Hôtel Balmoral – Princes StreetPrinces Street ne lui avait jamais paru si longue.
Obligé de stationner sa vieille Ford Escort du côté de West End, Sweeney devait encore parcourir sept à huit cents mètres avant de rejoindre l’hôtel Balmoral, situé tout en haut de la rue au 1, Princes Street.
Habituellement, si les promenades dominicales lui étaient plutôt agréables, il en allait tout autrement en ce dimanche après-midi. Marqué par le manque de sommeil – une demi-heure à peine, avachi sur son bureau – vidé, la barbe en bataille et les idées brumeuses, Sweeney peinait à trouver le moindre charme au temps printanier dont jouissait Édimbourg. Pourtant, en cette mi-juin, la température était d’une clémence étonnante. Une brise marine, légère, laissait glisser sur un ciel d’azur quelques rares nuages blancs. Le jeune inspecteur, le nez en l’air, devait être le seul à les trouver trop bas.
Aussi bas que mon moral, finit-il même par songer.
Trop fatigué, Sweeney n’accorda aucune attention aux joyaux de verdure des jardins de Princes Street, délicieusement alanguis sur sa droite. Devenue trop quotidienne, la vision majestueuse du château qui surplombait la ville, ne parvint pas non plus à le réconforter. Ce n’est qu’en arrivant à hauteur de la gare de Waverley que le jeune homme retrouva un peu d’entrain : Ouf ! Plus que cent mètres, j’y suis presque ! soupira-t-il.
Après quelques pas, Sweeney atteignit enfin le Balmoral, l’un des hauts lieux du luxe écossais.
Planté devant l’imposante façade, indifférent aux flots de touristes qui déambulaient autour de lui, le jeune homme prit le temps de réfléchir : Bien… Culloch doit être arrivé. Selon les informations de Wilkinson, il aurait même utilisé son jet privé pour venir nous rencontrer plus tôt… Je me demande à quoi peut bien ressembler l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de la planète… Peut-être à rien ! sourit l’enquêteur. Puis, comme s’il voulait gagner encore un peu de temps, son attention se fixa sur l’hôtel : C’est quand même impressionnant toutes ces fenêtres, se dit-il. Ça doit en faire des chambres ! Et puis la tour carrée… Elle est presque aussi massive que la Tour de Londres ! continua de s’amuser le jeune inspecteur. Non, se ravisa-t-il enfin. Ça n’a rien à voir. C’est bien plus joli, et puis au moins, ça c’est écossais !
Alors que, enfin détendu, Sweeney s’apprêtait à pénétrer dans l’hôtel, son œil fut encore attiré par la gigantesque horloge qui trônait en dessous du clocher de la tour : Oups ! hésita-t-il soudain. Quelle heure est-il ? J’ai rendez-vous à quinze heures, il ne s’agirait pas que je sois… Great Scott ! jura-t-il en apercevant la grande aiguille qui, déjà, s’éloignait du douze romain sur le cadran. Ce n’est pas possible ! Je suis en retard ! et l’inspecteur se mit à courir.
Machinalement, il jeta un coup d’œil à sa montre, comme pour vérifier l’ampleur de son erreur, et… stoppa net.
Quel idiot je fais ! se reprocha-t-il. Quatorze heures cinquante-neuf seulement… Bien sûr ! et Sweeney se souvint alors de l’histoire que, enfant, sa tante Midge lui avait racontée lorsque pour la première fois, elle l’avait emmené visiter la capitale.
– Tu vois cette grande horloge ? lui avait-elle demandé en sortant de la gare de Waverley.
– Oui, pourquoi ? lui avait naïvement répondu le gamin.
– Eh bien, on dit qu’elle avance toujours de trois minutes afin que les clients de l’hôtel ne soient jamais en retard pour prendre leur train.
Trois minutes… se répéta l’inspecteur. Trois minutes, c’est à peu près ce qu’aura duré le calvaire de Margaret Culloch. Comment raconter ça à son père ? réfléchit-il encore. Allez, trop tard pour se poser ce genre de question, se raisonna-t-il. Cette fois, il est l’heure ! et Sweeney se précipita dans le hall de l’hôtel.
