Chapitre 5 - La partition parfaite

1462 Words
Nous sommes dans le hall d’entrée. Lixandre finit de lacer ses chaussures en silence, et Melody attend déjà devant la porte, son sac sur l'épaule, le regard fixé sur le vide. C’est le moment. Le moment où la réalité se scinde.​ Je m'arrête devant le grand miroir au cadre doré terni qui trône près de la porte. C'est ici que le passage de relais s'officialise. C'est ici que je cesse d'être Maelyne, la mère aux yeux noisette, pour devenir le réceptacle de Rose. Je plonge mon regard dans le mien. « Tu es prête ? » demandé-je dans le silence de mon esprit. « Je suis là, Mae. Doucement. » Je lâche prise. C’est une sensation de chute contrôlée, comme si je reculais d'un pas dans l'obscurité d'une pièce familière. Je sens le froid de l'encre monter. Mes iris noisette, ces derniers témoins de ma France lointaine et de mes souvenirs de Julian, commencent à se dissoudre. Le noir envahit tout. Les pupilles s'étirent, dévorent la couleur, mangent la lumière, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que deux abîmes profonds, lisses, impénétrables. Mon visage change imperceptiblement. Mes traits se détendent, perdant la tension de la guerrière pour adopter la douceur mélancolique de Rose. C’est elle qui finit de redresser mon col dans le reflet. Ses mains — nos mains — sont plus lentes, plus délibérées. Elle effleure la vitre du bout des doigts, comme pour saluer l'humaine qui s'est retirée en coulisses. ​À travers ses yeux, le monde semble différent. Les couleurs sont moins vives, mais les formes et les auras des êtres vivants sont plus distinctes. Je vois Lixandre à travers elle, et il me semble entouré d'une chaleur dorée. « C'est l'heure », dit Rose d'une voix qui est la mienne, mais avec cette inflexion traînante et douce, presque chantante, qui n'appartient qu'à elle. ​Elle se détourne du miroir. L'image de la femme aux yeux noisette a disparu. À sa place se tient une Hôte, une ombre parmi les ombres dans ce monde devenu fou. Je m'installe confortablement dans un coin de notre conscience. Ma journée de veille commence. Je serai ses yeux dans son dos, sa prudence, sa force cachée. Elle sera ma voix, ma présence physique, ma douceur. Je sens le poids de Rose dans nos muscles alors qu'elle s'accroupit devant Lixandre. La transition est terminée. À travers ses yeux, la pièce a perdu de son éclat noisette pour devenir un monde de contrastes profonds et d'ombres nettes. Lixandre recule d'un demi-pas. C’est un mouvement instinctif, presque imperceptible, mais il me brise le cœur à chaque fois. Il sait que je suis là, juste derrière ce rideau d’encre, mais pour lui, les yeux noirs de Rose sont une barrière infranchissable. Il ne se jette pas dans ses bras. Il ne cherche pas le contact. Il attend que ce soit "moi" qui revienne le soir pour les câlins. « Lixandre », murmure Rose de sa voix flûtée. Elle ne tente pas de le toucher. Elle connaît les règles. Elle respecte cette distance sacrée entre l'enfant humain et l'entité qui habite sa mère. « Tu connais les consignes », continue-t-elle, ses grands yeux sombres fixés sur lui avec une sollicitude infinie. « Ne t'approche pas des fenêtres. Pas de musique forte. Si quelqu'un frappe, tu vas dans la cache sous l'évier. Promets-le-moi. » « Je promets, Rose. Je serai comme un petit fantôme. » C'est d'une tristesse absolue de voir mon fils se transformer en ombre dans sa propre maison. Je sens la culpabilité de Rose refluer vers moi ; elle s'en veut d'occuper cet espace qui m'appartient, de priver cet enfant du contact physique de sa mère pendant douze heures par jour. ​« Ne t'en veux pas », lui soufflé-je de l'intérieur. « C'est le prix pour qu'il reste en vie. » Rose se relève. Elle jette un regard à Melody qui attend près de la porte, déjà prête à affronter le monde avec sa logique de fer. Lixandre nous regarde partir, ses petites mains jointes devant lui. Il a ce courage silencieux des enfants qui ont grandi trop vite dans les grottes et les forêts. « À ce soir, bonhomme », dit Rose. Elle ne dit pas "maman t'aime", car ces mots-là, elle me les réserve. Elle sait qu'ils ne sonneraient pas juste dans sa bouche. Elle ferme la porte à double tour. Le bruit du pêne qui s'enclenche