Nullement désarçonné par les railleries de son supérieur, Sweeney lui annonça :
– Pas de problème, patron. J’ai demandé aux collègues de boucler le périmètre : plus personne ne mettra les pieds dans St Andrew Square d’ici demain matin.
Puis, encore un peu plus fier de son action, le jeune inspecteur ajouta :
– Concernant les quatre témoins qui ont passé la journée avec la victime, nous les avons déjà convoqués. Avec Ian, nous avons prévu de les interroger dès demain après-midi.
– Mmm… gronda le volcan Wilkinson. Puis, plus menaçant, il demanda :
– Bien sûr Sweeney, vous ne vous doutez toujours pas des raisons de ma présence ?
Tout d’abord interdit, puis soudain inquiet, le jeune inspecteur hésita :
– Euh… fit-il entendre.
Mais il était déjà trop tard. La colère de son supérieur, trop longtemps contenue, explosa violemment :
– P…, Sweeney ! éructa Wilkinson. Que croyez-vous que je fous là, à trois heures du matin ? Vous pensez peut-être que j’ai traversé tout Édimbourg pour venir vous souhaiter une bonne nuit ?
Sidéré, Sweeney encaissa sans broncher.
– Et puis éteignez-moi votre bidule ! exigea le commissaire, désignant d’un regard dédaigneux le dictaphone qui enregistrait encore.
Obéissant, le barbu bondit de son siège et fit aussitôt disparaître l’appareil au fond de sa poche.
Satisfait, mais soudain plus mystérieux, Wilkinson demanda :
– Sweeney, devinez qui m’a appelé il y a une heure.
– Je… Je ne sais pas, commissaire.
– Le cabinet du ministre ! souffla-t-il. Et vous savez pourquoi ?
Interloqué, et ne comprenant absolument pas ce que venait faire le ministre dans cette affaire, Sweeney se contenta d’un bien pauvre :
– Ben… non.
Comme l’inspecteur s’y attendait, sa piètre réponse décupla la rage de Wilkinson :
– Son nom ! hurla le commissaire. Son nom ! Comment s’appelle votre victime ?
– Mais… Mais je vous l’ai dit, patron : Margaret Culloch. Je ne vois pas ce que…
– Vous ne voyez pas ? ! s’étrangla Wilkinson. Culloch ! Culloch ! martela-t-il. Ça ne vous dit rien ?
Un silence pesant envahit la pièce.
Définitivement anéanti, le commissaire décida d’aider son subordonné :
– Mais cette Margaret, que vous avez découverte tout à l’heure dans St Andrew Square, c’est la fille de Robert Culloch ! Est-ce que vous avez compris cette fois ?
– La fille de… De Robert qui ? demanda Sweeney, confessant son ignorance.
Wilkinson n’avait dorénavant plus qu’une idée en tête : essayer de trouver une seule bonne raison pour ne pas sauter à la gorge de cet horripilant barbu !
*
– Vous ne savez vraiment pas qui est Robert Culloch ? insista une dernière fois le commissaire. Vous ne lisez jamais les journaux ?
– Heu… hésita Sweeney. Avant d’avouer :
– Non. Pour me distraire, j’écoute de la musique téléchargée. Ou bien je fais des jeux vidéo. En ce moment, poursuivit-il, je me suis lancé dans Avatar IV. C’est génial ! J’en suis déjà au niveau sept, et si je parviens à…
La mine navrée de Wilkinson le força à s’interrompre. Les yeux de son supérieur trahissaient un curieux mélange de fureur et de stupeur inouïe. Sweeney en était sûr : dès qu’il aurait recouvré ses esprits, et pris sa décision, le commissaire allait lui annoncer sa mise à pied définitive. Ou bien sa mutation au fin fond des Highlands. Ou pire encore, quitter la pièce sans un mot et, désabusé, démissionner le jour même de la police !
À cet instant précis, Sweeney le sentait bien, aucun de ces scénarios n’avait encore la préférence de Wilkinson…
– Sweeney ! Ton café ! brailla soudain McTirney, alors qu’il franchissait la porte.
Ian, tu tombes à pic ! soupira l’inspecteur. Jamais je n’ai été aussi heureux de te voir !