En voyant surgir cette improbable barbe rousse dans le cadre feutré du Balmoral, le réceptionniste n’en crut pas ses yeux : Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’indigna-t-il.
En effet, ce jeune homme hirsute, au pantalon froissé, au tee-shirt à la propreté douteuse et au bras surmonté d’un incroyable club de golf(1) ne pouvait être qu’un touriste égaré. Bref : un intrus à chasser au plus vite !
Sweeney, lui, ne prêta aucune attention au clinquant du prestigieux hall. Il ne remarqua même pas le feu de bois, incongru en cette saison, qui flambait dans la cheminée face à la réception. Toutefois, il comprit aussitôt que le « Hem… Monsieur, s’il vous plaît ! », un peu gêné, de l’homme en uniforme embusqué derrière le comptoir, lui était destiné. Sans hésiter, l’inspecteur fonça droit vers l’employé du Balmoral. Avant que ce dernier n’ait eu le temps de faire remarquer à l’importun qu’il s’était certainement trompé d’adresse, et que le buffet de la gare se trouvait un peu plus bas dans la rue, Sweeney lui déclara :
– Bonjour ! J’ai rendez-vous avec monsieur Robert Culloch !
Tout d’abord interdit, le réceptionniste eut besoin de se répéter, comme pour s’en persuader, la surprenante demande :
– Vous… Vous avez rendez-vous avec… Avec monsieur Culloch ?
L’homme en uniforme devait croire à un stratagème de paparazzi. Son regard se fit méfiant.
– Et… Et qui dois-je annoncer ? essaya-t-il de piéger le visiteur.
Encombré par son club de golf, le barbu farfouilla maladroitement dans sa poche revolver, avant de réussir enfin à en extirper sa carte :
– ‘Specteur Sweeney, criminelle, se présenta l’inconnu. Monsieur Culloch m’attend. Il s’agit de sa fille.
Le réceptionniste sursauta. Même s’il était parfaitement au courant du drame survenu la nuit précédente à deux pas de l’hôtel, il lui semblait hautement improbable que ce… enfin cette… Mais… Mais c’est qu’il ne ressemble à rien, ce type ! émit-il enfin pour tout jugement.
Une dernière fois, l’homme compara la photo d’identité avec l’étrange visage suspendu au-dessus de son comptoir, puis il finit par abdiquer :
– C’est… C’est bon. Il vous attend, confirma le réceptionniste.
– Quelle chambre ? sourit le policier en rangeant ses papiers.
– Mais la Scone and Crombie Suite ! annonça fièrement l’homme en uniforme. Bien sûr !
– Hem, bien sûr… La… La Scone and quoi ? hésita encore l’inspecteur.
– C’est bon, suivez-moi ! s’impatienta le réceptionniste. Edgar ! héla-t-il un groom. Prenez ma place ! J’en ai pour une minute.
Et l’autre qui s’appelle Edgar ! Great Scott ! sourit Sweeney, et il emboîta le pas à son guide.
Moins d’une minute plus tard, les deux hommes parvinrent devant une luxueuse porte d’acajou. Le réceptionniste frappa une fois. Puis deux.
Constatant l’absence de réponse, il ouvrit alors le battant avec précaution, avant de passer la tête :
– Monsieur ?… lança-t-il. C’est le monsieur de la police !… Celui que vous attendiez !…
– OK, faites-le entrer ! retentit enfin une voix rauque.
L’employé s’effaça puis il invita le visiteur à pénétrer dans la suite.
Après avoir remercié son guide, Sweeney entra prudemment.
– Asseyez-vous ! lui commanda la voix depuis une salle de bains adjacente.
