d’un an. » —- « Donnez-la tout de même, » fit Mme de Tillières avec une grâce coquette. — « Vous le voulez ? » reprit-il d’un ton si sérieux que la jeune femme sentit du coup combien, sans y prendre garde, elle s’était avancée sur le chemin de la familiarité. Il était trop tard pour reculer, et, continuant, elle, sur un ton de plaisanterie : — « Oh ! un an, » dit-elle, « ce serait exiger beaucoup. Si vous commenciez par trois mois ? » — « Hé bien ! vous avez ma parole, » répondit-il, toujours sérieux. « Avril, mai, juin. D’ici en juillet, je ne toucherai pas une carte. » — « Nous verrons cela ! » reprit-elle en riant davantage encore ; et afin que cette promesse, formulée avec une certaine solennité, ne constituât point un premier secret entre eux deux, elle ajouta: « Voilà qui fera beaucoup de plaisir à quelqu’un chez qui je déjeune demain… Vous ne devinez pas ? C’est Mme de Candale. Je vais lui porter votre serment tout chaud. » Elle n’eut pas plus tôt prononcé ces mots, qu’elle en comprit le danger, et surtout après le départ du jeune homme, il lui parut qu’elle venait de commettre une grave imprudence. N’allait-il pas prendre cette phrase pour une indication de rendez-vous, et que penserait-il d’elle alors ? Elle eut l’idée d’écrire à Gabrielle, par mesure de précaution, afin de remettre le déjeuner à un autre jour… Elle ne le pouvait guère. C’était, ce lendemain, l’anniversaire du jour où, toutes jeunes filles, elle et Mme de Candale s’étaient rencontrées ; elles avaient adopté la tendre habitude de déjeuner une année chez l’une, une année chez l’autre, à cette date, et c’était aussi un prétexte à cet échange de jolis cadeaux qui fait la grâce de l’amitié entre femmes. Elles adorent ces occasions de courir les magasins, de voir en détail les nouveautés. Elles éprouvent un enfantin délice à manier ces mille brimborions, fins comme leurs doigts, du luxe et de la mode. Elles goûtent un plaisir unique à se faire des surprises de gâterie qui ne sont pas plus des surprises qu’à dix ans les jouets du petit Noël ou les présents de fête. C’est ainsi que Juliette avait préparé pour Gabrielle la plus délicieuse ombrelle à manche de Saxe, et pour rien au monde elle n’eût renoncé au plaisir de donner ce souvenir à son amie à la date fixée. « Si je lui demandais de venir déjeuner chez moi ? » songea-t-elle ; « oui, pour que Casal s’imagine que j’ai eu peur de lui, s’il a l’idée de se faire inviter… Mais il ne l’aura pas… » Ces allées et venues de ses imaginations l’agitèrent tellement qu’elle en avait oublié Poyanne lorsque vint l’heure habituelle de lui écrire le compte rendu de sa journée. Cette fois, elle ne s’interrogea pas une minute sur la question de savoir si elle lui parlerait ou non de Casal. Elle acceptait déjà le compromis, ou mieux la dualité de conscience que lui représentait ce secret gardé vis-à-vis de son amant. Cela n’allait pas, malgré les sophismes dont elle s’était étourdie, sans un obscur remords qui la gêna au point de lui rendre la composition de cette nouvelle lettre aussi difficile que l’avant-veille : — « Mon Dieu, » se disait-elle en la terminant, « comment s’y prennent les femmes qui trompent leur mari ? Moi, je n’ai qu’un peu de silence à garder et qui m’est déjà si pénible !… Il ne faudrait point que cela se répétât souvent… » Elle essayait de se persuader de la sorte qu’elle ne désirait pas revoir Casal aussi tôt. En réalité, quand elle arriva rue de Tilsitt, à l’heure du déjeuner, avec la précieuse ombrelle, si elle n’y avait pas trouvé Raymond, elle eût été un peu déçue. Mais elle avait deviné juste sur l’effet produit par son imprudente phrase. La première action du jeune homme, en quittant la rue Matignon, avait été de donner à son cocher l’adresse de l’hôtel de Candale. Il avait trouvé la comtesse en train d’examiner des bijoux posés dans des écrins ouverts, les plus récents de ces petits chefsd’œuvre d’orfèvrerie autour desquels les joailliers d’Old Bond Street et ceux de la rue de la Paix se livrent des batailles quotidiennes. — « Vous arrivez bien, » s’écria-t-elle gaîment à la vue de Casal ; « lequel préférez-vous de ces bracelets ?