Les yeux rivés sur deux mugs de café frais, l’inspecteur McTirney traversa la pièce tout en faisant mine de ne pas apercevoir son supérieur.
Mais je suis sûr que tu as suivi toute notre conversation, Ian. Tu as juste attendu le bon moment pour surgir, se réjouit Sweeney. Merci Ian, tu es un véritable ami !
– Oh ! Bonsoir commiss… sursauta McTirney. Euh, bonjour plutôt ! Qu’est-ce qui vous amène ? Quelque chose d’important ?
Wilkinson ne répondit pas et observa rapidement le nouvel arrivant : la quarantaine élancée, le geste précis, un impeccable complet sombre qui le grandissait encore, ainsi qu’un visage aux joues grêlées mais sauvé par un regard bleu métallique qui devait plaire aux femmes, le brun Ian McTirney était l’exact opposé de son coéquipier dégingandé. Et c’était précisément cette différence qui avait incité Wilkinson à associer les deux policiers. Depuis deux ans, le commissaire n’avait d’ailleurs eu qu’à se féliciter de son choix. McTirney avait apporté à son jeune collègue métier et rigueur. Quant au « poil à gratter » Sweeney, il avait relancé l’enthousiasme d’un ancien, usé prématurément par vingt années passées à élucider des crimes d’ivrognes.
Évidemment, comme Sweeney, Wilkinson avait déjà deviné le stratagème de McTirney. Après tout, songea-t-il, j’aime autant ça. Tous les deux se serrent les coudes, et c’est essentiel dans une équipe… Bien joué, McTirney ! apprécia-t-il enfin.
Apparemment calmé par l’irruption du coéquipier de Sweeney, le commissaire reprit :
– Bonsoir, McTirney. Et vous ? lui demanda-t-il, tandis que le nouveau venu remettait à Sweeney un mug fumant.
– Quoi moi ? l’interrogea naïvement l’inspecteur.
– Oui, Culloch… Vous, Culloch, ça doit vous dire quelque chose, non ?
– Heu… La presse, n’est-ce pas ? C’est ça ?
– La presse ! finit par exulter Wilkinson. Le magnat de la presse !
– Est-ce que vous pouvez m’expliquer ? s’agaça Sweeney à son tour.
– La jeune femme assassinée, commença le commissaire, n’est autre que la fille de Robert Culloch. Ce type est le patron de presse le plus puissant d’Australie, son pays d’origine. Il y possède les plus grandes chaînes de télévision, la presse quotidienne, sans compter les magazines.
– Pas mal, fit entendre la barbe rousse, admirative.
– Et ce n’est pas tout, poursuivit Wilkinson. Chez nous, son groupe a déjà fait main basse sur les principales chaînes câblées, sur deux grands quotidiens nationaux, et… s’interrompit le commissaire.
– Et aussi sur ça ! conclut-il soudain, désignant du menton un tabloïd abandonné sur la table, et sur la une duquel se côtoyaient, sous un titre racoleur, pin-ups en bikini et footballeurs en sueur.
– Non ? Pas celui-là ? s’émut Sweeney. Mais c’est le plus connu de tout le pays !
– C’est aussi le numéro un des ventes, compléta Wilkinson… Vous comprenez maintenant ? Robert Culloch est l’une des plus grosses fortunes mondiales. Même si on lui offrait les joyaux de la couronne, il n’y attacherait pas plus d’importance qu’à un sac de billes !
– Mazette ! siffla McTirney, entre deux gorgées de café.
– Bref, avec tout son argent et son empire médiatique, Robert Culloch est un homme tout-puissant ! martela Wilkinson.
– Tout-puissant, tout-puissant, relativisa le barbu. Ce n’est pas ça qui a empêché que l’on tue sa fille.
– Rigolez ! le rabroua son supérieur. Dès qu’il a appris son décès, Culloch a directement appelé le Premier ministre. En pleine nuit ! Puis le Premier ministre a appelé notre propre ministre. Qui a appelé son directeur de cabinet. Qui, lui, m’a réveillé il y a une heure à peine pour me passer un savon. Et un gratiné !