– Merci ! se contenta de répondre l’inspecteur, impressionné par le ton autoritaire de son hôte. Mais finalement, plutôt que d’obtempérer trop vite, l’enquêteur prit le temps d’aller faire le tour de « la suite la plus luxueuse d’Écosse », comme venait de la lui vanter le réceptionniste du Balmoral. Profitons-en ! se dit-il. Ce n’est pas tous les jours, avec mon traitement d’officier de police, que je pourrai venir me balader par ici.
Sweeney admira la débauche de fourrures et de tissus bleus qui habillaient la pièce. Ces derniers recouvraient de somptueux meubles anciens, dont le jeune homme aurait eu bien du mal à préciser le style. Il trouva tout aussi éblouissant le raffinement des moquettes, des tentures, ou encore celui des tapisseries. Toutefois, l’inspecteur finit par se sentir attiré par la vaste fenêtre de l’appartement. En soulevant le léger rideau blanc, le visiteur découvrit alors un paysage de carte postale : dans le prolongement de la gare de Waverley et de la tour de l’horloge, se dressait l’imposante stature du château d’Édimbourg. À ses pieds, la vieille ville, ainsi que les larges jardins de Princes Street, rehaussaient encore ce parfait mariage d’ocre et de vert. Plus à droite, les constructions géométriques de la ville nouvelle altéraient un peu cette agréable vue d’ensemble, et… et juste là… aux abords de la ville moderne, oui juste là, cette tache grise… St Andrew Square ! l’identifia Sweeney. Dire que c’est là, il y a quelques heures à peine, que la fille de Culloch a…
– Alors ? retentit la voix dans son dos. Je vous avais dit de vous asseoir !
Surpris, le jeune homme fit aussitôt volte-face. Instantanément, son regard croisa celui de Robert Culloch : un regard dur, magnétique.
Si je m’attendais… songea Sweeney.
– Prenez ce fauteuil, lui commanda Culloch, et il désigna deux accoudoirs au tissu fleuri.
La barbe rousse commença par déposer son club de golf, avant de s’exécuter.
Pendant que son hôte approchait une chaise à son tour, l’inspecteur se hâta de l’observer.
Robert Culloch portait un étonnant costume à carreaux, à la coupe étrangement ample. Marrant, on dirait un chanteur des années soixante-dix. Un Jackson Five ! se détendit Sweeney.
La soixantaine sportive, mais de taille moyenne, Robert Culloch arborait une coupe de cheveux assortie à son costume : en effet, une surprenante paire de rouflaquettes anachroniques encadrait son visage émacié et autoritaire. Et puis la dureté de ses yeux… ne put s’empêcher de frissonner l’inspecteur. Ça ne va pas être simple !
Enfin, lorsque l’homme d’affaires, le buste penché vers l’avant, lui asséna avec un puissant accent australien :
– Bon ! Jeune homme, alors ? Qu’est-ce que vous avez trouvé ?, Sweeney ne put que confirmer son premier jugement : C’est bien ce que je pensais. Ça ne va pas être simple…
*
– Alors, qu’est-ce que vous avez trouvé ? répéta avec insistance Robert Culloch.
Pour parvenir à prendre le contrôle de l’entretien, Sweeney voulut temporiser :
– Monsieur, c’est moi qui me suis rendu cette nuit à St Andrew Square. J’ai donc été amené à faire les premières constatations relatives à la scène de crime. Voulez-vous que je vous en parle ? proposa l’inspecteur.
Mais l’abrupt Australien repoussa aussitôt son offre :
– Merci, mais votre commissaire m’a déjà donné tous ces éléments sordides au téléphone. Et puis, il y a une heure à peine, j’étais encore à la morgue, auprès de ma fille…
Robert Culloch se tut un instant, puis il détourna le regard. Enfin, il quitta brusquement son fauteuil pour conclure :
– Alors vous voyez, mais de ce côté-là, merci : j’ai déjà eu mon compte !
Nerveux, l’homme d’affaires se dirigea vers la fenêtre. Incapable de tenir en place, il changea d’idée et alla ouvrir sa valise sur le lit. Il en extirpa un paquet de chewing-gums, se colla deux tablettes vertes dans la bouche, puis il revint immédiatement à la charge :
– Bon inspecteur, Margaret a été tuée il y a déjà plus de douze heures. Le temps presse : où en êtes-vous de votre enquête ? Qu’avez-vous découvert ? Quelles sont les pistes que vous comptez privilégier ?