… » Et elle lui tendit deux cercles d’or, l’un revêtu d’un émail noir sur lequel le mot Remember était écrit en lettres de roses, l’autre fermé par une montre microscopique, original paradoxe d’élégance tombé aujourd’hui dans la vulgarité. — « Mais celui-ci, » dit le jeune homme en désignant le second des deux objets. « Il a un double avantage : celui d’abord de ne pas étaler une devise prétentieuse, et puis, c’est si commode pour les adieux… Mais oui, » insista-t-il avec son rire gai, « une femme s’ennuie avec son amant ; elle n’ose pas consulter la pendule pour voir si elle peut décemment filer. Elle met les bras autour du cou du bien-aimé, elle appuie sa jolie tête, comme cela, de profil, et regarde l’heure à son poignet… » — « Ça vous ressemble, cette idée-là, » dit la comtesse. « Vous mériteriez que vos impertinences fussent répétées à la personne pour qui j’ai choisi ce bracelet ; et elles le seront, pour vous punir, pas plus tard que demain matin. » — « Si c’est Mme de Tillières ?… » fit Casal. — « Voyez-vous qu’il a deviné tout de suite ! » interrompit la comtesse. « Alors, si c’est Mme de Tillières ?… » — « Soyez juste, » continua Raymond, « répétez-lui mes impertinences, comme vous dites, mais devant moi, que je puisse me défendre. » — « Êtes-vous libre demain matin ? » fit la comtesse. « Venez déjeuner; mais tâchez de mériter cette gâterie, car c’en est une de vous prier ce jour-là. » Et elle lui expliqua avec force détails toute l’histoire de leur amitié, que Casal n’eut pas de mérite à écouter religieusement. Si bien qu’à son entrée dans le petit salon de la rue de Tilsitt, la première personne qu’aperçut Juliette fut le jeune homme. Oui, elle eût été un peu déçue qu’il n’eût pas essayé de se rapprocher d’elle ainsi, et pourtant elle ne fut pas hypocrite de prendre aussitôt la physionomie mécontente et comme serrée, qu’elle avait eue le jour où Casal faisait chez elle sa première visite. Les situations ambiguës fournissent prétexte à ces contrastes. Elle devait être tour à tour, successivement et avec la même bonne foi, atteinte dans son intérêt pour Raymond ou touchée dans ce qu’elle croyait devoir à Poyanne aussi longtemps qu’elle laisserait place en elle aux complications sentimentales qui l’amenaient, dès cette première période, à être émue à la fois par ces deux hommes. Mais si Casal eut la naïveté de prendre au sérieux le reproche muet d’indiscrétion que lui adressait cette subite froideur, Gabrielle n’y vit qu’une courte comédie destinée à tromper un demi-remords. Elle était, elle, rayonnante de gaîté communicative en prenant le bras de son confident de la veille pour passer dans la salle à manger, tandis que Candale conduisait Juliette. Les mondaines ont un goût particulier pour organiser de ces petits déjeuners à la fois clandestins et innocents dont tout leur plaît : la fantaisie de l’intimité plus libre, la certitude qu’aucun importun ne les dérangera, et, osons le dire, la joie un peu animale de manger de bon appétit. C’est avec le souper, quand elles soupent, le seul repas auquel leurs jolies dents blanches fassent vraiment honneur. Le matin, elles se sont levées trop tard et n’ont qu’à peine grignoté les rôties beurrées de leur thé. Elles arriveront pour dîner à huit heures, serrées dans leur corset comme un horse-guard dans sa tunique rouge, fatiguées de la journée, l’estomac troublé par le thé, les pâtisseries et les tartines des cinq heures, préoccupées de vingt intérêts de cœur ou de vanité, et, devant un repas dont le seul menu réveille un écho dans l’orteil d’un goutteux, elles mangeront à peine de quoi soutenir leurs nerfs jusque vers minuit. Vers midi, au contraire, elles ont déjà marché, respiré l’air du Bois. Elles portent un petit costume anglais d’une étoffe souple et pas trop ajusté. Le déjeuner avec une amie ou deux, et un ou deux amis, — pas plus, — c’est alors une petite fête improvisée, d’autant plus que celui qu’elles veulent bien y associer est nécessairement un oisif et qui n’a d’autre métier que de leur plaire. A Paris, aucun homme occupé ne déjeune, et ce dont elles sont plus friandes que d’une aile de perdreau froid à déchiqueter, c'est du temps de ceux à qui elles donnent ce titre flatteur et absorbant d’ami. On s’étonne souvent que leurs choix, non seulement en passion, mais en simple affection, s’égarent sur des personnages sans autre esprit qu’un bagout insignifiant, sans autre mérite apparent que de bonnes manières et un bon tailleur. On trouverait que, neuf fois sur dix, ces inexplicables