– Pff… soupira Sweeney, mi-compatissant mi-désabusé.
– Mais allez-vous comprendre à la fin ? lui reprocha Wilkinson. Le Premier ministre est un ami personnel de Robert Culloch. Et c’est dans son intérêt : si demain matin, Culloch décide de déchaîner une tempête médiatique à son encontre, le Premier ministre peut dire adieu à ses espoirs de réélection. Quant à notre ministre, il retournera planter des choux dans le Devon, et son directeur de cabinet, lui, ira vendre des encyclopédies dans les quartiers ouvriers de Liverpool. Enfin, quant à moi… suggéra le commissaire.
Mais, constatant le sourire déjà amusé de ses deux inspecteurs, il corrigea aussitôt :
– Quant à nous, se reprit-il, nous sommes tous les trois bons pour aller faire la chasse aux voleurs de moutons dans les Highlands !
Cette terrible menace coupa court à la bonne humeur de ses subordonnés.
– Le directeur de cabinet a été clair, ajouta Wilkinson : Robert Culloch nous avait fait l’honneur de nous confier sa fille. En effet, Margaret se destinait au journalisme, et pour son dernier stage, son père avait choisi de l’envoyer au Scotsman d’Édimbourg, l’un des rares journaux qui ne lui appartiennent pas encore. Si nous voulons nous montrer dignes de cette confiance, nous devons élucider l’affaire au plus vite.
– Ça veut dire combien de temps ? s’inquiéta McTirney.
En guise de réponse, le commissaire Wilkinson se contenta de lever trois de ses doigts potelés.
– Quoi ? s’indigna l’expérimenté McTirney. Trois semaines ? Mais c’est de la folie ! Jamais nous ne…
– Vous n’y êtes pas ! le coupa froidement son supérieur. Le ministre ne nous donne pas trois semaines, mais trois… jours !
– Great Scott ! jura Sweeney.
– P… ! surenchérit son coéquipier.
– Remballez-moi vos états d’âme, ordonna Wilkinson, ainsi que vos jurons de charretier. Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut vous mettre d’urgence au boulot, et… D’ailleurs, vous avez bien convoqué les amis de la victime pour cet après-midi ? se souvint le commissaire.
– Oui patron, à compter de quatorze heures, lui confirma McTirney.
– OK, enregistra Wilkinson. C’est vous qui les interrogerez, enjoignit-il à l’inspecteur.
– Ben, et moi ? se vexa le barbu.
– Robert Culloch se trouve actuellement à Londres, mais il prend l’avion dès ce matin pour Édimbourg. Il veut pouvoir rencontrer les inspecteurs chargés de l’enquête. C’est vous qui vous rendrez à son hôtel cet après-midi, Sweeney.
– Bah ! Et pourquoi moi ? récrimina encore le jeune homme.
– Les VIP, Sweeney, depuis deux ans, c’est devenu votre spécialité, non ? ironisa Wilkinson.(1)
– Bon… finit par se résigner l’enquêteur. Mais pour aussitôt rebondir :
– Allez Ian, enchaîna-t-il, laisse tomber le café. Si nous voulons tenir le coup, j’ai mieux que ça.
– Pardon ? s’étonna le commissaire.
– Ben oui, patron. Mieux vaut prendre les choses du bon côté. Finalement, une mission comme celle-là, ça s’arrose !
– Quoi ? s’inquiéta Wilkinson.
Pour toute explication, Sweeney sortit de ses tiroirs trois verres minuscules, puis… une bouteille. Tandis qu’il emplissait déjà les récipients, il expliqua :
– Commissaire, je vous offre du whisky de l’île d’Islay. Vingt ans d’âge, le meilleur du monde. Je le réserve pour les grandes occasions ! et il tendit à chacun sa dose du précieux liquide.
Bizarrement, Wilkinson ne trouva cette fois rien à redire.
Les trois Écossais levèrent simultanément leur verre, ils se regardèrent droit dans les yeux puis, d’un coup, on entendit retentir un magistral :
– Slainte(2) !
(1) Lire les épisodes précédents.
(2) Expression gaélique traditionnellement employée en Écosse pour porter un toast.