Devant ce déluge de questions, et afin d’échapper au regard magnétique de l’Australien, Sweeney fit une dernière tentative pour prendre la direction des événements :
– Monsieur, il s’agit d’une enquête criminelle. Ça ne se passe pas tout à fait comme ça. Et d’ailleurs… s’interrompit soudain l’inspecteur. Permettez ? demanda-t-il, et il sortit un dictaphone de sa poche.
– Vous plaisantez ? s’insurgea aussitôt Culloch. Est-ce que vous comptez vraiment enregistrer notre conversation ?
– Euh… hésita Sweeney. Oui, je procède toujours de cette façon. C’est pour moi…
– Vous croyez peut-être que je donne une interview ? fulmina le sexagénaire. Rangez-moi ça !
– Mais monsieur… tenta la barbe rousse.
– Rangez-moi ça, je vous dis ! tonna Culloch. Est-ce que vous savez seulement qui je suis ? demanda-t-il, méprisant. Vous croyez vraiment pouvoir m’enregistrer ?… Rangez-moi ça ou je vous fais retirer l’affaire ! finit-il même par le menacer.
Comprenant que l’Australien ne bluffait pas, Sweeney, la mort dans l’âme, obtempéra.
Ça commence bien, maugréa le barbu.
– Et puis vous m’avez l’air bien jeune, le toisa encore Robert Culloch. Si votre commissaire ne m’avait pas assuré que vous étiez son meilleur élément… sembla-t-il douter. Oui, vous êtes bien jeune, répéta-t-il, avant de partir faire les cent pas à travers la vaste suite.
Sweeney profita de ce répit inespéré pour prendre enfin l’initiative :
– Monsieur Culloch, connaissiez-vous des ennemis à votre fille ?
Entre deux claquements de chewing-gum, l’Australien finit par répondre :
– Non… Mais ça ne veut rien dire. Depuis son départ pour l’Écosse, je ne voyais ma fille que très rarement. Elle terminait un dernier stage de six mois, et on ne s’était plus vus depuis les fêtes du Nouvel An, à Sydney. De plus, je suis très occupé, vous savez. Alors… insinua-t-il.
– Vous avait-elle parlé de difficultés particulières ces derniers temps ? insista l’inspecteur. Au téléphone ou dans ses lettres ?
– Non… Non, confirma Culloch. Récemment, j’avais appelé Jack White, le patron du Scotsman, et il m’avait dit être très satisfait de ma fille. En outre, Margaret semblait se plaire beaucoup en Écosse. Elle avait même prévu d’y passer ses vacances d’été avant de rentrer en Australie. Elle disait s’y être fait de bons amis.
– À ce propos, enchaîna Sweeney, mon coéquipier est en train d’interroger les quatre jeunes gens qui ont passé la journée d’hier en sa compagnie. Est-ce que vous les connaissez ?
– Non, peut-être de nom… Mais honnêtement, confessa l’homme d’affaires, même si elle m’en avait parlé, ce n’est pas le genre de détail qui aurait retenu mon attention.
Un détail, ben voyons ! réagit l’enquêteur. En réalité, tu n’en avais rien à faire de qui fréquentait ta fille, Robert. Trop de rendez-vous importants, trop de décisions à prendre… Et maintenant qu’il est trop tard pour mieux la connaître, tu dois t’en mordre les doigts !
– Est-ce qu’elle avait un petit ami ? poursuivit méthodiquement Sweeney.
– Pas à ma connaissance, affirma l’Australien. Puis il fit encore quelques pas, alla réfléchir devant la fenêtre, avant de revenir vers le policier :
– De toute façon, même si ça avait été le cas, ce n’était forcément rien d’important. Margaret avait des ambitions : elle ne se serait jamais laissée détourner de ses objectifs pour une relation avec un garçon.