marque le début de notre apnée quotidienne. De l'autre côté du bois, mon fils est seul et silencieux. De ce côté-ci, nous marchons vers une ville qui nous ignore, cachées sous un regard d'ébène. Nous descendons les marches du perron. La journée peut commencer. Nous descendons les marches du perron, nos talons claquant sur le trottoir avec une régularité de métronome. Le trajet commence. La petite ville s'éveille, ou plutôt, elle s'anime d'une vie qui n'est plus la sienne. À mesure que nous quittons notre rue isolée pour nous rapprocher du centre, le spectacle est toujours le même, et pourtant, il me glace le sang à chaque fois. C'est une ville de automates. Les rues sont d'une propreté clinique. Les pelouses sont tondues au millimètre. Les gens se croisent sur les trottoirs sans un mot, sans un éclat de rire, sans une dispute. C’est un monde de silence et de politesse artificielle. À travers les yeux de Rose, je vois ces visages familiers : le voisin qui arrose ses fleurs, la femme qui attend le bus, le facteur. Tous ont ce point commun qui hurle leur différence : ces pupilles dilatées à l'extrême, ces regards de nuit qui ne cillent jamais. Il n’y a plus de chaos. Plus d’imprévus. L’humanité a été remplacée par une efficacité froide et coordonnée. « Ils sont si calmes », murmure Rose en serrant la main de Melody. « Comme s'ils avaient enfin trouvé la paix. » « Ce n'est pas de la paix, Rose », répliqué-je intérieurement. « C'est le vide. » Nous passons devant une école primaire. On n'entend aucun cri dans la cour de récréation. Les enfants — ceux qui ont été pris — marchent en rangs serrés, leurs petits visages sérieux déjà marqués par la sagesse prématurée de leurs occupants. Melody les regarde avec une forme de mélancolie logique. Elle est différente d'eux ; elle a été sauvée avant d'être implantée de force, elle a choisi sa place parmi nous. Vingt minutes de marche dans ce décor de théâtre. Nous croisons des regards noirs qui scannent Rose. Il y a un langage silencieux entre eux, des fréquences que je ne perçois pas mais que je sens vibrer dans l'air. Rose incline la tête de temps en temps, un salut discret pour ses semblables, tout en gardant cette distance qui nous protège. Pour eux, elle est une hôte traumatisée qui préfère la solitude de la lisière des bois. Ils respectent cela. La logique alien ne s'encombre pas de curiosité déplacée. Nous atteignons enfin la place centrale. La bibliothèque et l'école de musique se font face, deux bâtiments de pierre grise qui semblent monter la garde. Tout est parfaitement à sa place, tout est fonctionnel, mais l'âme de la ville semble s'être évaporée, laissant derrière elle une coquille vide et brillante. « Nous y sommes », dit Rose. Elle lâche la main de Melody devant les grandes portes de l'école. La petite lève ses yeux d'encre vers nous, ajuste son sac, et sans un mot, s'enfonce dans le bâtiment d'où s'échappent déjà les premières notes d'un piano, jouées avec une perfection mathématique désolante. Rose se tourne vers la bibliothèque. Notre propre cage dorée pour les huit prochaines heures. Je m'arrête un instant sur le seuil de la bibliothèque, laissant le vent frais rabattre une mèche de cheveux sombres sur mon visage. Rose inspire profondément, savourant l'odeur du papier vieux et du silence organisé qui s'échappe du bâtiment. À travers les yeux de Rose, je regarde la place une dernière fois. Le facteur passe à vélo, le dos droit, son regard noir balayant les boîtes aux lettres avec une précision de scanner. Un groupe de femmes discute près de la fontaine, mais leurs voix sont si basses qu'elles se confondent avec le clapotis de l'eau. Il n'y a plus de place pour l'improvisation dans ce monde. Tout est devenu une partition jouée sans fausse note, mais sans âme. Je me retire un peu plus loin dans notre conscience. Le travail peut commencer. Pour les habitants de cette ville, je ne suis qu'une bibliothécaire efficace aux yeux d'ébène. Ils ne se douteront jamais que, derrière ce rideau de noirceur, une femme française retient son souffle en pensant à son fils caché dans une maison de bois. La porte de la bibliothèque se referme derrière nous. La journée commence.
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