Favoris ont aussi cette qualité, la première de toutes, qu’ils sont toujours là. Au fond de la rancune que Mme de Candale conservait à Poyanne, il y avait ce grief spécial : elle lui en voulait, occupant une grande place dans la sympathie de Juliette, de se tenir, comme il faisait, hors de ces menues relations. Le double désir de ne pas compromettre Mme de Tillières et de suffire à ses travaux avait en effet conduit le comte à se retirer presque absolument du monde, et Gabrielle, en regardant son amie et Casal assis l’un en face de l’autre à cette table de déjeuner, ne pouvait s’empêcher de se tenir à elle-même ce petit monologue, avec cette puissance de dédoublement que les écrivains modernes s’imaginent avoir découvert, — comme si toutes les femmes n’excellaient pas depuis des siècles et naturellement dans cet art de vivre à la fois et de se regarder vivre. — « Ma petite Juliette s’obstine à garder sa mine sévère. Elle voudrait bien nous faire croire quelle est fâchée. Mais il ne faudrait pas avoir, madame, cette distraction dans vos yeux, en me parlant, qui me prouve que vous n’écoutez que M. Casal en train de causer avec Louis… Si elle pouvait s’éprendre pour lui d’un sentiment véritable pourtant et si ce mariage avait lieu ?… Qu'elle épouse ce sauvage d’Henry de Poyanne, et je la perds, au lieu qu’avec Raymond, qui a les goûts de Louis, nos goûts, nous mènerions une si gentille vie… — Lui, me paraît tout à fait emballé… Bon, elle se déride. Ce qu’il vient de dire est fin, et comme il la regarde peu à peu !… Allons. Il lui parle. Elle lui répond. Elle s’apprivoise… » C’était, ce petit commentaire muet, l’accompagnement d’une de ces causeries qui vagabondent, suivant la règle ordinaire, à travers les infiniment petits des préoccupations parisiennes et qui vont des courses d’Auteuil à la politique, ou du dernier procès à des détails de cuisine, en passant par le théâtre, et les allusions au plus récent scandale, jusqu’à ce qu’un hasard de conversation ayant amené Candale à dire à Raymond : — « Je t’ai admiré, hier. C’est la première fois que je t’aie vu refuser de te mettre en banque, et avec Machault, qui gagne toujours… » — « Je vieillis, » répondit l’autre en haussant les épaules, « je suis brouillé avec la dame de pique. » — « Voilà du moins un caprice raisonnable, » fit Gabrielle, « mais de quand datet-il et combien durera-t-il ? » — « Ce n’est pas un caprice, madame, je vous le jure, » répliqua le jeune homme avec la même simplicité sincère qu’il avait mise la veille à donner sa parole. Cette phrase, intelligible à la seule Juliette, la fit tressaillir dans ses fibres profondes. Casal lui eût dit en propres termes qu’il l’aimait, elle n’eût pas éprouvé une émotion plus forte. Elle détourna les yeux une minute, pour qu’il n’y lût point les sentiments confus qui l’agitaient, et parmi lesquels dominait une espèce de plaisir invincible. Elle aurait du, prenant ces mots comme ils avaient été prononcés, s’enfermer dans un quant à soi de plus en plus impénétrable. A partir de ce moment, il lui fut au contraire impossible de garder son masque de défense. En lui prouvant le bienfait immédiat du premier conseil reçu, Raymond ne l’excusait-il pas à ses propres yeux de l’accès trop facile qu’elle lui avait déjà donné auprès d’elle ? Et par-dessus tout il continuait de lui plaire infiniment, grâce à ce magnétisme personnel qui déconcerte toutes les analyses et qui semble justifier la dure formule des savants qui considèrent l’amour comme un simple phénomène physique. — Il est certain que Louis de Candale avait depuis longtemps quitté le fumoir où l’on était venu après déjeuner, et la jeune femme, elle, était encore là qui subissait le charme de la présence de Raymond. Cet abandon à ce charme était si complet qu’elle fut prise d’un saisissement lorsque, ayant regardé par distraction la montre du bracelet que la comtesse lui avait passé au poignet, elle vit comme l’aiguille avait marché. — « Trois heures ! » s’écria-t-elle avec une réelle surprise, « et ma voiture que j’ai commandée à deux !… Allons, je me sauve… » — « Veux-tu m’attendre ? » demanda Gabrielle, « je sors avec toi. » — « Ah ! » dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, « je voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine. »
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